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Éloge de l'interdit
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Sortie: 2010
Editions: Eyrolles

Du bon usage de la haine et du pardon
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Sortie: 2007
Editions: Payot

Les deux faces de la pensée magique

- Réflexions - Vendredi 16 Juin 2017


Les deux faces de la pensée magique

La pensée magique est généralement définie comme une forme de pensée enfantine qui aurait la capacité de réaliser les désirs sans intervention matérielle.
Pour Freud (Totem et Tabou) elle est un héritage de l’
homme primitif qui « a une confiance démesurée dans la puissance de ses désirs. Au fond, tout ce qu’il cherche à obtenir par des moyens magiques ne doit arriver que parce qu’il le veut » autrement dit, il croit à la « la toute puissance de ses pensées ».
Dans le même texte, Freud signale que le narcissisme joue un rôle important dans la genèse de cette forme de pensée, mais sans lui attribuer une place centrale.
Or c’est lui qui est à la base de la pensée magique, qui est elle-même un travers des mieux partagés : lorsque nous tombons amoureux par exemple, la sagesse populaire a beau nous dire que l’amour est aveugle, nous ne la croyons pas et, immanquablement, un amoureux trouve toutes les qualités à celle qu’il aime.
Son narcissisme le persuade qu’il a réalisé le rêve de chacun : rencontrer la personne qui lui est destinée, l’autre moitié de lui-même, et qu’elle est donc forcément un être d’une rare perfection.
C’est en fait un déni de la réalité, une forme de pensée qui court-circuite la raison, ce qui la rend à la fois très facile à accepter et très dangereuse.
Cela a toujours existé, mais jamais autant que depuis l’invention des ‘faits alternatifs’, qu’on eut appelés naguère ‘mensonges’ ou ‘erreurs’ et qui, parce qu’on les nomme ‘des faits’, acquièrent le statut de vérités possibles. On peut ainsi inverser le sens des choses et modifier le réel sans effort.
La réalité n’est plus objective, elle est ce que le choix que chacun en fait.

Pensée magique et Etat spectacle.
On en a eu un remarquable exemple lors de l’élection présidentielle de 2017, qui a souvent été composée d’exhibitions pittoresques plutôt que de discussions ou d’interviews qui auraient permis à chaque candidat d’exposer clairement ses idées et les moyens qu’il comptait mettre en œuvre pour les appliquer. Au lieu de cela, nous avons eu droit à une avalanche d’idées, séduisantes mais irréalisables, dont les promoteurs se sont bien gardés, et pour cause, de nous dire comment il leur serait possible de les mettre en pratique.
Quelle surestimation de soi, quel narcissisme survolté à poussé certains de nos concitoyens, qui n’avaient ni expérience, ni troupes, ni alliés, à être sûrs qu’ils seraient capables de diriger convenablement le pays ?
Cela, seul celui qui croit à la toute puissance de ses pensées peut s’en persuader, et en persuader d’autres ensuite.
Ainsi en a-t-il été de ces candidats qui ont légalement occupé nos écrans, nos journaux, nos radios et l’espace public durant plusieurs semaines : sans autre bagage que d’avoir convaincu 500 élus (sur 47.000) de leur donner la possibilité de devenir Le Président de la République Française, ils ont eu le privilège d’être interviewés par quantité de médias.
Avec gourmandise, mi sérieux mi rigolards, les journalistes s’en sont donné à cœur joie avec ces hommes et femmes qui présentaient des projets, tantôt sympathiques, tantôt farfelus, tantôt même parfois intéressants, mais qui avaient tous en commun le défaut d’être irréalisables.
La loi a en effet donné à tout citoyen français, de plus de 18 ans, sans casier judiciaire et ayant obtenu le parrainage de 500 élus dans au moins 30 départements différents, le droit de gouverner la France et de la représenter auprès des autres pays, ce qui semble requérir des qualités exceptionnelles.
Et c’est pourtant le seul ‘métier’ pour lequel aucun apprentissage n’est exigé, ce qui offre à chacun la possibilité de se croire destiné à être le successeur du Roi de France. Celui-ci, étant le représentant de Dieu sur Terre, avait tout naturellement la science infuse et chacun de ces candidats était intimement persuadé qu’il n’avait nul besoin de preuves, puisque lui savait d’instinct.
Il est dès lors normal que si pour devenir plombier, instituteur, infirmière, fonctionnaire ou autre on exige plusieurs années d’études et un diplôme, devenir Président de la République n’en exige aucun : pas besoin de permis de conduire pour diriger le Char de l’Etat, pas besoin d’apprentissage pour parler d’égal à égal avec les autres dirigeants, ni pour choisir entre la guerre ou la paix et décider d’utiliser ou non l’arme nucléaire.
Forts de cette certitude et dotés d’un Ego grand modèle, ils se sentent  capables d’assurer l’avenir du Pays.
Leurs troupes sont maigres cependant et la Constitution les oblige à nommer un Gouvernement et à tenir compte de l’avis des Députés et Sénateurs.
Avec qui donc gouvernera l’élu-e ? Voilà une question sans intérêt pour des candidats dont la pensée est magique, et pour les médias qui, de toutes façons, sont obligés de donner à tous le même temps de parole. Ce que veulent ces candidats c’est être reconnus et admirés pour leurs capacités exceptionnelles et ce que veulent les médias et le public, c’est du spectacle.
Alors où est le problème ?
Justement là : dans le fait que les citoyens de ce pays --le pays de Descartes, des Lumières, des Encyclopédistes-- acceptent passivement ce qu’on leur offre, c’est-à-dire une caricature de démocratie.
Le bon peuple ne s’y est cependant pas laissé prendre, puisque ces candidats ont obtenu entre 0,18% (65.586 voix) et 1,09% (435.301 voix).
Mais que la loi oblige une des plus importantes instances de la République à valider la candidature de ceux qui ne sont pas en mesure de l’assumer est une véritable insulte pour les citoyens.
Et d’ailleurs les législateurs le savent aussi, puisqu’ils ont fixé à 5% le nombre d’électeurs qu’un candidat doit avoir réunis sur son nom pour que la République lui rembourse ses frais de campagne.
Ils ont donc estimé que lorsqu’on n’est pas capable de faire partager ses idées à un nombre importants (environ 2.000.000 pour le premier tour de 2017) de personnes c’est qu’on n’est pas non plus capable d’être un candidat valable.
On nous a dit que tous ces candidats apportent des idées neuves et font passer un air frais sur la Campagne électorale. Mais dix millions de Français, accoudés au Comptoir du Café du Commerce, sont capables d’en faire autant sans forcément se croire destinés à devenir Président de la République Française.
Nous avons connu autrefois Ferdinand Lop, dont le désir suprême était  d’occuper ce poste. Le quartier latin lui faisait un accueil triomphal et propageait joyeusement ses idées. Parmi toutes ses inventions géniales ma favorite, en ces temps de pollution, est sa promesse d’installer Paris à la campagne pour que les Parisiens puissent jouir d’un air pur.
Il promettait aussi construire des trottoirs roulants pour épargner de la fatigue aux péripatéticiennes, un pont de trois cent mètres pour y abriter tous les sans abri et un toboggan géant, place de la Sorbonne, pour le délassement des étudiants.
Ayant par ailleurs remarqué que la plupart des accidents de métro se produisaient en queue de la rame, il avait proposé cette solution efficace et peu coûteuse : supprimer le dernier wagon de chaque convoi.
Qui ne serait séduit par la force et la simplicité de ces promesses ?
Si Ferdinand Lop avait mis de la gaité et un peu de folie dans les Campagnes électorales d’autrefois, il n’en a pas été de même pour nos modernes magiciens, qui ont plutôt aggravé la morosité ambiante.
Que nous est-t-il arrivé et comment se fait-il que nous nous trouvions avec autant de candidats dominés par la pensée magique ?

Pensée magique et pensée rationnelle
C’est que la pensée magique a un gros avantage sur la vraie pensée car étant à la fois instantanée et adhésive, elle ne demande aucune réflexion. Elle passe d’une tête à l’autre sans aucun effort et se love instantanément dans le cerveau de l’auditeur réceptif, d’où elle est toute prête à partir pour aller en infecter d’autres.
A l’inverse, lorsqu’on nous soumet une proposition raisonnable, notre propre raison s’en empare pour l’évaluer : cette idée est-elle réalisable ? Puis : sera-t-elle bénéfique ? Ce qui sera éventuellement suivi de recherches plus poussées ou de discussions entre amis.
C’est donc un temps long, ce qui est un handicap important lorsqu’on parle à des gens que penser agace ou fatigue.
La pensée magique n’a d’ailleurs pas pour but de chercher la réalité mais de protéger de la réalité, car croire aux faits alternatifs permet de se sentir supérieur aux spécialistes et de faire partie de ceux auxquels ‘on ne la fait pas’.
Pensée magique, faits alternatifs, déni de la réalité et projection sont les moyens qu’emploie le narcissisme pour nous persuader de notre propre supériorité.

Les complotistes
Mais la pensée magique n’est pas réservée aux élections, elle nous cerne de toutes parts, soutenue par des groupes divers et nombreux, au premier rang desquels se trouve celui des Illuminati : présents mais invisibles  depuis la nuit des temps, ils sont « l’élite de l’élite » d’une intelligence et d’une sagesse supérieures et, comme tels, destinés à gouverner la Terre : pour le meilleur suivant leurs admirateurs ou pour le pire pour d’autres.
Il y a aussi ceux qui ne revendiquent pas une aussi prestigieuse origine, mais auxquels leur narcissisme a donné la certitude qu’ils sont infiniment supérieurs aux communs des mortels.
C’est le cas, par exemple, de ceux qui savent que la destruction des Twin Towers ( le 11 Septembre 2001) n’est  qu’une mise en scène orchestrée par les autorités des U.S.A. Ils plaignent les malheureux qui se laissent prendre aux mensonges absurdes que leur serinent leurs gouvernements, tout en essayant de ramener ces égarés dans le droit chemin.
(Suivant un sondage effectué en 2016, plus de la moitié des français pensent qu’on leur cache ‘quelque chose’ au sujet de cette tragédie).
Il y a aussi les « Platistes », de plus en plus nombreux, qui regardent de haut les niais qui croient que la Terre est ronde. Le récit du voyage de Magellan et les Globes Terrestres que nous offrons ingénument à nos enfants ne font que participer à la tromperie, tout comme les photos prises de l’espace par les astronautes, qui sont des montages mensongers de la Nasa.
Et puis il y a les très nombreux groupes du Complot --de l’Etat, de la Finance,  des Francs-Maçons, des Juifs, des Services secrets-- qui  savent que tous ces gens là sont aussi puissants que maléfiques et qu’ils manipulent la vérité dans le but de camoufler leur dangerosité. Si il n’y avait pas de courageux citoyens (eux mêmes) pour s’y opposer, ils deviendraient les maîtres du pays et le mèneraient à sa perte.
Parmi ces groupes, un de plus actifs est celui qui se charge de révéler le complot juif et l’incroyable puissance destructrice qui est la sienne.
On voit très vite, lorsqu’on parle avec un de ces complotistes, comment fonctionne leur système de pensée. Par exemple, si on demande comment, malgré une telle puissance, les Juifs ont été incapables d’empêcher la déportation et la mort de six millions des leurs, la réponse est toute prête : "Les Chambres à Gaz et Camps de la Mort n’ont jamais existé, ce sont de  fausses informations qu’ils répandent pour nous tromper."
Mais… les milliers de soldats qui les ont vus lorsqu’ils ont libéré ces Camps ? Les récits des rares survivants ? Les enquêtes des Grandes Puissances ? Les aveux de certains nazis, etc. ? Mensonges que tout cela, comme les documentaires qui montrent les bâtiments, les barbelés, les fosses où l’on jetait les cadavres par milliers ne sont que des montages cinématographiques fabriqués pour brouiller les pistes.
On voit qu’il il y a une incompatibilité entre la pensée rationnelle et la pensée magique car leurs arguments sont semblables mais inversés : ce qui est vérité pour l’une est mensonge pour l’autre et vice versa.
Ils ne peuvent ni s’écouter ni s’entendre parce qu’ils ne sont pas dans le même espace psychique, les uns acceptant de soumettre leurs idées au doute --qui est un garde-fous--, les autres refusant tout ce qui pourrait ébranler des certitudes qui leur permettent de se sentir supérieurs.
Si un interlocuteur contredit une affirmation, celui qui a une pensée rationnelle demande à réfléchir,  pas un complotiste : protégé par sa Pensée Magique, la réponse défensive est automatique « c’est un mensonge ! ».
Autrement dit, il a inconsciemment recours à la pensée magique, qui est le moyen le plus facile de restaurer un ego endommagé, parce qu’elle permet à celui qui se sent rejeté par la société, qui pense qu’il n’occupe pas la place qu’il mérite ou qu’il n‘est pas reconnu à sa juste valeur de --enfin !-- se sentir au dessus du commun des mortels.

Les terroristes
Les policiers, les chercheurs et les journalistes nous donnent un portrait-robot presque identique d’une bonne partie des terroristes qui ensanglantent notre pays et qui tuent, sans discrimination, des gens qui avaient la malchance de se trouver là : ce sont des hommes jeunes, à la scolarité incertaine et qui ont un passé de petits délinquants qui les a menés à passer une partie de leur vie en prison.
Ils n’ont pas de métier et ne sont pas non plus de ces criminels prestigieux qui électrisent les foules et mobilisent les médias ; ils n’ont rien de ce qui suscite l’amour ou l’admiration des autres, rien donc qui leur permettrait d’être contents d’eux-mêmes et de se sentir reconnus.
Or se sentir reconnu est un besoin fondamental pour l’être humain, et c’est pourquoi, dans notre pays et bien d’autres, le père déclare publiquement qu’il reconnaît pour sien l’enfant qui vient de naître, l’inscrivant ainsi comme membre de sa famille et comme citoyen.
C’est pour cela aussi que la plupart des gens rêvent d’être connus, sinon comme le sont les chanteurs, les chefs d’Etats, les sportif ou les vedettes de cinéma, mais au moins comme celui ou celle qui est passé à la Télé, qu’on l’ait interrogé en tant qu’électeur, comme témoin d’u
Aussitôt la pensée magique refait surface n accident, ou bien comme ayant été autrefois le voisin d’un homme célèbre. Peu importe car ils sont alors reconnus par les passants, les voisins et les collègues de travail et ils se sentent reconnus comme des êtres hors du commun.
Le terroriste n’est pas différent des autres hommes, lui aussi voudrait qu’on le reconnaisse et qu’on l’admire mais, au fond de lui même (et c’est le pire) il sait qu’il n’a pas les qualités nécessaires pour cela. Alors il refoule cette idée et préfère accuser les autres de son malheur : il n’est alors plus un raté mais un persécuté.
Et tout à coup il découvre, en lisant les journaux, par les réseaux sociaux, les prêches ou d’autres canaux, qu’il peut devenir un héros.
C’est une idée enivrante, comment y résister ? Bien des gens vendraient leur âme pour devenir célèbres et lui, qui ne s’aime pas lui-même, pourrait être admiré par des millions de gens sur toute la planète, et le regard méprisant que les autres portent sur lui pourrait changer du tout au tout en un moment !
La pensée magique refait aussitôt surface, et elle vient lui murmurer que c’est Lui qui a été choisi parce que c’est Lui qui est le meilleur.
Il sait bien qu’il pourrait y perdre la vie, mais dans ce cas un Père puissant l’attendrait au Paradis, où les plus belles femmes lui ouvriraient les bras.
Ce genre de terroriste sait inconsciemment qu’il a pris un chemin sans issue et qu’il gâche sa vie, mais il refoule cette idée  de toutes ses forces. Il ‘roule des mécaniques’, mais encore plus pour se rassurer lui-même que pour impressionner  les autres car il est prêt à tout pour (se) prouver qu’il est un héros et un martyr.
Et on publie son portrait dans tous les journaux, et on interroge des policiers, des ex agents secrets, des psys et des écrivains à son sujet.
En un mot, on fait exactement ce que lui-même et ses incitateurs désirent, ce qui va en pousser d’autres à en faire autant.

Le côté lumineux de la pensée magique
C’est celui que nous offrent tous ceux qui ont la vie qu’ils ont désirée :
ingénieurs ou pompiers, écrivains ou artisans, génies ou bons professionnels, ils ont réalisé leur rêve d’enfant.
Ceux-ci ont en effet une imagination débordante, il ne savent rien de la réalité et à leurs yeux tout est possible : les fées et les magiciens, Peter Pan et les sorcières, voler comme Harry Potter ou conduire un vaisseau interstellaire.
Mais qu’ils se voient en Superman ou en Zorro, qu’ils veuillent être celui qui découvrira le remède miracle ou le boulanger qui fera la meilleure baguette, qu’ils s’imaginent en footballeur ou en vedette de cinéma ou encore qu’ils désirent tout simplement avoir une vie professionnelle et familiale heureuse, ces enfants vont réussir leur vie à condition d’avoir le courage de renoncer à la pensée magique.
C’est au moment d’aborder l’adolescence que la prise en compte de la réalité doit succéder au rêve, car pour être bénéfique la pensée magique doit laisser sa place et mourir en même temps qu’elle triomphe.
Tous les grands inventeurs, au sortir de l’enfance, ont suivi le chemin difficile de l’effort : si Wernher von Braun ne cache pas que c’est en lisant ‘de la Terre à la Lune’ qu’il a eu le désir d’être celui qui ouvrirait la porte aux voyages dans l’espace, nous savons aussi que c’est parce qu’il a choisi d’être un écolier attentif puis, pendant de nombreuses années, un étudiant assidu, qu’il a réalisé son rêve. Et si Auguste Picard reconnaît volontiers que c’est parce qu’enfant il avait rêvé d’être le Capitaine Némo qu’il a crée son bathyscaphe, (un ancêtre de nos sous-marins), et que bien des Pasteuriens disent que c’est en apprenant l’histoire de Wilhem Meister qu’ils ont décidé de l’orientation de leur vie, ce n’est pas grâce à la magie qu’ils y sont parvenus mais par leur assiduité à l’école et de longs et difficiles apprentissages.

On a le droit de rêver, et l’imagination est une puissante créatrice, mais il faut aussi savoir affronter la (dure) réalité si on veut s’accomplir.

© Gabrielle Rubin - Tous Droits Réservés

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Condamnés à naître orphelins

- Réflexions - Lundi 27 Juin 2016




Dans l’intention d’aider des couples qui ne peuvent pas avoir d’enfants, et par compassion pour leur malheur, une importante propagande se développe actuellement en faveur de la gestation pour autrui.
Cela part évidemment d’une bonne intention mais on oublie  –ou on ne sait pas– qu’il il faut pour cela infliger une grande souffrance à ces enfants, alors que notre premier souci est au contraire leur donner les meilleures chances d’une vie heureuse.

En effet, si pour l’État Civil un bébé nait le jour de l’accouchement, il n’en est rien en réalité car c’est dès le troisième mois de grossesse que d’intenses échanges affectifs et une sorte de dialogue permanent vont se développer entre une mère et son bébé : en fredonnant des chansons douces, en lui adressant des mots tendres et en l’apaisant, en caressant son propre ventre, elle va inscrire pour toujours cette relation d’amour dans la mémoire sensorielle de son enfant.

Mais ce n’est pas tout car, grâce à ce que Wilfrid R. Bion a appelé « La rêverie de la mère » elle va aussi implanter dans son inconscient la certitude que sa vie sera heureuse : tout le long de sa grossesse, elle va rêver (imaginer) qu’il sera intelligent, en bonne santé, affectueux, entouré d’amis sincères et qu’il réussira parfaitement sa vie professionnelle et affective.

Ce n’est qu’une rêverie, un espoir, mais si le petit être qui grandit en elle ne perçoit pas le sens de ce dont sa mère rêve pour lui, il saisit parfaitement la tendresse et l’amour total et irrévocable qu’elle lui voue. Cela lui donnera un sentiment de sécurité qui le persuadera qu’il va réussir sa vie : une certitude intérieure qui, comme le disait Freud, mène presque sûrement au succès.

Les sages–femmes et accoucheurs savent le lien extraordinaire, fusionnel, qui unit la mère et son bébé, et c’est pour lui faire sentir que ce lien n’est pas rompu qu’ils posent le nouveau–né sur le ventre maternel aussitôt après l’accouchement.

Mais il y a aussi des bébés qui perdent leur mère dès leur naissance et d’autres qui deviennent des orphelins alors qu’ils sont à peine plus âgés : à cause de la guerre, de la pauvreté, de la solitude, sous la pression sociale et parfois même parce qu’elle ne veut pas d’eux.

C’est un grand malheur, car ils se sentiront abandonnés, désolés et perdus. Et ceux qui sont nés d’une mère porteuse devront en plus affronter le fait que ce n’est pas par un douloureux hasard qu’ils sont nés orphelins, mais que ce sont ‘papa’ et ‘maman’ ou ‘papa’ et ‘papa’, qui sont responsables de son malheur.

Ces parents-là ne savaient pas qu’avoir été pendant neuf mois dans le ventre d’une mère qui a donné à son bébé la certitude qu’elle l’aimera pour toujours et d’avoir eu ensuite le malheur de la perdre, ce n’est pas la même chose que de devoir ce malheur à ses parents. C’est une blessure qui ne se refermera jamais : il la niera, la refoulera, lui imposera le silence, parce qu’il aime très fort ses parents adoptifs, et surtout parce qu’il ne supporterait pas de savoir que ce sont eux qui la lui ont infligée.

Un bébé « sur mesure » n’aura pas non plus bénéficié de la ‘rêverie’ de sa mère car il serait inhumain, pour la porteuse, de s’y attacher et de l’aimer passionnément. C’est une femme qui fait un travail qui, comme tout travail  et d’une façon ou d’une autre, sera compensé.

Elle le fera de son mieux mais avec le moins possible d’états d’âme car le donner à d’autres serait alors un tel déchirement qu’elle ne pourrait s’y résoudre, … ce qui arrive parfois.

Il vaudrait mieux que ces futurs parents aient le grand courage et l’abnégation d’accepter de réparer, en l’adoptant, l’injuste souffrance infligée à un bébé qui n’a plus sa mère, et d’être ceux qui lui donneront tout leur amour, le serreront dans leurs bras, seront toujours là pour l’aider.

Cette possibilité est malheureusement rare car des lois restreignent l’adoption, ou même l’interdisent, dans presque tous les pays.

La seule possibilité de devenir des parents aimants qui leur reste est donc la gestation pour autrui, c’est–à–dire d’avoir recours à une « mère porteuse ».

Je comprends la souffrance que serait un renoncement à leur rêve, mais je sais aussi  la souffrance de ces enfants sans mère et, pour moi, la priorité est et sera toujours l’enfant.

© Gabrielle Rubin - Tous Droits Réservés

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Les Bonnes Âmes

- Réflexions - Dimanche 17 Janvier 2016


Préface : Ce texte devait être publié le samedi 14 Novembre, mais en apprenant les effroyables attentats de la veille, j’ai pensé qu’on ne pouvait penser ni parler de rien d’autre, et je l’ai remis à plus tard.
J’ai ensuite compris qu’au-delà leurs évidentes différences, Daech et les pollueurs ont un point commun : ils sont tout les deux du côté de la pulsion de mort.
Daech veut tuer notre corps et notre esprit en détruisant nos valeurs : la liberté d’opinion, l’égalité, devant la Loi, la fraternité qui accepte ceux qui sont différents.
Les pollueurs, pour leur jouissance immédiate, vont détruire tout ce qui vit sans se poser de questions.
Mais nous sommes vivants, nous aimons la vie et c’est elle qui est la plus    
forte.


Les Bonnes Âmes

Mon titre est à peine ironique, tant les personnes dont je vais parler sont persuadées d’apporter une aide efficace à leurs amis lorsque ceux–ci sont dans la peine, sans se douter qu’en toute innocence ils n’ont fait que l’aggraver : satisfaits d’eux–mêmes et surs de leur bonté, ils quittent sereinement celui ou celle dont ils viennent d’augmenter le malheur.

Jaques, par exemple, avait perdu presque en même temps son travail et son épouse partie avec un autre, et se trouvait pour cela en pleine dépression.
Il faisait tout son possible pour sortir de cet état, prenait régulièrement les remèdes prescrits par son médecin et essayait de suivre les conseils des amis qui voulaient lui remonter le moral. Mais même Paul, qui venait pourtant le voir presque chaque jour et qui était le meilleur d’entre eux, n’arrivait pas à le sortir de sa morosité.
Tout à son dévouement, et voyant la mine défaite et le regard mélancolique de son ami, Paul s’acharnait à lui expliquer que ce n’était qu’un mauvais moment à passer, qu’il était jeune et en bonne santé et que grâce à son courage et à ses grandes capacités, il allait bientôt retrouver la joie de vivre.
C’est ce qu’on dit généralement aux déprimés mais cela restait sans effet, ce qui désolait Paul, qui ne savait plus quoi faire pour aider son ami.
Jour après jour, il lui avait répété ces arguments sous différentes formes, attristé par son peu de succès mais persuadé d’avoir tout fait pour l’aider, alors qu’un peu d’empathie lui aurait permis de sentir que son intervention était plus qu’inefficace : elle aggravait le mal du malheureux déprimé qui s’était senti encore plus incompris, encore plus seul qu’avant cette visite, comme abandonné par celui qui était le plus à même de l’aider.
Jacques m’avait parlé de ce sentiment d’isolement avec fatalisme, persuadé comme il l’était d’être définitivement destiné au malheur, jusqu’au jour où il avait enfin avait laissé éclater sa colère contre Paul en l’accusant d’être un mauvais ami.
C’était injuste, mais c’était un bon signe car, au lieu de penser et de dire que c’est normal d’être déprimé, qu’on ne peut se fier à personne et que lui, en tout cas, était seul au monde depuis toujours et pour toujours, sa colère montrait qu’il commençait à sortir de sa dépression puisque au lieu de penser que le malheur est inéluctable et définitif, il en accusait une personne.
Ce que sans le savoir il reprochait à son ami, c’était d’avoir été incapable de « se mettre à sa place » comme le disent si bien les mots. Mais Paul, parce qu’il n’était pas déprimé, pouvait utiliser les arguments de la réalité, en oubliant que Jacques, tout en connaissant ces justes raisons, était incapable de les utiliser car la dépression peint tout en noir et ne prend en compte ni les souvenirs heureux et consolants, ni l’espoir d’un futur favorable.
Les deux amis soudain ne se comprenaient plus et Paul, momentanément dépourvu d’empathie, était incapable de ressentir ce que Jacques éprouvait.
Pour comprendre la détresse de son ami, Paul aurait du penser comme Jacques, sentir comme lui, souffrir comme lui, avant de redevenir lui–même pour pouvoir trouver les mots et les gestes capables d’adoucir –un peu– la douleur de son ami.

Un autre exemple est celui d’une de mes parentes, vieille dame âgée mais à l’esprit encore alerte, que la réaction de ses parents et amis lorsqu’elle se plaignait de ses douleurs, exaspérait : à peu près inévitablement la réponse était : « Mais c’est normal à ton âge ! » phrase dont le ton, généralement guilleret, augmentait sa colère.
Jusqu’au jour où, oubliant la politesse, elle avait vertement répondu que le fait que ce soit normal ne diminuait en rien sa souffrance.
Et le pire, ajouta-t-elle, était la réaction de ses interlocuteurs : mi étonnée, mi amusée, comme s’ils s’apercevaient tout à coup d’un fait étrange, mais qui n’avait rien avoir avec eux–mêmes, ni maintenant  –ce qui était vrai– ni plus tard, –ce qui ne l’était pas.
Lorsque cela se produisait elle avait l’impression d’appartenir à une autre espèce, celle où il est normal de souffrir, et donc où il est normal que nos amis ne soient pas compatissants envers nous.
Là aussi l’empathie manquait, bien qu’elle n’eût pas été suffisante à elle seule. En effet, si l’empathie une faculté que tout les êtres vivants possèdent depuis la nuit des temps, la possibilité de s’identifier –provisoirement ou non– à un autre n’implique pas que ce soit nécessairement pour lui faire du bien.
Ainsi les ruses de la mère oiseau, qui fait semblant d’être blessée pour attirer sur elle l’attention du renard, est destinée à sauver ses oisillons et non à faire du bien au prédateur, comme l’est aussi le cas de nombreuses autres espèces animales –et végétales– qui se dotent d’un aspect rebutant ou attrayant pour berner leur prédateur et sauver ainsi leur vie ou celle de leurs descendants.

Il est vrai que la plupart des théoriciens (1) préfère alors parler de mimétisme ou d’homotypie, réservant le terme d’empathie aux seuls humains, mais lorsque il s’agit d’animaux tels que les mammifères, la distinction se fait beaucoup plus floue (2).
On voit que l’empathie se traduit par une adaptation corporelle –qui peut être permanente– chez les animaux, mais par une capacité psychique –qui doit être passagère– chez les être humains, et que c’est l’évolution qui a donné aux plus faibles les instruments de leur survie.
Pour nous, être en empathie avec une autre personne –réelle ou imaginaire– fait partie de tous les instants de notre vie. On en a besoin pour protéger sa vie et celle des siens, pour réussir ou pour en tirer du plaisir. Ainsi, celui qui espère un emploi essaye de s’identifier au patron pour répondre à ses critères de choix, le profileur s’identifie au criminel, et le général essaye de découvrir la façon de penser et de réagir de l’ennemi.

C’est pour notre plaisir que nous nous identifions au héros de la pièce de théâtre et du film que nous voyons ou à celui du roman que nous lisons.
Il s’agit d’une autre facette de l’empathie, où s’identifier à l’autre, entrer en résonnance avec lui, nous rend plus important à nos propres yeux.
Ainsi, suivant le moment et notre caractère, nous choisirons une représentation romantique, héroïque, historique ou même sado–masochiste –et les amateurs de ce genre de spectacle ne sont pas les moins nombreux– qui nous permet de nous identifier, sans danger, à tel ou tel personnage.
Pour que la définition généralement admise du terme empathie soit juste, il faut lui ajouter une dose de sympathie (3) , car c’est elle qui rend plus légère la souffrance de l’autre.
Ainsi, lorsqu’une maman câline son petit enfant et met un bisou sur le petit bobo qu’il s’est fait en tombant, celui ci arrête de pleurer et retourne jouer  calmement : il a –ou il croit avoir– moins mal. Et lorsqu’un de nos amis a partagé notre peine, nous lui disons : ‘‘merci, tu m’as vraiment soulagé/e’’ : le fardeau s’est fait plus léger parce que cet ami en a pris une part.
On voit que l’empathie et la sympathie régissent la plupart de nos échanges, et que si elles nous font défaut nous perdons une grande part de notre vie affective : nous devenons aussi froids et indifférents que des machines.

Ces deux qualités ne sont cependant pas toujours présentes, même chez ceux qui en sont les plus fortement dotés. On ne sait pas bien pourquoi elles jaillissent à certains moments et non à d’autres, et leurs effets peuvent être différents : le manque d’empathie/sympathie de Paul avait causé une véritable souffrance à Jacques, tandis que celui de ses amis avait surtout irrité ma parente.
Dans la majorité des cas heureusement, le dommage n’est pas irréparable.

Tout autre est mon troisième exemple, celui d’un certain manque d’empathie/sympathie pour nos enfants et petits enfants.
Une telle phrase nous fait bondir d’indignation parce que nos enfants sont ce que nous avons  de plus cher au monde, que nous sommes prêts à tout sacrifier, et jusque notre vie, pour eux et que nous employons toutes nos forces dans ce but.
On refuse avec horreur une telle accusation, car nous voulons de tout notre cœur être les meilleurs parents possibles pour nos enfants et petits–enfants et préparer pour eux une vie sereine et heureuse.
Et pourtant, par notre incapacité à nous mettre à leur place (à nous identifier à eux) nos actes disent parfois le contraire.
Le couple sympathie/empathie est en effet ‘à éclipses’, et on ne sait pas pourquoi ces facultés tantôt s’activent et tantôt restent inertes.

Notre capacité de nous mettre ‘à la place de l’autre’ s’est par exemple brusquement réveillée quand nous avons découvert la photo du corps d’Aylan, celle d’un petit garçon abandonné, oublié sur une plage et infiniment solitaire, mort à cause d’une des ignobles guerres que se font les adultes.
On avait pourtant déjà vu quantité de photos d’hommes, de femmes, d’enfants martyrisés et tués. Mais c’est devant cette photo là, ce petit enfant là, que des centaine de milliers –peut être des millions– de personnes ont pris conscience d’une horreur qu’ils voyaient jusque là sans la faire leur.
Peut–être  parce qu’ils ont cru voir, à la place d’Aylan, le petit corps de leur propre enfant ? Mais, tout à coup, l’infamie et l’injustice de cette mort leur ont semblé insupportables.
Pendant un moment nous nous sommes tous mis à la place de l’Autre –celle du bébé ou celle de ses parents– et ce moment d’empathie a changé notre regard sur tous ceux, jeunes ou vieux, qui cherchent notre l’aide.

Alors je me demande quelle photo, quel article, quel leader sera capable de nous faire éprouver la même empathie/sympathie pour nos enfants et nos petits enfants, et combien d’entre nous sont prêts à sacrifier quelques uns des gadgets –ou des réelles inventions– qui nous facilitent la vie afin de leur laisser un monde vivable ?

Nous savons que nous polluons sans mesure, que peu à peu nous détruisons notre environnement, que les animaux et les forêts, dont la perte équivaudrait pourtant à un arrêt de mort  pour le vivant en général et pour l’humanité en particulier, disparaissent de plus en plus vite.   
Aveugles et sourds, nous refusons d’accepter certains sacrifices, pourtant relativement légers, mais indispensables si nous voulons vraiment laisser à nos descendants une Terre où il fait bon vivre.

Après avoir vécu en paix avec son environnement pendant des millénaires, l’humanité est maintenant devenue une espèce invasive qui détruit tout sur son passage.
Voulons–nous donc léguer à nos enfants un monde en ruines ?

Quelques voix consolatrices se font entendre : Hervé Le Bras, par exemple, nous rappelle en conclusion d’un article  qui fait froid dans le dos (4), que « Les prévisions des démographes sont parfois fausses ».        
Mais quels parents serions nous si nous étions capables de laisser au hasard ou à la chance le choix d’assurer (peut–être) l’avenir de nos enfants ?

© Gabrielle Rubin - Tous Droits Réservés


(1) Robert Vischer reprend en 1873 les  idées de son père Théodore dans sa ‘Thèse Doctorale’ à ce sujet.
(2) Cf. Konrad Lorentz et plusieurs autres éthologues.
(3) Du grec Syn = avec et de pathos = douleur. ‘Participation à la joie  ou à la douleur d’autrui’ (Dictionnaire Larousse).
(4) Le Point n° 2245

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