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Éloge de l'interdit
Éloge de l'interdit



Sortie: 2010
Editions: Eyrolles

Du bon usage de la haine et du pardon
Du bon usage de la haine et du pardon



Sortie: 2007
Editions: Payot

La double vie secrète de l'aimable Empathie

- Réflexions - Mardi 25 Septembre 2018



Nous sommes étonnés quand nous apprenons qu’une femme, moralement et physiquement maltraitée par son mari, n’arrive pas se révolter et qu’elle annule rapidement sa plainte quand elle a eu le courage d’en déposer une. Nous le sommes aussi lorsque nous découvrons qu’un entrepreneur jusque-là habile, a été ruiné par un escroc, que par un tour de passe-passe un espion a berné un Etat, ou encore que certains sont, et demeurent durant des années, sous la coupe d’un gourou.
Et nous nous demandons surtout par quel mystère tel dictateur est démocratiquement élu et réélu par des sujets qui l’aiment sincèrement, alors qu’ils vivent misérablement et qu’ils ont faim et froid, tandis que le Chef et ses acolytes vivent somptueusement ?
Car ils les aiment vraiment (tout comme l’épouse maltraitée aime son mari et le défend si on l’attaque) et il n’est que de se rappeler les ruisseaux de pleurs qui ont été répandus derrière le cortège funéraire de Staline, de Mao, de Nasser et bien d’autres, pour le voir clairement.
Je me propose donc d’avoir ici recours à des notions de psychologie pour éclairer cette question.

L’Empathie, et sa meilleure alliée : la Sympathie

L’empathie est une faculté qui permet de se glisser dans la tête d’un autre être vivant, de penser comme lui, de s’identifier à lui, presque de devenir lui pendant un court moment.
Si cette faculté existe en nous depuis la nuit des temps, on ne l’a définie et nommée ainsi que récemment, puisque c’est en 1873 que le psychologue allemand Friedrich Théodore Vischer a créé et utilisé le mot de ‘Einfühlung’ que nous traduisons par ‘empathie’.
Un mot ensuite repris par son fils Robert dans sa thèse de doctorat, et qui a fait florès depuis.
Il est cependant indispensable de savoir que si l’empathie donne la possibilité de pénétrer dans la pensée d’un autre et de s’identifier à lui, elle n’implique nullement, et même qu’elle exclut, tout sentiment affectif envers cet autre.
Il est clair que ni l’espion, ni l’escroc, ni aucune autre personne « qui vit aux dépens de celui qui l’écoute » ne peut aimer ni haïr sa victime.
Car il est impossible de trahir qui on aime et que la haine est une pulsion brûlante qui interdit de raisonner sainement.

Mais l’empathie peut par contre facilement s’allier avec la sympathie, qui est notre capacité à partager la souffrance d’un autre et qui, lorsque nous la ressentons, nous incite à vouloir l’aider (1).
L’empathie n’est donc ni bonne ni mauvaise, elle est, tout simplement : elle ouvre la porte, rien de plus.
Mais lorsque la bienveillante Sympathie (qui apporte amour et compassion) vient épauler l’indispensable Empathie (qui révèle la véritable attente de l’autre), le couple devient efficace, par l’addition de la sympathie qui aime avec l’empathie, qui sait.

Ce n’est donc que lorsqu’elle s’unit à la sympathie, qui aide
et console, qu’elles apportent ensemble le soulagement.
Et c’est cette alliance qui permet à un être (humain ou non) d’apporter à un autre qui va mal les mots, les gestes et la compréhension qui le réconforteront et lui redonneront confiance en lui et en son devenir.   
Ces deux co-mères ne sont toutefois pas égales, car si la sympathie est rare, l’empathie est la chose la plus répandue qui soit : les animaux eux-mêmes en sont largement pourvus et elle est plus ou moins présente dans tout ce qui vit.
Mais il ne faut jamais oublier qu’espions, escrocs, gourous et autres engeances sont des séducteurs qui sont capables de paraître sincèrement compatissants alors qu’ils ne savent même pas ce que ce mot veut dire.

Empathie et Pulsion d’Emprise

Si la neutralité de l’empathie lui permet de faire corps  avec  la compassion, elle lui permet aussi de s’unir avec la (parfois) désastreuse emprise.

Tout est alors bien différent et, de lumineux qu’il était, le couple devient destructeur, car celui qui a pu jeter son dévolu sur un autre grâce à l’empathie, s’empare de l’esprit de sa victime qu’il va dès lors pouvoir torturer jusqu’à sa mort.
Une mort qui va survenir rapidement et de façon sanglante lorsque le prédateur est un obsédé sexuel, ou avec une savante et douloureuse lenteur quand il s’agit d’un pervers.
Emprise est d’ailleurs un mot qui en dit long par lui même, car il est formé d’après le mot latin ‘prehendere’ qui a donné ‘pendre’ en français, un verbe qui est constitutif de l’emprise psychologique.
C’est une force obscure, qui s’en prend à un être humain, s’empare de sa pensée grâce à son empathie, et arrive ainsi à le berner et à le torturer, psychiquement et  physiquement.

L’opinion de Freud sur le couple empathie/emprise
Freud a beaucoup varié au sujet de la pulsion d’emprise. Au Congrès de la Société Psychanalytique de Vienne de 1907, il trouve une action certes modeste, mais bénéfique, à ce qu’on appelle encore ‘la suggestion’. En 1920 dans ‘Au-delà du principe de plaisir’, un changement radical le conduit à écrire que la pulsion d’emprise pourrait n’être qu’un dérivé de la pulsion de mort, un désir de retour à l’inorganique.
Mais cinq ans plus tard il reprenait et approuvait (in Ma vie et la psychanalyse) ce qu’il disait en 1907 à Vienne, où il avait reconnu qu’une contrainte, certes minime mais cependant présente et bénéfique, était demandée ou imposée au patient, et que c’était grâce à elle et au travail psychique du patient que le transfert devenait conscient et permettait à l’analysant de constater que sa façon d’agir reproduisait les relations affectives émanant de la période refoulée de son enfance.

L’empathie est donc imposée au patient, mais c’est elle aussi qui permet au thérapeute de se sentir si proche de lui qu’il ‘devient lui’ durant quelques courts instants.
Ces instants sont précieux, mais ils doivent demeurer rares et brefs, car si l’irruption d’un savoir --vécu comme mystérieux-- déclenche chez le patient une soudaine et bénéfique adhésion aux dires du psy, elle peut aussi être dangereuse si elle est mal utilisée, et conduire à une interdépendance fusionnelle désastreuse.

Empathie/emprise : une association qui tue la pensée

Dans d’autres cas enfin, la pulsion d’emprise peut être  sadique ou criminelle sans pour autant vouloir la mort de la victime, et elle se contente alors d’abolir ce qu’il y a d’essentiel en elle : sa pensée.
Le plus parfait exemple en est celui des membres de la secte, privés de pensée par l’emprise qu’exerce sur eux le gourou : aidé de ses acolytes, il fait de ses adeptes non seulement ses esclaves mais, pire encore, des êtres à la tête vide.
Des morts-vivants, des zombies… des robots sans pensée et sans âme, et qui ne sont plus rien.
Tous ceux qui ont la malchance de tomber sous l’emprise d’un ‘autre’ malveillant : escroc, espion, conjoint ou faux ami, n’ont heureusement pas l’esprit réduit à néant, comme le sont ceux capturés par un gourou.
Mais chez toutes les victimes se produit –durant un temps plus ou moins long-- un grand appauvrissement des capacités affectives et intellectuelles, une incapacité de raisonner clairement et dont les décisions lui sont dictées par celui qui le tient sous sa coupe.


Il faut donc rester particulièrement attentif et penser à la possibilité de se laisser ‘embrouiller’ l’esprit par ces êtres particulièrement séduisants que sont les escrocs, les espions, les politiciens, les inventeurs de sectes et autres, et ne jamais penser ‘moi je ne me laisserais pas embobiner ’. Car c’est lorsque l’empathie, qui sait ce que désire entendre la victime, et l’emprise, qui est capable de lui faire croire qu’elle l’a obtenu, se mettent ensemble au service d’un séduisant prédateur que le danger est le plus grand.

(1) Du grec syn = avec, et pathos = souffrance.

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Les pervers araignées

- Réflexions - Lundi 09 Juillet 2018


Les pervers araignées

Les pervers sont nombreux, et chacun d’entre eux l’est à sa manière, mais on peut les ranger quand même en deux grandes catégories : celle des pervers sexuels, et celle des pervers manipulateurs ou "pervers-araignée".

Les araignées ont une trouvé une façon intelligente, subtile et particulièrement cruelle de résoudre le problème qui se pose à tout être vivant : le besoin de se nourrir pour continuer à vivre.
L’araignée épeire, par exemple, commence par tisser une toile qu’elle loge dans un endroit stratégique et dont les fils gluants rendent impossible la fuite de l’insecte : mouche, guêpe ou autre, qui a eu le malheur de la trouver sur sa route.
Elle-même s’étant soigneusement enduite d’un liquide huileux qui la met à l’abri de ce danger.
Si elle a faim elle dévore sa proie aussitôt, mais si ce n’est pas le cas, elle la saisit par ses pattes arrière et, après l’avoir étourdie par une morsure paralysante, elle l’enserre dans un cocon de soie qui va la conserver, impuissante mais intacte, jusqu’à ce que l’appétit se fasse de nouveau sentir.
Et c’est ce que font aussi ceux que j’appelle Pervers-Araignée, à ceci près qu’ils ne dévorent pas le corps de leur victime mais son esprit.

Les pervers sexuels agissent par brusques et incontrôlables poussées pulsionnelles et sont dès lors entièrement sous la domination de leur désir de posséder et de détruire l’autre.
Parmi eux, certains  suivent furtivement leur future victime jusque chez elle et emploient la force pour la maîtriser, lui faire subir les pires sévices –sexuels et autres-- avant de l’achever pour disparaître ensuite tout aussi furtivement.
D’autres la font monter dans leur voiture, de force ou doucereusement pour ensuite, sur le chemin ou à leur domicile, violenter et tuer ces victimes sans défense.
Alors, soulagés, ils redeviennent l’insoupçonnable M. Toulemonde jusqu’à la crise suivante.
Ils utilisent leur force musculaire pour maîtriser leur victime et satisfaire leur pulsion -- dont Freud nous a appris qu’elle meurt en s’accomplissant -- et  retrouver alors leur calme.

Les pervers araignées, eux, ne se servent pas de leur force physique et n’agissent pas dans l’urgence pour satisfaire leur pulsion prédatrice dès qu’elle se fait sentir, car ils sont capables (au moins dans une certaine mesure) de la contrôler.
Ils ne torturent pas non plus une personne inconnue, choisie sur  une pulsion incontrôlable, mais  quelqu’un qui vit avec eux et qu’ils tiennent sous leur emprise, le plus souvent leur compagne.
Ils ont pris mentalement possession d’elle, et ils la torturent savamment, la dégustant lentement, soigneusement, jour après jour, et suivant leur appétit, tout comme le fait l’araignée pour l’insecte qui est en son pouvoir.
Il arrive cependant que quelques-uns craquent et, repris par la pulsion, dépassent la mesure qu’ils se sont fixée et tuent la malheureuse sous les coups.
Alors la famille, les amis, les voisins, sont stupéfaits : quoi ! C’était un mari violent ? Capable d’aller jusqu’à tuer ? C’est impossible, il était si aimable, si prévenant… un voisin modèle, en somme,
et personne n’aurait pu soupçonner une chose aussi incroyable.

Et les médias s’empressent de faire de faire mousser une affaire qui fait frémir les lecteurs.
Perdre le contrôle d’eux-mêmes reste cependant extrêmement rare chez les pervers-araignée, et leur compagne finit le plus souvent par mourir de mort dite ‘naturelle’ si mourir de souffrance après toute une vie de malheur peut être ainsi qualifié.

Pendant qu’ailleurs, près ou très loin de là, se poursuit, à l’insu de tous, le martyre d’une autre femme…

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Les mots qui blessent et les mots qui tuent

- Réflexions - Samedi 11 Novembre 2017


Les mots qui blessent et les mots qui tuent.

Il y a des mots qu’on dit pour faire mal et d’autres qui sont responsables d’infinies souffrances et de millions de morts.
Certains d’entre eux sont destinés à blesser et déstabiliser une personne particulière et d’autres à hiérarchiser la société, voire à en exclure certains groupes ; ils n’ont ni le même but ni le même impact, mais tous sont l’expression de la pulsion de mort de celui ou celle qui les prononce.

Les mots qui blessent
Il y a des mots qui déstabilisent l’adversaire en mettant en évidence ses défauts --réels ou supposés-- et qui sont généralement dits d’un ton méprisant accompagné d’un haussement d’épaule qui en renforcent l’impact. Leur blessure est évidemment plus douloureuse et plus longue à  cicatriser quand c’est un parent ou un ami qui la profère, et si un père (ou une mère) traite son enfant de ‘raté’, de ‘minable’ ou de ‘crétin’, il va lui infliger une douleur qui ne s’effacera que très lentement, ou peut-être jamais.

D’autres mots, majoritairement reliés à la sexualité (sensée être inexistante ou déviante) de la victime ont un double but : d’un côté ils sont destinés à humilier celui qu’ils visent et d’un autre côté, plus caché, ils servent à rassurer l’accusateur sur sa propre virilité en lui confirmant que lui n’est pas comme tous ces ‘cocus’, ‘pédés’ ou ‘tantouzes’, que lui est « un vrai mec ».
Les femmes, quant à elles, étant traitées de ‘boudin’, de ‘conasse’, de ‘grosse conne’, de ‘boulet’, ou de ‘grognasse’ : j’en passe et des meilleures.
Et puis il y a aussi tous ces mots qu’on dit pour inférioriser toute une catégorie de personnes, comme, par exemple ‘bicot’, ‘bougnoule’, ‘youpin’, ’mal blanchi’, etc.

Celui d’entre eux qui a eu la plus importante longévité est probablement « bâtard », qui doit être aussi ancien que le mariage et qui, tout en ayant perdu un peu de sa nuisance a cause de l’évolution des mœurs, fait encore des ravages.
Le sort de ceux qu’on désignait par ce nom est devenu plus détestable encore à partir du XI° siècle. En effet l’Eglise, qui voulait défendre l’indissolubilité du mariage, avait alors pratiquement exclu les enfants nés hors mariage de la communauté.
Ceux-ci, étant ‘des enfants sans père’, n’étaient plus les enfants de personne. Ils n’avaient ni le droit d’hériter de leurs parents, ni celui d’exercer la plupart des charges publiques, et si ils étaient acceptés en tant que religieux, c’était pour s’occuper des tâches matérielles, les charges spirituelles leur restant interdites.
Cet ostracisme ne concernait bien sûr pas les bâtards de sang royal ou très noble, qu’une dispense spéciale, octroyée par le Pape, venait réintégrer au sein de leur famille.
Sept siècles plus tard J.J. Rousseau, dont tout le monde admirait l’Emile et toutes les femmes ventaient la pédagogie, pouvait dire qu’il avait abandonné les cinq enfants qu’il avait eus de sa maîtresse ‘parce qu’ils seraient mieux élevés à l’Hospice que par leur mère’, sans susciter d’émotion.
La révolution n’y changea rien, puisque Napoléon Bonaparte, alors Consul, estimait que c’était « L’injure la plus grossière » que de traiter quelqu’un de bâtard et que Claude-Jean de Ferrière a pu écrire un peu plus tard qu’ils « sont regardés comme des étrangers dans leur propre famille ».
Depuis, bien des livres et récits récents nous ont appris la douleur brulante qu’inflige ce mot : l’écrivaine Violette Leduc, par exemple, une amie intime de Jean-Paul Sartre et de Simone de Beauvoir en a détaillé l’horreur dans son livre ‘La Bâtarde’ : publié en 1964 avec un grand succès, il est toujours présent chez les libraires.
Son père était un notable que tous saluaient avec respect, mais qui changeait de trottoir quand il la croisait. Elle écrit : « Combien de ceux qui ont traversé une enfance et une adolescence ‘tordues’ à cause d’une malédiction qui pesait sur eux, ont passé leur vie à essayer de dissimuler, de nier, d’effacer autant que faire se peut ce stigmate d’infamie en se faisant discret, en se rendant invisibles ».
Impitoyable contre elle-même, elle écrit plus loin : « J’aurais voulu naître statue, je suis une limace sous mon fumier. Les vertus,  les qualités, le courage, la méditation, la culture, je me suis brisée contre ces mots-là ».
Narcissisme en berne, elle était persuadée que rien ne pourrait venir l’apaiser. Elle avait pourtant été reconnue comme écrivain, admirée par les intellectuels et faisait partie de l’élite, mais rien ne pouvait effacer la première blessure.

Les mots qui tuent
Il y a aussi un mot qui est à l’origine des terribles souffrances et de la mort, dans des conditions effroyables, de millions d’êtres humains : le mot ‘race’.

C’était pourtant un mot innocent avant qu’on n’en dévie le sens : lorsque nous parlons des différentes races de chiens, par exemple, nous n’avons aucunement pour but de dire que les Chiens-loups sont supérieurs aux Bassets ou que les Chiwawas valent mieux que les Labradors : leur apparence est différente, mais ils appartiennent tous à la même espèce.

Il n’en est plus ainsi lorsqu’il s’agit des êtres humains depuis que la couleur de leur peau les a séparés en quatre « races », une séparation qui a fait des ravages.
La science à beau nous apprendre que la condition nécessaire et suffisante pour faire partie d’une même espèce est que les descendants nés de l’union de deux ses membres soient eux-mêmes fertiles, nous n’en tenons pas compte. Nous avons ‘oublié’ qu’une espèce peut se diversifier en races, mais que cette diversité n’en concerne que les aspects extérieurs.

Ce changement de sens est devenu apparent au sortir du Moyen-âge, lorsque la Controverse de Valladolid (1550/51) à vu s’affronter deux thèses : celle du dominicain Bartholomé de Las Cases, qui plaidait pour que les Amérindiens –découverts lors des voyages de Christophe Colomb et de ses émules-- soient considérés comme des égaux et traités avec justice et celle de Juan Ginès de Sepulveda qui s’appuyait sur la thèse aristotélicienne de la « Servitude Naturelle » pour affirmer que leurs mœurs barbares et leur aspect autorisait les Peuples civilisés à les dominer.
C’est-à-dire, pour parler crument, qu’ils étaient des sous-hommes.
On trancha finalement en faveur des Indiens, une décision qui fut peu respectée et qui, de plus, entraîna un désastre. En effet, privés d’une main d’œuvre locale bon marché, les propriétaires terriens du Nouveau Monde se tournèrent vers la traite des Noirs et cette abomination que fut l’esclavage.
On sait, par des récits, des romans, des ouvrages scientifiques, des films, les discours et affrontements politiques et l’admirable musique afro-américaine, les souffrances qu’entraînèrent les traitements barbares des siècles d’esclavage.
Celui-ci fut enfin aboli par le Président Abraham Lincoln en 1865, et les choses commencèrent à évoluer –lentement—vers un peu plus de justice.

Mais on n’en avait pas fini avec ‘la race’ et on vit renaître ce mot destructeur au cœur de l’Europe, en Allemagne, où Hitler l’utilisa pour attirer puis galvaniser ses partisans.
Ce fut un coup de maître, car c’est en grande partie grâce au pouvoir discriminateur du mot ‘race’ qu’il parvint à séduire les Allemands, et que rien ne soude davantage un groupe que d’avoir un ennemi commun. Hitler, qui avait besoin d’un bouc émissaire pour fanatiser son peuple, désigna les Juifs pour remplir ce rôle.
Mais on n’était plus au temps des progroms, et les Allemands avaient l’habitude de vivre avec des gens de religions différentes : il y avait des Allemands catholiques, des Allemands protestants et des Allemands juifs. Un peu plus loin, leurs voisins Russes étaient orthodoxes et, au Sud, vivaient les Musulmans avec lesquels on commerçait.
Ils n’appartenaient pas à la même religion, on ne les aimait pas forcément, mais ils étaient quand même tous  des monothéistes, des enfants du même Dieu.
Et par ailleurs le monde avait évolué et la société n’eut pas accepté qu’on traitât de façon barbare des êtres qui étaient nos semblables ; on utilisa donc le mot race en le détournant de son sens premier pour en faire la marque d’un fossé infranchissable. 

Substituer le mot race au mot religion s’avéra être d’une efficacité redoutable, car les Juifs cessèrent d’être d’une religion différente pour devenir d’une race différente, un mot qui avait gardé la connotation infériorisante et méprisante héritée du temps de l’esclavage.
Les Juifs reçurent donc l’interdiction de s’unir à des gens d’une autre religion, ils n’eurent plus le droit d’exercer des métiers ‘nobles’, et on les dépouilla de leurs biens avant de les déporter en masse, --hommes, femmes et enfants mêlés-- vers les Camps de la Mort et les Chambres à Gaz.
Ils étaient subitement devenus des êtres ‘pas comme nous’, des gens qui risquaient de ternir la pureté raciale et l’aryanité des autres Allemands, et les enfants issus d’un mariage mixte furent considérés comme aussi dangereusement polluants que leur parent juif.
Seule la ‘solution finale’, c’est-à-dire la disparition physique de tous les Juifs était en mesure d’écarter un tel danger.

Mais le nazisme faisait plus que protéger la pureté raciale des Allemands, il leur donnait le moyen de regonfler un narcissisme mis à rude épreuve par la défaite de la guerre de 14/18 et le Traité de Versailles, suivis d’années de désordre et de misère.

Tout à coup, par la magie du verbe, ils faisaient partie d’un peuple d’élite, d’une race supérieure. Être au bas ou au plus haut de l’échelle sociale n’avait plus d’importance puisque riches ou pauvres, petits patrons ou employés, diplômés ou pas ils étaient quand même supérieurs aux riches banquiers qui se promenaient indument dans de superbes automobiles ou qui se pavanaient dans leurs luxueux magasins, comme ils l’étaient aussi à ces Einstein, Freud, Thomas Mann, Johann Strauss ou Marc Chagall qui occupaient jusque-là le devant de la scène et dont on leur rebattait les oreilles.
Eux par contre étaient les enfants aimés d’une mère aimante dont étaient heureux et fiers de protéger la pureté comme l’avaient fait les chevaliers d’autrefois.
Comment ne pas approuver celui qui avait autant regonflé leur narcissisme ?
Et ils l’avaient approuvé, massivement.

Ils n’étaient pas plus mauvais que d’autres, mais ils se sentaient humiliés, tant par la défaite militaire que par les querelles internes et l’incurie de leurs dirigeants, et leur narcissisme souffrait.
Or tout peuple, comme chaque citoyen, a un besoin vital de se sentir fier de ce qu’il est et de son pays. Négliger ce besoin provoque forcément une riposte violente, comme nous l’a appris le nazisme et comme nous le montrent actuellement des citoyens de pays qui se sont sentis mésestimés par le passé.

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