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Eloge de l'Interdit

- Réflexions - Vendredi 17 Février 2023


"Madame Gabrielle rubin étant décédée le 27 décembre 2022, ce texte est publié à titre posthume, selon sa volonté et avec l'accord de sa famille."

Eloge de l’Interdit

L’interdit créateur

Les interdits contribuent au développement de l’intelligence parce qu’ils nous forcent à réfléchir, et à celui de la créativité parce qu’ils nous obligent à trouver les réponses originales qui nous permettront de satisfaire notre désir tout en respectant l’interdit. Il est en effet inutile d’activer son intelligence si l’on a déjà toutes les réponses. Que ce soit pour les sciences, dans les arts et dans presque toutes les activités humaines, c’est quand il est entravé par un interdit que l’esprit se met à chercher – et à trouver – la réponse.

Pour le foot, par exemple, ce que les spectateurs savourent tout particulièrement c’est justement la savante combinaison de stratégie et de tactique que les interdits (les règles) imposent aux joueurs.
La pulsion à l’état naturel serait d’utiliser toute la puissance dont dispose une équipe pour mettre le ballon au fond du filet adverse. Et pourtant ce que voit le public et ce qu’il veut voir ce n’est absolument pas une charge furieuse vers cet objet du désir, mais une partie intelligente et tout en finesse pour arriver à ce même but. On voit que c’est le respect des règles qui force les joueurs à élaborer une stratégie complexe qui mène à la victoire, sans pourtant les transgresser ; et si la finalité du jeu est la même, au lieu d’une charge aveugle et sans intérêt, on peut admirer un scénario passionnant et savamment élaboré.

C’est ce que nous montre aussi l’analyse du petit Hans (3 ans 1⁄2) rapportée par Freud, celle d’un enfant qui dès son plus jeune âge s’intéresse à tout ce qui touche à la sexualité et qui cherche activement à trouver la clé de l’énigme qu’elle lui pose.
Et c’est ce qui le pousse à penser par lui-même, lorsqu’on lui a laissé le temps de le faire.
 Les premières recherches du petit Hans concernent la différence des sexes et comme c’est un garçon, il veut savoir si tous les êtres humains ont un pénis comme lui. Il cherche la réponse et, ayant vu traire une vache, il fait un rapprochement, certes erroné mais partiellement logique, puisqu’il rapproche deux émissions de liquides corporels entre elles, et il s’écrie : « Regarde ! Du fait-pipi [de la vache] il sort du lait ».
Puis, ayant vu un lion au zoo, il s’était écrié, joyeux et excité : « j’ai vu le fait-pipi du lion ! ». Et le voilà rassuré car il est évidemment plus valorisant de se comparer au roi des animaux qu’à la vache de la ferme.
Mais Hans continue ses investigations et, ayant vu une locomotive lâcher de l’eau (c’était au temps des locomotives à vapeur) il dit à sa mère : « Regarde, la locomotive fait pipi. Où est donc son fait-pipi ? » Et quelques minutes après, il dit d’un ton pensif : « Un chien et un cheval ont un fait-pipi. Une table et une chaise n’en ont pas ».

C’est une pensée étonnante de la part d’un si petit bonhomme : il a été capable de comparer deux êtres vivants - le chien et le cheval - à deux objets inanimés - la table et la chaise - et d’en tirer la conclusion que la sexualité est ce qui différencie le vivant du non-vivant. Et c’est elle, en effet, qui permet de donner la vie. Hans est donc maintenant capable de mettre des liens entre des événements apparemment éloignés les uns des autres, autrement dit il est devenu capable de penser par lui-même.
Hans, comme tous les enfants, veut aussi comprendre d’où viennent les bébés, comment les parents s’y prennent pour les fabriquer et comment font ceux-ci pour sortir d’un lieu apparemment bien clos qu’est un ventre.

Toutes ces énigmes si excitantes et si difficiles à percer contraignent l’enfant à faire travailler son imagination, (donc sa créativité) mais le forcent aussi à distinguer ce qui est vraisemblable et/ou possible de ce qui ne l’est pas.

C’est dire que si ses parents lui avaient déjà tout révélé il n’aurait évidemment pas eu besoin de développer sa capacité de penser. Bien sûr, l’enfant qu’on laisse réfléchir tout seul va commettre beaucoup d’erreurs. Mais les erreurs aussi sont utiles car ce qui compte, ce qui le rend capable de penser par lui-même, c’est d’avoir réfléchi et d’avoir habitué son cerveau à faire des recherches au lieu de tout attendre d’autrui.

C’est donc là que s’origine sa capacité future à distinguer le vrai du faux, et à ne pas trop prendre les vessies pour des lanternes.

Voici maintenant un exemple tiré du cinéma.
Il s’agit d’une courte séquence qui a eu un énorme impact sur le public, impact qui est toujours aussi agissant aujourd’hui. Billy Wilder a tourné son film Sept ans de réflexion alors que sévissait aux U.S.A. le terrible Code Hays qui imposait aux réalisateurs des interdits d’une extraordinaire pudibonderie.
 Ces interdits obligeaient donc à trouver un moyen subtil de dévoiler les désirs sexuels des personnages mais sans jamais montrer « l’objet de convoitise ». 
La scène montre Marilyn Monroe alors qu’elle s’arrête sur une grille de métro pour se rafraîchir grâce à l’air froid qui s’en dégage. Naturellement, la robe que porte Marilyn se soulève tandis qu’elle essaye en vain de la plaquer contre son corps. Son geste suggère qu’elle est honteuse de cette exhibition, tandis que sa mimique dit tout le contraire.
Pour augmenter encore l’effet recherché, le réalisateur a choisi pour la tentatrice une robe blanche - symbole de pureté - et une jupe à petits plis qui évoque les jupettes des sages écolières d’autrefois mais qui est, en même temps, particulièrement apte à s’envoler.
Le but du réalisateur n’était évidemment pas d’être pudibond mais au contraire d’amplifier l’impact sexuel de la prestation de l’actrice sur les spectateurs. Or ce qu’il nous fait voir ce n’est pas une femme qui sollicite un ou des partenaires possibles en leur présentant ses attributs sexuels, comme ce serait le cas dans un strip-tease, mais une scène où rien n’est montré, ou tout est suggéré.

En soumettant les réalisateurs à un interdit rigoureux, le Code Hays les forçait à faire preuve de créativité pour exprimer quand même leur message tout en respectant la censure, ce qui rendait encore plus érotique la séquence.
Or montrer sans montrer, exhiber sans exhibition, c’est du grand art et c’est une sublimation. Autrement dit, Billy Wilder avait réussi à transformer un voyeur en spectateur en utilisant la voie longue, celle qui sollicite aussi bien l’imagination de celui qui montre que de celui qui regarde.

Il est bien évident que s’il n’avait pas eu d’arrière-pensée, Billy Wilder n’aurait pas tourné cette scène ; il a, tout au contraire, savamment calculé ses effets pour transformer des spectateurs passifs en spectateurs pleins d’imagination.
 Une séquence de ce genre se situe à l’opposé d’une scène de film pornographique, même si leur finalité - éveiller le désir - est la même : la sublimation est intervenue, mettant de la pensée et de la création là où il aurait pu n’y avoir que représentation crue des effets de la pulsion sexuelle.

Depuis leur plus jeune âge les enfants ont une sexualité développée, et ils sont naturellement sensibles à tout ce qui peut la réveiller : photos de magazines, affiches de cinéma, scènes crues à la télévision, etc.
Or, l’excitation que provoquent toutes ces images abonde désormais et elle finit par être si intense qu’elle en devient douloureuse : il leur faut alors s’en libérer à tout prix. Mais pour y parvenir les enfants ne disposent pas encore du moyen naturel pour le faire, et ils utilisent donc (comme le font souvent aussi les ados et même des adultes) la seule possibilité qu’ils ont pour se décharger de cette excitation : la violence, avec les conséquences que l’on connaît.
       
© Gabrielle Rubin - Tous droits réservés   
 
 

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Le jeunisme et le meurtre du père

- Réflexions - Vendredi 17 Février 2023


"Madame Gabrielle Rubin étant décédée le 27 décembre 2022, ce textes est publié à titre posthume,selon sa volonté et avec l'accord de sa famille."

Le jeunisme et le meurtre du père

« Il faut tuer le père » : cette phrase partout répétée est presque unanimement approuvée, et ses détracteurs – s’il en est – sont considérés comme des attardés.
 Mais c’est par erreur qu’on attribue cette idée à la psychanalyse, et si elle a un tel succès c’est seulement parce qu’elle arrive comme la conclusion (momentanée ?) d’une longue histoire.

Les autres concepts analytiques ne jouissent d’ailleurs pas de la même ferveur et on en a la preuve en consultant un moteur de recherche. Sur Google, par exemple, on trouve à « tuer le père » 7 189 000 entrées ce qui, même lorsqu’on en soustrait la part probable des doublons, demeure considérable.
Aucun autre concept psychanalytique ne suscite autant de passion : « Inconscient », par exemple, est évoqué 575 000 fois et le très fameux « Complexe d’Œdipe », pourtant central, ne compte que 218 000 entrées. La malheureuse « Pulsion » devant, quant à elle, se contenter d’un squelettique 151 000 entrées.

La plupart des commentateurs expliquent que « tuer le père » ouvre au fils (il est rarement question de la fille) la porte vers la liberté. Et que par conséquent si on veut devenir un adulte libre de ses choix il faut se débarrasser de ce personnage encombrant.

Je précise que le Père et le Fils dont il est ici question sont des figures symboliques, et que le parricide réalisé reste extrêmement rare, alors que le désir fantasmatique de ce meurtre ne cesse de se développer.
 Être jeune (ou le rester) est actuellement une valeur de première grandeur, ce qui met le fils (donc le « jeune ») au plus haut et relègue automatiquement la valeur du père (forcément moins jeune) à un rang inférieur.

D’autres phrases, qui ont elles aussi un grand succès, montrent à quel point le désir d’éliminer le père symbolique a envahi nos esprits : « Il est interdit d’interdire », par exemple, nie l’importance du père, puisque c’est lui qui est le gardien de la Loi, celui qui apprend à l’enfant à distinguer entre ce qui est permis et ce qui est interdit : éliminer les interdits revient donc à rendre caduque la fonction paternelle.
La très fameuse phrase « Du passé faisons table rase », disait déjà la même chose car, temporellement et par rapport au fils ou à la fille, le père représente ce passé qu’il serait bon d’éliminer. Cependant Freud, et tous les psychanalystes après lui, disent tout le contraire : dans une première phase, le bébé (garçon ou fille) veut être le seul objet d’amour de sa mère : elle doit lui donner toute sa tendresse, toute son attention, tout son temps. En un mot, elle doit être à lui seul.

Il est donc bien normal que le père, cet être qui prétend avoir droit aux attentions de sa femme et qui vient se faufiler entre sa mère et lui, soit un objet de détestation. Les bébés ont des sentiments très violents, et ils ignorent tout de la conciliation et du partage. Pour eux, la seule solution est de faire disparaître un rival c’est-à-dire, dans notre langage d’adultes, de le tuer.
Ce sentiment évolue cependant, l’enfant apprend à aimer son père et même à l’admirer. Mais, soigneusement caché dans l’Inconscient, ce désir perdure jusqu’à l’adolescence au cours de laquelle (et on sait avec combien de difficultés) on finit par résoudre le « problème œdipien ».

Résoudre son problème œdipien c’est, au lieu de vouloir se débarrasser du père en le tuant, avoir acquis suffisamment de maturité pour accepter de discipliner ses désirs et de renoncer à ceux qui sont interdits, c’est-à-dire à ceux qui sont dangereux pour soi-même, pour les autres ou pour sa société.
Ce qui est à l’opposé de « il est interdit d’interdire ». Cela signifie aussi qu’on a internalisé les valeurs que le Père incarne symboliquement, et qu’on respecte désormais la loi non plus par crainte de la punition mais parce qu’on a reconnu le bien-fondé des valeurs de sa société et qu’on les a faites siennes. Les valeurs fondatrices sont différentes pour chaque société mais elles sont toujours définies par des lois – écrites ou orales – que chacun doit respecter. 
Pour inscrire de façon irréversible le respect de la Loi dans l’esprit de l’adolescent qui demande à être reconnu en tant qu’adulte, celui-ci doit se soumettre à un rituel de passage qui comporte des épreuves, parfois très douloureuses dans certaines sociétés.
 En les surmontant grâce à son courage et sa force d’âme, l’adolescent manifeste son adhésion définitive aux lois de son peuple, et c’est alors que de grandes réjouissances viennent confirmer son nouveau statut d’adulte aux yeux de tous.
 Nos sociétés ont malheureusement renoncé à ces rituels de passage, alors que c’est en les acceptant solennellement que le jeune proclame qu’il abandonne le rôle d’enfançon encore attaché au fantasme d’une mère mythique qui l’adore et ne peut rien lui refuser, pour prendre celui de l’adulte qu’il est devenu. Or être admis parmi les adultes, c’est être reconnu par sa communauté comme étant capable de fonder et d’entretenir une famille.
 C’est aussi être reconnu comme étant digne d’être un père, c’est- à-dire comme capable d’élever ses enfants dans le respect des règles qui permettent la vie en commun de la communauté. C’est-à-dire, dans notre langage de psychanalystes, qu’il a résolu son problème œdipien.

La résolution du complexe d’Œdipe ne concerne cependant pas seulement les individus, elle a la même importance décisive lorsqu’il s’agit d’un pays, car elle met en lumière la différence radicale qu’il y a entre la démocratie et la dictature : le chef d’Etat démocratiquement élu est celui qui veille à ce que les lois du pays soient partout appliquées, il est le garant du respect de la loi.

Le dictateur en revanche – comme un enfançon qui se croit le roi du monde – fait et défait la loi suivant son bon plaisir. Il n’est pas au service de la loi, il en est le maître.
 Vouloir « tuer le Père », c’est donc s’accorder le droit de bafouer la loi, et de se moquer des interdits dont la loi est porteuse : « Il est interdit d’interdire », disait-on en 1968. On ne le dit plus autant, mais le jeunisme ambiant prouve que ce désir est toujours agissant, car « tuer le Père », c’est aussi refuser d’affronter le réel, car un Père encore présent pourrait engager une discussion, une controverse avec « le Fils ».

Il lui montrerait que refuser les interdits c’est laisser s’imposer la loi du plus fort. Il pourrait lui faire comprendre l’importance de respecter la loi, même si cela est parfois difficile. « Dura lex, sed lex », disaient les Romains.

En tuant le père, on supprime le problème car lorsqu’on n’a plus d’adversaire on est sûr de gagner, ce qui est beaucoup plus simple que de se poser des questions sur ce que serait une société sans interdits.  

Mais on se prive en même temps des échanges de pensées, des réflexions, des arguments différents et de toutes les découvertes enrichissantes que suscite une controverse. 
Car le but n’est pas de « tuer le père » mais de s’appuyer sur ce que les générations passées nous ont légué pour dépasser nos pères. Et en effet depuis le début de l’humanité chaque génération nouvelle a su inventer ce qui nous a fait progresser vers une vie meilleure et plus riche.

Mais lorsqu’une réalité est trop pénible à supporter certaines personnes ne trouvent pas d’autre issue que de se réfugier dans le déni.
 Pour les jeunistes, la réalité qu’il faut faire disparaître c’est qu’on vieillit et qu’on perd peu à peu les étincelants attributs de la jeunesse.

Aussi, à l’inverse des vrais jeunes, qui n’ont pas besoin de preuves pour savoir et montrer qu’ils le sont, les jeunistes emploient toutes sortes de moyens pour instiller peu à peu dans l’esprit des spectateurs, des auditeurs ou des lecteurs, qu’il est possible d’être encore un jeune lorsqu’on en a depuis longtemps dépassé l’âge. Les produits de beauté, les régimes, les vêtements, les voitures ultra-rapides et autres, viennent confirmer à leurs yeux la jeunesse de celui ou celle qui les utilise.

On peut pourtant, lorsque la jeunesse s’éloigne, y substituer d’autres qualités qui sont plus intellectuelles et affectives que matérielles : des qualités différentes, mais non moins attractives. Pour les jeunistes ces qualités-là sont d’une bien moindre valeur que la jeunesse. Se proclamer et se persuader qu’on reste un jeune (et « moderne » l’autre grand grigri de notre temps) quel que soit l’âge qui figure sur notre carte d’identité, est rassurant et même enivrant pour le narcissisme des jeunistes.
Comment peut-on sortir du déni de la réalité quand la perte de la prime jeunesse crée un fantasme d’anéantissement ?
 Alors on s’interdit de penser, de réfléchir à toutes les richesses intellectuelles, à toutes les qualités affectives, à toute la capacité d’empathie qu’on acquiert au fil des ans et qui font de nous ce que nous sommes.  
 
© Gabrielle Rubin - Tous droits réservés

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L'argent du psychanalyste

- Réflexions - Vendredi 17 Février 2023


"Madame Gabrielle Rubin étant décédée le 27 décembre 2022, ce texte est publié à titre posthume, selon sa volonté et avec l'accord de sa famille."

L’argent du psychanalyste

La relation entre adultes doit être égalitaire pour être satisfaisante car lorsque cette réciprocité n’est pas respectée – que ce soit entre personnes ou entre groupes – elle mène forcément à la domination de l’un sur l’autre. Ou, pire encore, elle aboutit à l’asservissement de l’un par l’autre.
En effet, lorsqu’on donne son amour, son temps ou son aide à un autre, ce don crée inévitablement une dette. Et toute dette doit être apurée, non pour le bien du donneur mais pour la délivrance de celui qui a reçu le don.

Il y a une seule exception à cette règle, celle qui concerne le petit enfant puisqu’il est normal que ses parents lui donnent tout sans rien en attendre en retour car ils sont assez récompensés par sa seule présence. Encore faut-il que cette situation change au fur et à mesure que l’enfant grandit, pour devenir égalitaire lorsqu’il sera adulte.

Dans tous les autres cas, le don à sens unique mène à un déséquilibre qui engendre un rapport inégalitaire, et celui-ci aboutit in fine à un rapport de type dominateur/dominé et à une auto-dévalorisation du redevable.

Il y a souvent un décalage dans le temps entre le don et son apurement, mais l’important est que les partenaires sachent que cela sera fait.

Pour rendre un échange égalitaire, un artisan, un ingénieur, un médecin, qui ont donné leur temps et leur savoir à un client, reçoivent de lui l’argent qui annule la dette.
Il en va un peu différemment pour le psychanalyste, car s’il reçoit des honoraires, un autre rapport – invisible – vient s’y ajouter : celui que crée le transfert.

À cause de celui-ci, le patient qui pendant la séance redevient l’enfant qu’il fut, projette sur son psychanalyste les imagos parentales d’autrefois et celles des personnes qui sont importantes à ses yeux.

La relation, durant ce temps, ne peut donc être qu’inégalitaire. C’est le fait de le payer qui permet de rétablir l’équilibre et c’est pour cela que le paiement doit être – au moins partiellement – effectué par le patient lui-même.

Sans cela, en effet, le patient penserait que le psychanalyste lui a donné de son temps et de son savoir pour lui venir en aide sans rien recevoir en retour. Il se créerait alors un rapport inégalitaire durable qui empêcherait le patient de retrouver son statut d’adulte. C’est par l’acte de le payer que le patient rétablit l’égalité, au moyen de l’argent qu’il a lui-même gagné par son travail et son savoir. (Ce n’est qu’un des aspects de l’échange égalitaire, puisqu’il ne concerne que l’argent, alors que les dettes créées par les dons d’amour exigent de l’amour en retour, ainsi que nous le verrons plus loin).

C’est cette exigence de réciprocité qui différencie radicalement la psychanalyse des sectes : leurs affiliés ne sont en effet jamais dans une relation égalitaire avec le chef et s’il lui donnent tout leur amour et tout leur argent il n’y a, de sa part, aucune réciprocité. Il est le père adoré, celui auquel on donne tout sans rien lui demander en échange, sauf d’exister. Et donc, bizarrement, c’est lui qui se comporte comme un enfant, avec la différence essentielle que lui sait parfaitement ce qu’il fait : il manipule ses adorateurs en leur faisant croire qu’il leur en donne infiniment plus qu’ils ne pourront jamais lui en donner eux-mêmes.

C’est encore le même type de mécanismes qui sépare les dictatures des démocraties. 
Dans une démocratie, en effet, la relation dirigeant/citoyens est inégalitaire mais, au bout de quelques années, les élections rétablissent l’égalité, que viennent aussi conforter les élections intermédiaires, les sondages, la liberté de la presse et les manifestations, qui peuvent parfois conduire à la démission du dirigeant.
Ce que bien évidemment, aucune dictature n’accepterait de voir se produire.

Ces exemples n’abordent qu’un des aspects de l’échange, ceux qui concernent son côté social ou professionnel, alors que les dons d’amour exigent de l’amour en retour et qu’ils ne peuvent pas être codifiés.

Dans les rapports parents/enfants, par exemple, le don d’amour des parents peut n’être apuré que très tard, lorsqu’ils seront devenus vieux et que les rôles seront inversés.
 D’un autre côté l’égalisation de l’échange peut parfois sembler injuste vue de l’extérieur, mais la balance des échanges matériels n’est pas celle des échanges affectifs. Pour ces dernières, un sourire, un merci, une poignée de main chaleureuse – toutes choses qui reconnaissent la valeur de ce qu’on a reçu – peuvent suffire à effacer la dette.

C’est à une nécessité un peu différente que répond l’obligation de faire payer les séances auxquelles le patient ne s’est pas rendu, obligation que l’on trouve généralement encore plus abusive que la première.

Or chaque séance représente un espace de temps inviolable, un temps exclusivement réservé à ce patient particulier, et si celui-ci ne se présente pas le psychanalyste n’a pas le droit de le remplacer par un autre, tant il est nécessaire de ne pas reproduire la situation si douloureuse d’autrefois, quand il avait craint qu’un nouveau-né ne vienne le déposséder de sa place.

Garder ce temps exclusivement pour lui permet au patient de ne pas se présenter ou de se présenter à n’importe quel moment du temps qui lui appartient, à lui et à nul autre.
Même s’il n’est pas physiquement là, il occupe affectivement cette place qui est la sienne.

C’est aussi pour cela qu’on demande au patient qui est dans l’obligation d’annuler une séance, d’en avertir un temps minimum (généralement un jour ou deux) à l’avance.
Ce faisant, il rend libre cet espace de temps : celui-ci ne lui appartient plus et le psychanalyste peut en disposer à sa guise. Il n’a donc pas à le payer.

C’est aussi pour écarter ce retour à des traumatismes enfantins que les patients ne doivent pas se croiser chez leur psychanalyste ; pour ma part, je m’octroyais un temps de repos d’un quart d’heure entre chaque patient.

Mais on ne maîtrise pas tout et une patiente s’étant trompée d’heure, elle avait sonné à ma porte au moment où je l’ouvrais en disant au revoir au patient précédent et j’ai donc dû lui demander de revenir à l’heure convenue.
Elle me dit à son retour que ce quart d’heure avait été l’un des pires moments de sa vie car si elle savait bien que j’avais d’autres patients, le fait de le constater de ses yeux l’avait replongée dans la rage et la douleur de ses trois ans. 
Elle avait cependant déjà fait beaucoup de travail et ce qui aurait pu être désastreux fut, au contraire, bénéfique en lui faisant admettre plus rapidement que prévu que je pouvais avoir d’autres patients sans pour cela la léser, tout comme autrefois sa mère avait eu d’autres enfants sans l’aimer moins pour cela, car chacun avait sa place, intangible.

J’ai pris pour modèle l’exemple du psychanalyste parce qu’il est simple : c’est un échange égalitaire à travers un médiateur très visible : l’argent.
 Il en va d’ailleurs de même lorsque le donataire ne peut rétablir l’égalité, comme le montre le cas inversé d’un escroc qui a ruiné ceux qui ont le malheur de lui avoir fait confiance.

Il s’agit là, à l’évidence, d’un échange matériel inégalitaire que le coupable ne peut pas compenser. Mais c’est alors à nous tous, c’est-à-dire à l’Etat, de rétablir l’égalité. Et c’est lorsque la Justice lui infligera une juste punition que le coupable aura « payé sa dette ».

Il n’en va pas de même avec les dons d’amour ou d’amitié car il est impossible d’en simplifier l’échange et que c’est aux seuls protagonistes d’en décider.
 Mais en chercher le moyen est déjà important, puisque c’est reconnaître qu’on a reçu un don affectif précieux.

© Gabrielle Rubin - Tous droits réservés
               
       
 
 

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La pulsion d'emprise

- Réflexions - Vendredi 17 Février 2023


"Madame Gabrielle Rubin étant décédée le 27 décembre 2022, ce texte est publié à titre posthume, selon sa volonté et avec l'accord de sa famille."

La pulsion d’emprise

La notion de Pulsion d’Emprise a été créée par Freud pour désigner l’élan qui nous incite à nous emparer ou à dominer psychiquement un autre être grâce à la force de cette pulsion. C’est une tendance qui existe en chacun de nous mais qui, comme c’est le cas pour toutes les autres pulsions, doit rester sous le contrôle de la raison.

La pulsion d’emprise est très discrète et, en s’imposant silencieusement, elle arrive à inhiber la faculté de penser de celui qu’elle capture. Tout en semblant lui ressembler, l’influence en est fort différente car si nous sommes tous influencés par ce qui nous entoure : personnes, livres, recherches scientifiques, art, etc. et si avons à notre tour une influence sur tous les êtres que nous rencontrons, c’est après réflexion et librement que nous décidons d’accepter ou non un nouveau point de vue.

En inhibant la pensée, en la paralysant, la pulsion d’emprise arrive au contraire à imposer à un autre Sa Vérité comme étant une Vérité Incontestable. Cette pulsion a été relativement peu étudiée, alors qu’elle est une des plus agissantes puisque c’est elle qui permet à un individu de paralyser la pensée aussi bien d’une seule personne que de milliers d’individus, pour lesquels la croyance se substitue alors à la raison. C’est par elle que les dictateurs asservissent les peuples, qu’une femme battue est incapable de quitter un mari violent, que nous nous laissons berner intellectuellement par les soi-disant spécialistes de toutes les disciplines.

Comme me le disait une patiente « Depuis que j’ai compris comment fonctionne la pulsion d’emprise, je vois clairement que lorsqu’une personne me parle avec le ton impérieux de ma mère, mon cerveau se liquéfie et ce qu’elle me dit me semble évident ».

Lorsqu’on entend ou on dit soi-même « c’est évident », le tocsin devrait se mettre à retentir dans notre tête, car il pourrait bien s’agir d’une idée que nous avons acceptée sans l’avoir vraiment examinée : une idée qui n’a pas été validée par notre raison, mais qui nous a été imposée par l’emprise.

J’utiliserai essentiellement des exemples pour montrer comment procède l’emprise. Mon premier cas sera Le Ménon, un des dialogues du grand Platon, étudié et admiré depuis vingt-cinq siècles et qui a, sur de nombreux sujets majeurs, fondé notre philosophie.
Je précise qu’ici comme ailleurs mon analyse ne porte que sur un exemple précis, qu’il n’est en aucun cas question de le confondre avec l’œuvre entière, et que ce n’est pas la justesse d’un acte ou d’une pensée que je mets en cause mais la façon dont, juste ou pas, vraie ou fausse, on utilise la pulsion d’emprise pour l’imposer.

Le dialogue Le Ménon est un exemple de choix parce qu’il est connu de tous et d’un accès facile. Platon y laisse la parole à Socrate, qui a été convié dans son palais par le riche Ménon qui désire recevoir ses enseignements.
Or Socrate va lui dire que cela est impossible : « Tu me demandes encore si je puis t’enseigner une chose, à moi qui soutiens qu’il n’y a pas d’enseignement mais des réminiscences »1. Le philosophe soutient en effet que les hommes n’inventent rien car ils ne font que découvrir ce qu’ils savaient avant de naître.
Et, pour convaincre son hôte, il lui demande d’appeler un de ses esclaves, grâce auquel il va lui donner la preuve de la justesse de sa théorie.
 Ménon convoque alors un jeune garçon auquel Socrate montre une figure géométrique – il s’agit d’un carré – à propos duquel il va lui poser, une après l’autre, une série de questions simples. On s’aperçoit rapidement que la réponse est incluse dans la question et qu’il ne s’agit pas là d’un dialogue, mais d’un monologue auquel répond l’écho.

Par exemple :
 Socrate : Cette ligne ne sera-t-elle pas double de celle-là si nous y ajoutons une autre de même longueur en partant d’ici ?
 L’esclave : Sans doute. 
Socrate : C’est donc, d’après toi, de cette ligne que sera formé l’espace de huit pieds, si nous tirons quatre lignes pareilles ?
 L’esclave : Oui. 
Socrate : Tirons donc, sur le modèle de celle-ci, quatre lignes égales. Est-ce là ce que tu appelles l’espace de huit pieds ? 
L’esclave : Certainement .
 Socrate : N’y a-t-il pas, dans cet espace, les quatre que voici, dont chacun est égal au premier, qui est de quatre pieds ? 
L’esclave : Si. 
Et il en est exactement de même pour les quarante-huit autres questions qui composent cet épisode.  
       
Maintenant, imaginons la scène : d’un côté, il y a un jeune esclave ignare (il devait l’être, puisque le but de l’opération était de prouver qu’on savait tout sans l’avoir appris) et de l’autre Ménon, son Maître tout-puissant, qui avait tous les droits, y compris celui de le mettre à mort, et le grand Socrate, admiré de tous, qui honorait le palais de sa présence.
L’esclave n’aurait pas pu contredire Socrate car c’eût été mécontenter ces deux hommes puissants au risque de sa vie mais surtout parce que, comme pour nous-mêmes, la démonstration de Socrate/Platon est irréfutable.

C’est souvent ainsi que fonctionne la pulsion d’emprise : elle se sert d’une proposition incontestable (ici la démonstration géométrique) pour l’utiliser comme « preuve » d’une autre qui ne l’est pas.
La question n’est pas ici de décider si nous avons oublié ce que nous savions avant de naître et si « ce que nous appelons apprendre c’est se ressouvenir », ou si on doit penser au contraire que nous ne savions pas grand-chose avant de naître et qu’il faut durement travailler pour apprendre.
C’est à chacun d’en décider puisqu’il s’agit d’une opinion. 
Mais il n’en va pas de même lorsqu’il y a une preuve incontestable, et pour mettre sur un pied d’égalité l’une et l’autre il faut compter avec la contrainte de la pulsion d’emprise. 
Ménon qui, contrairement à l’esclave, était un homme instruit, aurait pu résister s’il n’avait déjà perdu la possibilité de penser par lui-même car la pulsion d’emprise ne peut triompher que si on accepte inconsciemment de se laisser berner. 
Et comment résister au grand Socrate ? 
On ne peut d’ailleurs exclure la possibilité que le philosophe ait été tellement sûr de détenir la vérité qu’il n’ait pas eu conscience de l’emprise qu’il exerçait tant sur l’esclave que sur Ménon.

Un exemple différent de la puissance d’emprise est celui du Napoléon des Cent Jours, de la dévotion qu’il inspirait aux Français et de la crainte qu’il imposait à ses ennemis. 
On a beau être un génie de la guerre, ce n’en sont pas moins les soldats qui la font, et les siens étaient prêts à mourir pour leur « petit caporal ». Or l’Empereur n’était plus alors que le souverain d’une île minuscule, il n’avait ni armée ni argent et la France était exsangue.
Il n’avait que sa puissante emprise, mais c’est ce qui lui avait permis, une fois débarqué à Golfe-Juan avec une poignée de fidèles, de gagner Paris par « La Route Napoléon », de reconquérir son trône sans coup férir et de faire trembler les puissances étrangères qui venaient pourtant de le vaincre.
Il est clair que « quelque chose d’autre » avait contrebalancé les données plus que défavorables qui étaient les siennes.
 Dans Psychologie des Masses et Analyse du Moi, Freud écrit que l’enfant admire son père et désire lui ressembler « Disons-le tranquillement, il prend son père comme idéal ». Et c’est ce qu’avaient fait les soldats de Napoléon pour leur Empereur : ils l’avaient pris comme père idéal, et une grande partie des Français avait fait de même.

C’est cette même idéalisation qui permet aux leaders d’avoir des alliés fidèles, parfois pour le pire mais parfois aussi pour le meilleur : le patron, comme le dit si bien le mot, occupe la place laissée vacante par le père vénéré.

Freud, en s’inspirant de Le Bon, écrit aussi que dans ce cas l’individu est sous la domination de l’inconscient : « L’individu n’est plus lui-même, il est devenu un automate sans volonté », avant d’ajouter que « La masse est extraordinairement influençable et crédule, elle est sans critique, l’invraisemblable n’existe pas pour elle » et, plus loin, « La masse ne connaît donc ni doutes ni incertitude ».
C’est ce que nous avons vu se produire chez Ménon (il faisait partie de la foule des admirateurs de Socrate) qui avait perdu tout esprit critique et ne savait qu’acquiescer. Et c’est pour la même raison que les soldats de Napoléon avaient la certitude que, comme leur papa d’autrefois, leur général pouvait tout et avait toujours raison.

Le cas que je vais examiner maintenant est celui du ready-made de Marcel Duchamp, intitulé « La Fontaine ». 
Il est très différent de celui du Ménon, puisqu’ils ne traitent pas du même sujet, qu’ils n’ont pas la même finalité et que vingt-cinq siècles les séparent.
Il y a cependant une similitude fondamentale entre eux, c’est qu’ils imposent leur opinion uniquement par la force de leur pulsion d’emprise.
 Duchamp est connu des amateurs d’art du monde entier, il est exposé dans les plus grands musées, il est à l’origine d’une nouvelle façon de concevoir l’art et il exerce sur ses contemporains une fascination évidente.
Comme pour Le Ménon, je ferai référence au ready-made parfait – un urinoir baptisé « La Fontaine » – en l’utilisant comme un exemple et non pour examiner la pertinence ou l’impertinence de la place qu’il occupe dans l’art.
Le ready-made est un objet qui ne doit rien à l’artiste, c’est le fait que celui-ci le désigne comme œuvre d’art qui le qualifie comme tel. En effet une autre œuvre de Marcel Duchamp, « La Roue de Bicyclette » (une roue de vélo posée sur un tabouret) n’est à ses yeux qu’un ready-made assisté, donc imparfait, puisque son créateur a participé, fût-ce de façon infime, à sa création en réunissant ces deux objets. Alors que le ready-made parfait est celui d’où tout ce qui est humain a été expulsé. Un objet répliqué à des milliers d’exemplaires, dont le créateur est une machine, une chose sans pensée et sans émotion, que seule la pulsion d’emprise permet d’imposer au public.
Mieux encore, l’urinoir princeps, rebaptisé « La Fontaine » ayant disparu, des marchands d’art et des conservateurs de musée en ont fait faire, avec l’accord de Marcel Duchamp, des répliques d’après une photo qui en avait été prise, et ce sont ces répliques qui sont exposées au Musée de Philadelphie, à celui de Stockholm, à celui de San Francisco, à la Tate Gallery de Londres, à la National Gallery d’Ottawa, au Musée de Kyoto, au Musée Maillol à Paris, à l’Indiana Museum de Bloomington, à l’Israel Museum de Jérusalem, à la National Gallery of Modern Art de Rome, ainsi que dans de nombreuses collections privées.

Voici l’histoire de l’urinoir/La Fontaine : en vue de figurer dans une exposition à New-York, qui assurait qu’il suffisait de payer un droit de six dollars pour être accepté avec l’assurance que nul n’en serait écarté pour des raisons esthétiques, Marcel Duchamp avait acheté un urinoir dans un magasin de la Société L. Mont Iron Works et l’avait envoyé, sous le pseudo de Richard Mutt et en tant qu’œuvre d’art, aux responsables de l’exposition.
Le comité de sélection ayant refusé l’objet, Duchamp confia à un de ses amis l’impossible tâche d’acheter « La Fontaine », ce qui lui permit de créer un scandale qui, (savamment entretenu) prit peu à peu de l’ampleur.
Marcel Duchamp fit ensuite paraître une série d’articles où il affirmait que le fait que Richard Mutt ait fabriqué ou non cette Fontaine de ses propres mains était sans intérêt : il l’avait choisie. Il avait en effet pris un article ordinaire et dont il existait des milliers d’exemplaires et l’avait placé de telle sorte que sa signification première avait disparu sous une nouvelle façon de voir.
Il avait donc créé une nouvelle pensée pour cet objet. 
Pour Duchamp, l’idée prévaut sur la création et il a bouleversé radicalement l’art du XXe siècle avec l’invention du ready-made2.

Nous sommes devant un cas d’emprise évident : « Je dis que ceci est un objet d’Art, qui a sa place dans les plus grands musées du monde, vous devez me croire et l’admirer comme tel ». Il n’y a pas d’échappatoire, on est devant une Vérité Révélée, c’est-à-dire dans le domaine de la croyance et non de la raison, qui exige une recherche qui aboutira à un choix.

Nous voici revenus à Platon, à ceci près que celui-ci prenait la peine de présenter une « preuve », ce que ne fait pas Duchamp : c’est une emprise parfaite, à la mesure d’un ready-made parfait.
Une autre similitude avec Le Ménon est d’utiliser une précédente démonstration inattaquable pour en conforter une deuxième qui l’est beaucoup moins. Pour l’urinoir et sa descendance, c’est le cuisant ridicule qui disqualifia les critiques d’art et commissaires d’expositions par leur rejet de l’impressionnisme, opinion d’ailleurs partagée par la plupart des journalistes et la majorité du public d’alors.

Puis le temps avait passé, une autre génération était là, elle avait aimé et admiré les impressionnistes et elle s’était juré de ne pas refaire la même erreur.
 Je pense que c’est à cela que répondait la Society of Modern Art de New York, quand elle stipulait que nul ne serait refusé pour des raisons esthétiques. 
«La beauté est la forme que l’amour donne aux choses », disait Rodin. On voit qu’il y a un abîme entre la pensée exprimée par le sculpteur et celle de Marcel Duchamp. Celui-ci affirme, tout au contraire, son peu d’intérêt pour la valeur esthétique des objets qu’il expose, et aussi pour leur valeur érotique, ce que Rodin, en revanche, magnifie par les deux mots « amour » et « beauté ».

Comment évoquer plus clairement que ces deux courants artistiques vivent dans deux espaces, presque deux mondes, différents ? 
Duchamp avait voulu prouver qu’on l’avait refusé pour une raison qui relevait quand même d’un choix esthétique : justement parce que la sienne n’en contenait aucune trace !
Lui-même écrivait et confirmait : « Il est un point que je veux établir clairement, c’est que le choix de ces ready-mades ne me fut jamais dicté par quelque délectation esthétique ». 
Je ne peux m’empêcher d’évoquer, lorsque je pense à Duchamp, le merveilleux plafond que Michel-Ange a peint pour la Chapelle Sixtine. Il y représente le moment clé où Dieu, parce qu’il le veut, fait Adam – un être jusque-là sans intelligence et sans âme – le père de l’humanité.
Duchamp avait fait la même chose avec l’urinoir : il avait transmuté un objet manufacturé, sans valeur artistique, en un objet d’art par la force de sa volonté.
 En prolongeant cette ligne, on trouve un autre cas semblable de pulsion d’emprise absolue : la théorie du genre. Celle-ci n’a pas encore conquis de grands territoires, mais elle s’étend rapidement. Pour ses tenants, le sexe de naissance est sans importance, et on est un homme ou une femme parce qu’on en a ainsi décidé : peu importent le sexe corporel, les hormones, les systèmes pileux et musculaire, etc., pas plus le fait que seules les femmes peuvent porter un enfant .
Tout cela n’est rien en regard de la force de leur pensée.

Je pense qu’il s’agit de mouvements de type bipolaire. C’est la dépression qui se manifeste en un premier temps : alors qu’il visitait une exposition aéronautique avec ses amis Fernand Léger et Brancusi, Duchamp était resté en admiration devant une hélice d’avion qui y était exposée. Foudroyé par sa perfection, il s’était écrié : « La peinture est morte. Qui pourra faire mieux que cette hélice ? Dis-moi en serais-tu capable toi ? » C’est-à-dire « Comment pourrai-je prétendre dépasser, ou même égaler, une telle beauté ? ».
Suivi de la phase maniaque : « Ma pensée est toute-puissante, il suffit donc que j’en décide ainsi pour que cela soit vrai ». Les raisons sont différentes dans bien d’autres situations, mais le mécanisme en est le même : nous sommes déstabilisés par la rapidité avec laquelle se font sans arrêt des changements majeurs dans notre environnement. Consciemment ou inconsciemment, nous savons que nous sommes en train de détruire notre planète et que notre espèce est peut-être en sursis. Et nous nous sentons impuissants, affreusement impuissants.
Certains ne peuvent pas supporter cette impuissance et c’est la réponse maniaque qui vient à leur secours « Je suis maître de moi comme de l’Univers, je veux l’être, je le suis. » Mais il arrive aussi que ce ne soit pas par la force de sa personnalité que quelqu’un en impose aux autres, car la pulsion d’emprise de la faiblesse est tout aussi redoutable. Le fait d’être perçu comme un être fragile ou désemparé permet aussi d’en asservir un autre, parfois jusqu’à en faire un esclave.

L’histoire d’une vieille dame à la santé fragile qui vivait avec son fils, un homme âgé d’une trentaine d’années, est souvent citée pour illustrer le double bind mais elle éclaire aussi le rôle de la pulsion d’emprise, tant il est vrai qu’une bonne dose d’emprise est nécessaire pour que le double bind (ou double contrainte) puisse s’imposer.
En bonne mère, cette dame poussait son fils à sortir le soir, à se trouver des amis, à s’amuser comme tous les jeunes gens de son âge. 
Longtemps réticent parce qu’il craignait un malaise de sa mère durant son absence, le fils avait fini par céder mais, en rentrant de sa soirée il avait appris que sa mère avait eu un problème cardiaque ce soir-là.
Il s’était donc senti plein de remords et s’était promis de veiller désormais sur elle quand elle était toute seule, c’est-à-dire le soir. Le temps passant, il avait accepté de faire un autre essai ; mais comme celui-ci s’était également mal terminé, il avait été définitivement persuadé que sa place était auprès d’elle, quels que fussent les renoncements que cela impliquait.
C’est probablement de façon inconsciente que cette mère avait suscité dans son fils un sentiment de pitié qui avait fait de lui son prisonnier3, ce qui avait gravement perturbé sa vie.

Un autre exemple, beaucoup plus joyeux, nous est fourni par Amélie Nothomb dans son roman Stupeur et Tremblements. C’est un livre très amusant qui montre comment, en accentuant sa faiblesse et son incompétence jusqu’à l’invraisemblable, elle avait échappé à l’emprise de toute une brochette de ses supérieurs, les déstabilisant même au point d’en faire des marionnettes dont elle avait fini par tirer les fils.
L’auteure avait passé une grande partie de son enfance au Japon et elle adorait ce pays. Elle avait donc décidé d’y retourner une fois ses études supérieures terminées, de s’y installer et d’y gagner sa vie.
Après quelques recherches elle avait été acceptée dans une des plus puissantes firmes mondiales, la Société Yumimoto, dont le chiffre d’affaires se comptait en un grand nombre de milliards. Amélie connaissait bien la société japonaise, mais ce qu’elle en avait appris durant son enfance ne comprenait apparemment pas le monde des affaires car elle avait accumulé les gaffes dès le premier jour : au lieu d’aller se présenter à la réception, elle était restée en admiration devant le spectacle qu’offrait une immense baie vitrée, ce que son supérieur, Mr. Saito, lui avait reproché vertement.
Il lui avait ensuite enjoint, sans plus d’indications, de rédiger une lettre pour un certain M. Johnson à propos d’un rendez-vous. Mais il avait ensuite déchiré avec mépris celle qu’elle avait écrite avec tant de soin, en lui ordonnant de refaire ce travail mal fait. Toutes les lettres qui avaient suivi ayant subi le même sort, Amélie avait compris que ce travail n’avait d’autre but que celui de la mater ou mieux, de la formater, pour qu’elle réponde aux normes de l’entreprise.
Mais, toute insignifiante qu’elle fût par rapport à Yumimoto et à sa hiérarchie, elle avait résisté, non pas en refusant d’obéir aux ordres mais en gardant actif son appareil à penser. 
Les hommes puissants qui étaient censés la dominer s’étaient soudain trouvés devant un étrange spécimen dont ils n’arrivaient pas à comprendre le fonctionnement. Ils savaient comment faire avec les rebelles, les braillards, les paresseux, mais Amélie n’était rien de tout cela : emploi après emploi, descendant toujours plus bas dans l’attribution des tâches, toujours souriante, aimable et pleine d’une humble obéissance, mais toujours aussi impossible à faire rentrer dans le rang, Amélie leur restait incompréhensible. Ils avaient tout essayé : l’un après l’autre ils lui avaient montré leur mécontentement, lui avaient imposé des tâches impossibles, avaient hurlé qu’elle était une nuisance pour la Société dont elle faisait fuir les clients, l’avaient confinée dans des postes de plus en plus obscurs, si bien qu’elle avait fini par remplir le rôle de dame-pipi malgré ses diplômes et les connaissances pour lesquelles elle avait été engagée.
Impossible de démissionner : pour Amélie, c’eût été perdre la face. Elle avait donc décidé de rester jusqu’au dernier jour de son contrat, ce qui lui avait de plus procuré le grand plaisir, lorsqu’elle s’était présentée devant chacun de ses supérieurs, de les informer qu’elle ne demanderait pas à rester chez Yumimoto : « Nous approchons du terme de mon contrat et je voulais vous annoncer avec regret que je ne pourrai le reconduire », leur avait-elle dit, avant d’ajouter : « La compagnie Yumimoto m’a donné de multiples occasions de faire mes preuves. Je lui en serai éternellement reconnaissante. Hélas, je n’ai pas pu me montrer à la hauteur de l’honneur qui m’était accordé ».
Il ne faut pas penser que ses supérieurs n’avaient pas compris qu’elle se moquait d’eux, bien sûr ils le savaient. Mais elle les avait piégés : comment admettre que, tout le long d’une année, cette infime employée les avait battus à leur propre jeu ?
Un autre grand plaisir – à retardement – pour Amélie Nothomb avait été d’imaginer la réaction de ceux qui l’avaient si mal traitée lorsque, l’un après l’autre, les livres de l’ex dame-pipi avaient eu un succès mondial.

Amélie Nothomb ne nous donne cependant pas LA recette qui permet de résister à la pulsion d’emprise car il n’y en a pas. Mais elle nous montre une chose essentielle, c’est qu’on peut y parvenir.
 Oui, on peut y parvenir. Mais c’est difficile, très difficile. Il est tellement plus agréable de rester bien au chaud, en sécurité à l’intérieur de la pensée dominante. Cela est d’autant plus difficile qu’on ne peut se contenter de penser : c’est l’avis de la majorité et donc je suis contre, comme le font un certain nombre d’adultes que leur (parfois grand) âge n’empêche pas d’en être restés à la révolte, parfois aveugle mais nécessaire, de l’adolescence. Car nous pouvons aussi partager la pensée dominante, mais seulement après l’avoir étudiée puis approuvée au moyen de notre propre pensée.        
       
1- Platon : Dialogues Flammarion éd. 1967 157
2- Source : Centre Pompidou Marcel Duchamp Dossiers Pédagogiques. 162
3- Cf. le roman de Stéphan Sweig La Pitié Dangereuse. 165

 
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Laisse-moi penser avec ma tête !

- Réflexions - Vendredi 17 Février 2023


"Madame Gabrielle Rubin étant décédée le 27 décembre 2022, ce texte est publié à titre posthume, selon sa volonté et avec l'accord de sa famille."

Laisse-moi penser avec ma tête !

C’est ce qu’avait demandé un garçon d’une dizaine d’années à son père qui essayait de le persuader de la justesse de ses idées.
 « Laisse-moi penser avec ma tête ». Cette phrase, sous sa formulation drolatique, montre que cet adolescent arrivait au moment où l’on sait distinguer entre le permis et l’interdit et où on respecte la Loi non pas parce qu’on obéit à ses parents mais parce qu’on l’a choisi par soi-même et en connaissance de cause.

Cela n’est pas toujours facile et même les adultes ont du mal à « penser avec leur tête » tant est forte la pression qu’exerce la pensée dominante sur notre esprit.
 Or si on observe de près comment la pensée (qui se veut) unique réussit à nous captiver, on constate qu’elle a utilisé pour cela notre bonté native et on s’aperçoit que la meilleure façon de nous convaincre d’adhérer à une idée puis de la propager, c’est de nous affirmer que grâce à elle la société sera meilleure et les hommes plus heureux.

Nous sommes vraiment des êtres bizarres ! Qui pourrait penser que nous, qui ne cessons de nous entre-tuer avec des armes blanches, des armes chimiques, des armes atomiques, qui élisons les pires dictateurs, ou qui acceptons sans réserve des religions qui nous mènent à détruire nos frères, qui pourrait penser que notre plus cher désir est d’être bons ? 
Et pourtant...
 C’est bien grâce à notre désir d’être reconnus comme étant un homme ou une femme de bien que nous prêtons l’oreille aux idées nouvelles, puis y adhérons, puis en devenons les ardents défenseurs. 
Mais parmi les idées nouvelles, certaines sont bonnes, d’autres sont mauvaises et d’autres encore peuvent être gardées moyennant des améliorations, et il serait donc sage de « penser avec sa tête » pour en juger.
 Encore faudrait-il qu’on nous en laisse le temps.
 À l’origine d’une pensée triomphante il y a une personne qui est sûre d’avoir découvert le moyen de rendre les humains plus heureux et l’humanité meilleure. 
Puis cette personne, enthousiasmée d’avoir enfin trouvé une réponse à ce difficile problème, veut la communiquer à d’autres, et la puissance de sa certitude est telle qu’un petit groupe de disciples s’unit à ce leader pour former une minorité agissante. Ils sont sincèrement sûrs de détenir La Vérité et que l’imposer à tous est le meilleur moyen de rendre les gens plus heureux et plus fraternels. 
Le leader et ses disciples – de plus en plus nombreux – s’en vont prêchant cette universelle bonté, et comme nous adorons nous sentir bons, des cercles de plus en plus larges adhèrent à la nouvelle doctrine. 
La troisième phase est moins plaisante : c’est que des profiteurs prennent peu à peu la place des premiers disciples. Ceux-là n’ont rien à faire de la bonté, ce qui les intéresse c’est le pouvoir et le profit.
 Alors « la Pensée Admirable », si consolante et si exaltante, qui nous permettait de nous sentir bons et qui est désormais capturée par des prédateurs, se délite en quelques dizaines d’années ou de siècles et une autre prend sa place.
 Quelle était, par exemple, l’intention des premiers communistes ? Rendre les sociétés plus justes et les êtres humains plus accueillants, rendre désormais impossibles les guerres et donner à chacun ce qui lui est nécessaire.

Qui n’aurait souscrit à un but aussi séduisant ? Chacun, en le faisant sien, se sentait devenir meilleur et prêt à sacrifier son temps, son argent et jusqu’à sa vie pour défendre une aussi noble cause.
On sait ce qui s’en est suivi : des millions de morts, le Goulag, Pol Pot, j’en passe et des meilleures.
 Le message de Jésus était aussi d’une radieuse bonté et Saint Paul, paraphrasant le Christ, a pu écrire «Tu aimeras ton prochain comme toi-même » et Matthieu « Si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui encore la joue gauche » ce qui revient à dire que si un ennemi nous agresse, nous devons le désarmer en touchant son cœur par la bonté, car la bonté est contagieuse et capable de convertir les plus mauvais.

Ce sont, sans conteste, d’admirables messages. 
Les luttes fratricides entre catholiques et protestants ont cependant duré plusieurs siècles (il n’y a que quelques années qu’elles se sont apaisées en Irlande) et causé des milliers de morts, de même que la bonne et généreuse intention de convertir les Indiens d’Amérique pour leur offrir, avec la joie d’adorer enfin le vrai Dieu, la certitude d’assurer leur bonheur dans la vie future, les a pratiquement exterminés en ouvrant le chemin aux Conquistadors.
 Même les pires des bourreaux font appel à ce qu’il y a de bon dans leurs militants : Hitler disait-il aux nazis qu’ils étaient des méchants et que ce qu’il leur offrait c’était les joies du sadisme ? Evidemment non. Ce qu’il leur offrait, c’était de prouver leur immense amour à leur Mère l’Allemagne en la débarrassant de ces « choses » impures qui la souillaient. Tout comme les intégristes sont persuadés quand, ceinturés d’explosifs, ils vont tuer hommes, femmes et enfants, qu’ils servent la plus noble des causes, celle de supprimer les ennemis du vrai Dieu et de son Prophète.

« Chosifier » sa victime étant la caractéristique du pervers, ils s’en vont, l’esprit léger et le cœur content, commettre les pires horreurs en étant sûrs d’être bons et donc d’être aimés de Dieu le Père.
On pourrait écrire, en paraphrasant Madame Roland « Ô bonté, combien de crimes sont commis en ton nom ! ».

Mais d’où nous vient donc le désir passionné d’être reconnus – et de se reconnaître – comme étant pleins de bonté ?
 C’est, comme toujours, de l’enfance : le bébé éprouve un immense amour pour sa mère et même si cet amour fou se tempère peu à peu il en reste assez pour qu’on se souvienne – au moins inconsciemment – que le sourire de notre maman accompagné d’un « tu es un bon petit garçon ou une bonne petite fille » signifiait qu’elle nous aimait, ce qui nous ouvrait les portes du Paradis.
Tout comme « tu es un méchant enfant » et ses yeux courroucés, en nous faisant croire qu’elle ne nous aimait plus, nous ouvraient celles de l’Enfer.
 Une variante actuelle de ce désir est d’être modernes et malheur à ceux qui doutent qu’il faille être ainsi en tout, ils sont aussitôt voués aux gémonies.

Être moderne, considérer tout ce qui a été fait avant nous comme obsolète, nous met au contraire du côté du bien, et nous assure que nous ne sommes pas de la race de ces arriérés, de ces « réacs » à l’esprit borné, de ces gens qui s’opposent vers notre marche en avant, vers une société meilleure et plus fraternelle.

Ceux-là, de leur côté, accusent les premiers d’assassiner la société, de violer les règles de la Nature et de faire le malheur de l’humanité. Il est difficile de penser librement dans cette cacophonie, mais comme ne pas choisir « le bon côté » engendre la terreur d’être rejetés et d’être un « méchant enfant » il s’ensuit aussi une paralysie de la pensée.

Il faudrait – bien sûr ! – examiner calmement chaque proposition et y réfléchir librement : accepter celles qui font progresser la société, refuser la dernière lubie à la mode et faire évoluer ce qui peut l’être.
Notre faculté de raisonner est le seul outil qui nous permette de séparer le convenable de l’absurde.
 Alors, ne pensez pas à notre place, nous voulons penser avec notre propre tête.
 
© Gabrielle Rubin - Tous droits réservés
 

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Le Refoulement

- Réflexions - Vendredi 17 Février 2023


"Madame Gabrielle Rubin étant décédée le 27 décembre 2022, ce texte est publié à titre posthume, selon sa volonté et avec l'accord de sa famille."

Le Refoulement

Le refoulement ressemble à l’aspirine : il ne guérit rien mais il soulage momentanément. Et, comme pour l’aspirine, il faut le remplacer par un remède efficace (par exemple une psychanalyse) pour espérer résoudre le problème.

C’est en effet lorsque l’on prend conscience de certaines douleurs psychiques qu’on s’était cachées jusque-là qu’on permet un retour du refoulé qui va nous remettre en mémoire certains épisodes traumatiques de notre enfance.

C’est une longue et difficile aventure qu’une psychanalyse, un voyage où chacun doit inventer son propre chemin.
En une première approche de la façon dont le refoulement fonctionne, on peut dire que nous exilons dans notre Inconscient tout ce dont le souvenir nous déplait ou nous fait souffrir : le mal que nous avons fait ou celui qu’on nous a fait, un acte honteux, de nous-mêmes ou d’un de nos proches, une phrase que nous regrettons d’avoir dite ou que nous aurions dû dire etc.

Mais une fois refoulé, le souvenir n’est pas effacé pour autant et il n’a qu’un désir, celui de refaire surface. 
On peut se représenter le duo Conscient/Inconscient comme deux pays voisins mais que sépare une frontière bardée de barbelés, la Censure, et sur laquelle veillent des garde-frontières.

Le pays « Conscient » se débarrasse de ses indésirables en les envoyant dans le pays « Inconscient » mais les refoulés, comme toujours, n‘ont qu’une idée en tête : s’en évader et retourner chez eux.
Et, comme toujours aussi, il y en a qui arrivent à passer à travers les mailles du filet en empruntant des chemins dérobés : les Rêves, les Actes manqués et les Lapsus. 
Et comme pour ne pas être reconnus ils se sont camouflés, il leur faut rejeter le masque et retrouver leur vrai visage, grâce à l’Interprétation du psy.

Or, de même qu’une prison matérielle nous coûte cher en argent, la prison Inconscient nous coûte cher en énergie psychique, appelée « énergie liée », une part de notre énergie psychique dont nous ne pouvons pas disposer car elle sert à empêcher le souvenir indésirable de faire surface.

C’est donc en ramenant à la mémoire les souvenirs refoulés, qui étaient jusque-là tapis dans l’inconscient, que l’on récupère une importante quantité d’énergie libre que l’on peut dès lors affecter à des tâches plus utiles.

© Gabrielle Rubin - Tous droits réservés
 
 

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