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Éloge de l'interdit
Éloge de l'interdit



Sortie: 2010
Editions: Eyrolles

Du bon usage de la haine et du pardon
Du bon usage de la haine et du pardon



Sortie: 2007
Editions: Payot

La bouche, l'oreille et l'empathie

- Réflexions - Lundi 20 Avril 2015


La bouche, l’oreille et l’empathie


Nos mots nous l’apprennent et nous le répètent, mais nous ne leur prêtons pas attention : nous disons un « mal–entendu » pour expliquer un désaccord qui n’a pas lieu d’être, et nous parlons de la « més–entente », qui sépare un couple qui pourtant s’aime encore. On dit aussi avec regret « qu’ils n’arrivent pas à s’entendre » (1) ou encore qu’entre eux c’est un « dialogue de sourds », de même que nous pensons d’une personne qui ne se rend pas à nos arguments qu’elle fait « la sourde oreille ».

Tous ces mots nous disent que lorsque nous nous adressons à quelqu’un, nous devons certes prendre en compte ce que dit notre bouche mais aussi ce qu’entend l’oreille de notre interlocuteur, car c’est de cette différence que naissent la plupart des disputes, des ruptures amicales ou amoureuses, des rancœurs et même des violences entre les groupes.
Et c’est là qu’intervient une troisième composante, l’empathie, qui est « la faculté intuitive de se mettre à la place d’autrui, de percevoir ce qu’il ressent » (2). C’est une faculté que nous possédons tous, mais à un degré plus ou moins élevé suivant notre caractère et suivant le moment.

Il n’est pas rare qu’on pense que l’empathie entraîne forcément la sympathie (3), (qui est la capacité de partager le chagrin d’une autre personne), alors qu’il n’en est rien et que nous pouvons nous identifier à ‘un autre’ même s’il est notre pire ennemi, comme le savent bien les agents du contre–espionnage ou les profileurs.

Mais il peut aussi arriver que nous nous trouvions soudainement dépourvus d’empathie au moment où nous en aurions le plus besoin, comme je vais le montrer par deux exemples tirés de mon travail.

Chloé était une femme d’une cinquantaine d’années, intéressante et efficace dans sa profession, grâce à laquelle elle gagnait confortablement sa vie. Elle m’apprit qu’elle avait déjà essayé d’autres formes de thérapie, mais qu’elles ne lui avaient apporté ni les réponses ni l’apaisement qu’elle en attendait. Elle s’était donc décidée à faire un ultime essai avec une psychanalyste.
Je n’évoquerai ici que ce qui concerne son problème de communication, dont elle n’était d’ailleurs absolument pas consciente.
Entremêlées avec ses souvenirs d’enfance, elle me rapportait ses disputes avec sa fille unique qu’elle adorait mais qui lui causait beaucoup de chagrin.
Elle faisait tout ce qui était en son pouvoir pour lui offrir les choses qu’elle aimait, elle lui avait prêté main forte lors de son récent divorce, elle était toujours là pour elle et s’occupait beaucoup de ses deux petits enfants, qu’elle adorait eux aussi.
Bref, elle faisait tout son possible pour lui venir en aide. Tout se passait bien entre elles pendant un temps et puis, sans aucune raison, le ton de sa fille changeait, elle lui répondait avec froideur et agacement et même, de plus en plus souvent, par des refus exaspérés.
Qu’arrivait–il donc à sa fille qu’elle aimait pourtant par dessus tout ?
Je lui avais alors demandé de me rapporter de la façon la plus exacte possible quelques épisodes qui avaient suscité l’irritation de sa fille, ce qu’elle avait fait avec précision.
‘Il y a en eu un qui m’a vraiment blessée car elle a été très violente : ma petite fille a un problème de santé qui n’est heureusement pas grave mais qui demande un suivi médical. Il faut amener l’enfant à l’hôpital tous les trois mois pour que le spécialiste puisse décider de la suite du traitement.
Ma fille travaille beaucoup, et c’est dur de devoir s’occuper de deux jeunes enfants avec un seul salaire, car leur père « oublie » souvent de verser leur pension. Elle a une femme de ménage deux fois par semaine, mais il lui reste quantité de choses à faire quand elle rentre enfin chez elle.
Cette fois-là, elle avait oublié le rendez–vous médical et lorsque j’ai téléphoné à ma petite fille pour lui demander ce qu’avait dit le docteur, elle m’a répondu qu’elle ne l’avait pas vu.
J’ai aussitôt téléphoné à l’hôpital et réussi à obtenir rapidement un autre rendez–vous, auquel je suis allée avec l’enfant.
J’avais ensuite téléphoné à ma fille pour lui dire que tout allait bien et que le médecin confirmait l’efficacité des soins et les progrès de la petite’.
Mais au lieu de la remercier comme elle s’y attendait, sa fille était entrée en fureur, lui intimant de s’occuper de ce qui la regardait avant de lui raccrocher au nez.
Je lui ai alors demandé si elle pouvait me redire exactement la phrase qu’elle–même avait prononcée.
‘Vous pensez bien que oui : après lui avoir fait le compte–rendu de la visite à l’Hôpital je lui ai dit : ‘Tu avais encore oublié le rendez–vous de Juliette, mais ce n’est pas grave, j’y suis allée et le docteur a dit que tout va bien’.  
C’est à ce moment-là que toutes les deux étaient devenues incapables d’empathie et qu’un mot malencontreux  « encore » était venu tout gâcher.
Sa fille l’avait en effet entendu (compris) comme un reproche qui l’accusait d’oublier souvent ce devoir essentiel, ce qui sous–entendait qu’elle n’était pas une bonne mère, et elle en avait été piquée au vif.
Autrement dit, tandis que par sa phrase de Chloé pensait dire à sa fille qu’elle était à ses côtés, celle–ci avait entendu quelque chose comme : ‘Je dois m’occuper de la santé de ta fille puisque toi tu ne t’en préoccupes pas’.

Autre exemple de la même patiente : Chloé avait une maison avec un beau jardin à une centaine de kilomètres de Paris. Elle avait donc invité sa fille et ses petits enfants à venir y passer le week–end de Pâques.
Les enfants adoraient cela, et c’est donc joyeusement que tous trois s’y étaient rendus.
Il y avait eu force embrassades et cris de joie jusqu’à ce que ma patiente, croyant avoir bien fait, avait annoncé à sa fille qu’elle n’aurait à s’occuper de rien et qu’elle pourrait se reposer : elle–même avait pourvu à tout, composé les six menus, acheté les victuailles nécessaires au marché du village pour qu’elles soient bien fraiches et fait les desserts que les enfants aimaient particulièrement.
Or non seulement sa fille ne l’avait pas remerciée chaleureusement mais, sans rien dire, elle avait pris sa tête des mauvais jours.
Le repas s’était passé correctement et les enfants avaient mangé avec plaisir les plats que leur grand-mère leur avait préparés. A la fin du repas, ma patiente leur avait annoncé qu’un cirque itinérant s’était installé au village et qu’elle avait pris les billets pour la séance de 16 heures.
J’ai vu ma patiente complètement désemparée et les larmes aux yeux à ce souvenir : sa fille s’était levée et, sans dire un mot, elle était montée à l’étage où se trouvaient leurs chambres. Elle avait fait ses valises, les avait descendues et, malgré les protestations de ses enfants, elle avait fourré le tout dans sa voiture et elle était partie.
J’ai essayé de dire à Chloé que sa fille aurait peut–être aimé aller elle–même faire les emplettes au marché, ce qui lui aurait permis de préparer pour eux tous un plat ou un gâteau qu’elle réussissait particulièrement bien.
Autrement dit, de montrer qu’elle aussi se préoccupait du bien être de sa famille, ce qui était –comme nous le savions– un point sensible chez elle.
Mais Chloé, à son tour, ne voulait rien ‘entendre’.

Evidemment j’ignorais si j’avais vu juste, mais je commençais à en savoir assez sur leurs rapports pour deviner que, sans le vouloir ni le savoir, elle empêchait sa fille de prouver qu’elle aussi avait des qualités, qu’elle aussi ‘savait faire’, ce qui la faisait se sentir définitivement écrasée par la perfection de sa mère.
Par son souci de lui permettre de se reposer, Chloé ‘croyait’ lui avoir montré son amour, mais sa fille avait ‘entendu’ autre chose. 

Un autre exemple est celui d’un patient que j’appellerai Maxime.
Il était à peine sorti de l’adolescence lors de nos premières séances, notre travail s’était bien déroulé et nous y avions mis fin d’un commun accord lorsqu’il avait trouvé sa place dans la société et la femme de sa vie avec laquelle il allait se marier.
Tout me laissait penser que je ne le reverrais. Mais il m’avait appelée au téléphone des années plus tard pour me demander s’il pouvait venir me voir pour quelques séances.
Je l’ai donc reçu la semaine suivante et nous avons décidé de nous revoir une fois par semaine.

Il commença par me dire qu’en somme, tout allait bien. Sa femme et lui s’entendaient toujours, il avait progressé dans sa profession et il continuait à faire partie d’un groupe de jazz amateur, ce qui était sa passion.
Il arrive parfois que d’anciens patients fassent la même démarche que Maxime à l’occasion d’un deuil, d’une maladie ou d’un problème professionnel grave et c’était dès la première séance qu’ils m’apprenaient quelle était la raison de leur désarroi.
Maxime, au contraire, parlait de tout et de rien, comme si sa souffrance était si grave qu’il n’arrivait pas à la mettre en mots.

Je lui ai fait part de ma pensée et cela a assez ravivé sa confiance pour qu’enfin sa parole se libère. Mais c’est quand même avec difficulté qu’il me dit « mon fils est schizophrène ».
Il m’expliqua ensuite qu’avec les médicaments et quelques séjours à l’hôpital, Gustave parvenait à vivre dans le petit studio qu’il avait acheté pour lui, même si celui–ci ressemblait plutôt à un capharnaüm qu’à un agréable lieu de vie.
Il arrivait aussi à travailler quand il se sentait bien puisque Maxime s’était entendu avec un de ses amis pour que Gustave ait la possibilité de le faire de façon discontinue suivant son état de santé.
Son fils disparaissait parfois soudainement, le plus souvent pour quelques jours, parfois pour une semaine, mais il retournait cependant toujours chez lui et reprenait le travail comme si de rien n’était.
A son retour il était sale et ses vêtements étaient fripés comme s’il avait dormi sous les ponts, mais il devait avoir besoin de ces quelques jours de liberté et, puisqu’il revenait chez lui plus détendu, Maxime laissait faire.
Il avait cependant la sensation désagréable que les visites de sa femme empiraient les choses. Elle aimait son fils et elle se dévouait pour rendre son appartement plus agréable. Que se passait–t–il donc ?
Je lui ai alors demandé de me dire exactement comment se déroulaient ces visites et il me dit que lui–même et Louise arrivaient ensemble chez leur fils. Sa femme sortait aussitôt de son cabas une blouse et des gants en caoutchouc. Elle se mettait alors à tout nettoyer et ranger et le studio devenait plus gai et sentait bon.
Ils bavardaient ensuite ensemble mais Maxime, voyant que Gustave était mal à l’aise, donnait rapidement le signal du départ.
Ils embrassaient leur fils en lui disant au revoir et, en partant, sa mère lui disait affectueusement : « Ton studio est tout beau maintenant, avec un petit effort il pourrait l’être tous les jours ».

« Je le sentais aussitôt se raidir et c’était comme s’il se réfugiait à l’intérieur de lui–même, il ne communiquait plus, pas même avec moi », avait ajouté mon patient, avant de dire « Et pourtant, Gustave aussi trouve que son studio est plus agréable lorsqu’il est propre et en ordre, il me l’a dit. Et sa mère lui parle affectueusement. Alors pourquoi se fâche–t–il ? ».

Parce que Gustave ne pouvait justement pas fournir cet effort qu’il aurait pourtant voulu pouvoir faire et, au-delà des mots prononcés, ce qu’il entendait c’était quelque chose comme : ‘Mon pauvre garçon tu ne changeras jamais, tu es et tu seras toujours un incapable’. 
Que faire ? Se demandait Maxime. Fallait–il laisser le jeune homme dans la saleté et le désordre ou risquer de provoquer une souffrance qui le poussait à fuir ?

Je lui ai alors rappelé les liens puissants qui unissent un enfant à sa mère, ce qui fait que leurs mots ou leurs attitudes ne sont jamais neutres et donc que toute intervention de celle–ci dans un problème qui lui rappelait sa psychose menait Gustave à la même désespérante conclusion.

Il en serait allé différemment si par exemple ses parents lui avaient conseillé de faire appel à une femme de ménage, parce que tout le monde peut en avoir besoin. Ce qui est très différent que de devoir constater qu’on n’est pas ‘comme tout le monde’ et que cette différence implique d’être traité comme un bébé par sa maman.

Gustave avait cependant la chance d’avoir un père qui était tendrement fraternel avec lui.
J’avais en effet ressenti, à travers le récit de Maxime, qu’il traitait son fils comme l’aurait fait un grand frère. Cela, en abolissant la différence générationnelle qui sépare –quel que soit leur amour l’un pour l’autre– un parent de son enfant, permettait de laisser penser à Gustave qu’ils étaient deux adultes à égalité.

J’en étais arrivée à ce point de mon texte lorsque le vague souvenir d’une scène du « Misanthrope » vint titiller ma mémoire : Molière n’avait–il pas écrit dans cette pièce quelque chose qui ressemblait à ces hiatus ?
J’admirais fort l’intégrité absolue dont faisait preuve Alceste, sa décision de dire toujours la vérité, le fond de sa pensée, même au risque de perdre tous ses amis si c’était là le prix à payer pour être fidèle à lui–même.
J’ai donc relu la pièce, et ma façon de voir n’est plus tout à fait la même depuis cela : dans la Scène I de l’Acte I Alceste s’emporte contre son ami Philinte auquel il reproche vertement de faire des compliments à un homme qui ne les mérite pas, et soutient que nos mots doivent toujours exprimer l’exacte vérité, même si celle–ci doit être déplaisante.
Philinte réplique que parfois 
« Il est bon de cacher ce qu’on a dans le cœur.
Serait–il à propos et de la bienséance
De dire à mille gens tout ce que d’eux on pense ? »
Alceste « Oui ».
Philinte « Quoi ? Vous iriez dire à la vieille Emilie
Qu’à son âge il sied mal de faire la jolie
Et que le blanc qu’elle a scandalise chacun ?
Alceste « Sans doute » 

Comme on le voit, Alceste est enfermé en lui–même. Momentanément autiste, il ne sait plus que l’autre existe et il ne se soucie pas de la blessure qu’il lui inflige : il n’a aucune empathie pour la vielle Emilie et ne veut rien savoir de ce qu’elle « entend », c’est–à–dire que sa jeunesse s’est enfuie, que son maquillage ne trompe personne et peut–être même que la mort n’est pas aussi lointaine qu’elle essayait de le croire.

Alceste ne veut plus savoir que les mots peuvent blesser et parfois même tuer, ni que la vieille Emilie n’entendrait pas les siens comme une banale critique de son maquillage.
Comme c’est le cas pour Chloé et la mère de Gustave, Alceste ne se rend pas compte de sa cruauté, il veut seulement parvenir à persuader l’autre de la justesse de sa façon de voir, mais en fait c’est sa volonté de puissance qui s’exprime.

Chloé, par exemple, continuait à prétendre que sa fille était étrange, puisque tout le monde sauf elle, aurait été content de voir sa mère s’occuper de ses petits enfants et faire en sorte qu’elle se repose tranquillement en jouissant du bon air et de la campagne.
Elle n’arrivait pas à comprendre que si cela était vrai pour ‘tout le monde’, ce ne l’était pas pour sa fille car les rapports entre un enfant et sa mère ne sont justement pas ceux de ‘tout le monde’, et qu’il lui faudrait donc –par une bonne dose d’empathie– trouver les mots justes : ce qui comptait, en effet, ce n’étaient pas ce qu’elle–même disait mais bien ce qu’entendait sa fille, et elle avait beaucoup de mal à accepter l’idée que les mots n’ont pas forcément le même sens pour tous.

Tout autre avait été l’attitude de Maxime et de son épouse qui avaient ensemble décidé de suggérer à leur enfant de faire appel à une femme de ménage. Il s’agissait dès alors de sa propre décision et les visites de sa mère, cessant d’être utilitaires, ne le renverraient plus à une singularité qu’il vivait douloureusement.

Nous utilisons tous, le plus souvent sans en avoir conscience, nos facultés empathiques dans nos relations à autrui, tantôt en y joignant la sympathie –comme lors des échanges vraiment amicaux– et tantôt seule, que ce soit pour nous protéger, pour être les plus forts ou pour nous montrer les plus habiles : c’est le cas des Chefs d’Etat, qui essayent de se ‘mettre dans la peau’ des électeurs, de celui des militaires, qui se mettent à la place du général ennemi, de celui des diplomates, pour donner les meilleures informations à nos dirigeants, de celui des chefs d’entreprise pour ne pas être surpris par une nouveauté inattendue proposée par leurs concurrents, et de celui de chacun d’entre nous, qui avons tous besoin de nous identifier à nos adversaires ou à nos amis pour anticiper leur réaction et ne pas être désarçonnés par elle.

Il suffit de prêter attention à cette discordance pour se dire qu’une grande partie de nos malheurs est causée par les malentendus, par des non–dits ou par des paroles intempestives.

A l’inverse, un auteur est ravi si, ayant demandé « Avez–vous lu mon nouveau livre ? » On leur répond : « Bien entendu ! ».
Or cela qui n’indique en rien une opinion favorable sur cet ouvrage, mais ce qu’entend l’auteur c’est : « Evidemment ! On ne peut que désirer lire au plus vite un auteur tel que vous ».


(1) Au sens de : ‘à se mettre d’accord’ ou ‘à se comprendre’.
(2) Encyclopédie Larousse
(3) Souffrir avec, du grec (syn.) et pathos (souffrance)

Gabrielle Rubin © tous droits réservés

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Retour sur les "Réflexions" de ce blog !

- Réflexions - Lundi 16 Février 2015


Chers lecteurs,

Comme vous le savez sûrement, ce blog m'est précieux car il me permet d'échanger et de communiquer avec vous.

Aujourd'hui, j'ai souhaité remettre en lumière les articles que j'y ai publiés, dans la catégorie "Réflexions".
Je vous encourage à les partager sur les réseaux sociaux si vous le souhaitez.

Merci pour votre fidélité.

Avec toute mon amitié,
Gabrielle



Laisse-moi penser avec ma tête

L’amour et la sécurité

La liberté de penser

L’insoutenable poids de la culpabilité

L’argent du psychanalyste

Plaidoyer pour la différence des sexes

C’est la faute du bernard-l’hermite !

Les deux rôles symboliques du dirigeant

Le jeunisme et le meurtre du père


Gabrielle Rubin © tous droits réservés

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Le jeunisme et le meurtre du père

- Réflexions - Lundi 27 Octobre 2014


Le jeunisme et le meurtre du père

‘Il faut tuer le père’ : cette phrase partout répétée est presque unanimement approuvée, et ses détracteurs –s’il en est– sont considérés comme des attardés.

C’est cependant sur un malentendu qu’on attribue l’origine de cette phrase à la psychanalyse, et si elle a un tel succès c’est uniquement parce qu’elle est arrivée à point nommé comme la conclusion d’une longue histoire[1].

Les autres concepts analytiques ne jouissent d’ailleurs pas de la même ferveur et on en a la preuve en consultant un moteur de recherche. Sur Google, par exemple, on trouve à « tuer le père » 7.189.000 entrées ce qui, même lorsqu’on en soustrait la part probable des doublons, demeure considérable.

Aucun autre concept psychanalytique ne suscite autant de passion : Inconscient, par exemple, est évoqué 575.000 fois et le très fameux Complexe d’Œdipe, pourtant central, ne compte que 218.000 entrées. La malheureuse Pulsion devant, quant à elle, se contenter d’un squelettique 151.000 entrées.

La plupart des commentateurs expliquent que ‘tuer le père’ ouvre au fils (il est rarement question de la fille) la porte vers la liberté. Et que par conséquent si on veut devenir un adulte libre de ses choix il faut se débarrasser de ce personnage encombrant.

Je précise que le Père et le Fils dont il est ici question sont des figures symboliques, et que le parricide réalisé reste extrêmement rare, alors que le désir fantasmatique de ce meurtre ne cesse de se développer.

Être jeune (ou le rester) est actuellement une valeur de première grandeur, ce qui met le fils (donc le ‘jeune’) au plus haut et relègue automatiquement la valeur du père (forcément moins jeune) à un rang inférieur.
 
D’autres phrases, qui ont elles aussi un grand succès, montrent à quel point le désir d’éliminer le père symbolique a envahi nos esprits : ‘Il est interdit d’interdire’, par exemple, nie l’importance du père, puisque c’est lui qui est le gardien de la Loi, celui qui apprend à l’enfant à distinguer entre ce qui est permis et ce qui est interdit : éliminer les interdits revient donc à rendre caduque la fonction paternelle.

La très fameuse phrase Du passé faisons table rase, disait déjà la même chose car, temporellement et par rapport au fils ou à la fille, le père représente ce passé qu’il serait bon d’éliminer.

Cependant Freud, et tous les psychanalystes après lui, disent tout le contraire : dans une première phase, le bébé (garçon ou fille) veut être le seul objet d’amour de sa mère : elle doit lui donner tout sa tendresse, toute son attention, tout son temps. En un mot, elle doit être à lui seul.
Il est donc bien normal que le père, cet être qui prétend avoir droit aux attentions de sa femme et qui vient se faufiler entre sa mère et lui, soit un objet de détestation.
Les bébés ont des sentiments très violents, et ils ignorent tout de la conciliation et du partage. Pour eux, la seule solution est de faire disparaître un rival, c’est–à–dire, dans notre langage d’adultes, de le tuer.
Ce sentiment évolue cependant, l’enfant apprend à aimer son père et même à l’admirer. Mais, soigneusement caché dans l’Inconscient, ce désir perdure jusqu’à l’adolescence au cours de laquelle (et on sait avec combien de difficultés) on finit par résoudre le ‘problème œdipien’.

Résoudre son problème œdipien c’est, au lieu de vouloir se débarrasser du père en le tuant, avoir acquis suffisamment de maturité pour accepter de discipliner ses désirs et de renoncer à ceux qui sont interdits, c’est–à–dire à ceux qui sont dangereux pour soi–même, pour les autres ou pour sa société. 

Ce qui est à l’opposé de ‘il est interdit d’interdire’.

Cela signifie aussi qu’on a internalisé les valeurs que le Père incarne symboliquement, et qu’on respecte désormais la loi non plus par crainte de la punition mais parce qu’on a reconnu le bien fondé des valeurs de sa société et qu’on les a faites siennes.

Les valeurs fondatrices sont différentes pour chaque société mais elles sont toujours définies par des lois –écrites ou orales– que chacun doit respecter.
Pour inscrire de façon irréversible le respect de la Loi dans l’esprit de l’adolescent qui demande à être reconnu en tant qu’adulte, celui–ci doit se soumettre à un rituel de passage qui comporte des épreuves, parfois très douloureuses dans certaines sociétés.

En les surmontant grâce à son courage et sa force d’âme, l’adolescent manifeste son adhésion définitive aux lois de son peuple, et c’est alors que de grandes réjouissances viennent confirmer son nouveau statut d’adulte aux yeux de tous.

Nos sociétés ont malheureusement renoncé à ces rituels de passage, alors que c’est en les acceptant solennellement que le jeune proclame qu’il abandonne le rôle d’enfançon encore attaché au fantasme d’une mère mythique qui l’adore et ne peut rien lui refuser, pour prendre celui de l’adulte qu’il est devenu.

Or être admis parmi les adultes, c’est être reconnu par sa communauté comme étant capable de fonder et d’entretenir une famille.
C’est aussi être reconnu comme étant digne d’être un père, c’est–à–dire comme capable d’élever ses enfants dans le respect des règles qui permettent la vie en commun de la communauté.
C’est–à–dire, dans notre langage de psychanalystes, qu’il a résolu son problème œdipien.
 
La résolution du Complexe d’Œdipe ne concerne cependant pas seulement les individus, elle a la même importance décisive lorsqu’il s’agit d’un pays, car elle met en lumière la différence radicale qu’il y a entre la démocratie et la dictature : le Chef d’Etat démocratiquement élu est celui qui veille à ce que les lois du pays soient partout appliquées, il est le garant du respect de la Loi.
Le dictateur par contre –comme un enfançon qui se croit le roi du monde– fait et défait la loi suivant son bon plaisir. Il n’est pas au service de la loi, il en est le maître.

Vouloir ‘Tuer le Père’, c’est donc s’accorder le droit de bafouer la loi, et de se moquer des interdits dont la loi est porteuse : ‘Il est interdit d’interdire’, disait–on.
 
On ne le dit plus autant, mais le jeunisme ambiant prouve que ce désir est toujours agissant, car ‘tuer le Père’, c’est aussi refuser d’affronter le réel, car un Père encore présent pourrait engager une discussion, une controverse avec ‘le Fils’.

Il lui montrerait que refuser les interdits c’est laisser s’imposer la loi du plus fort. Il pourrait lui faire comprendre l’importance de respecter la loi, même si cela est parfois difficile « Dura lex, sed lex » disaient les Romains.

En tuant le père, on supprime le problème car lorsqu’on n’a plus d’adversaire on est sûr de gagner, ce qui est beaucoup plus simple que de se poser des questions sur ce que serait une société sans  interdits.
Mais on se prive en même temps des échanges de pensées, des réflexions,  des arguments différents et de toute les découvertes enrichissantes que suscite une controverse.

Car le but n’est pas de ‘tuer le père’ mais de s’appuyer sur ce que les générations passées nous ont légué pour dépasser nos pères. Et en effet depuis le début de l’humanité chaque génération nouvelle a su inventer ce qui nous a fait progresser vers une vie meilleure et plus riche.

Mais lorsqu’une réalité est trop pénible à supporter certaines personnes ne trouvent pas d’autre issue que de se réfugier dans le déni.

Pour les jeunistes, la réalité qu’il faut faire disparaître c’est qu’on vieillit et qu’on perd peu à peu les étincelants attributs de la jeunesse.
Aussi, à l’inverse des vrais jeunes, qui n’ont pas besoin de preuves pour savoir et montrer qu’ils le sont, les jeunistes emploient toutes sortes de moyens pour instiller peu à peu dans l’esprit des spectateurs, des auditeurs ou des lecteurs qu’il est possible d’être encore un jeune lorsqu’on en a depuis longtemps dépassé l’âge.
Les produits de beauté, les régimes, les vêtements, les voitures ultra rapides et autres, viennent confirmer à leurs yeux la jeunesse de celui ou celle qui les utilise.

On peut pourtant, lorsque la jeunesse s’éloigne, y substituer d’autres qualités qui sont plus intellectuelles et affectives que matérielles : des qualités différentes, mais non moins attractives.

Pour les jeunistes ces qualités-là sont d’une bien moindre valeur que la jeunesse. Se proclamer et se persuader qu’on reste un jeune (et ‘moderne’ l’autre grand grigri de notre temps) quel que soit l’âge qui figure sur notre Carte d’Identité, est rassurant et même enivrant pour le narcissisme des jeunistes.
Comment peut–on sortir du déni de la réalité quand la perte de la prime jeunesse crée un fantasme d’anéantissement ?

Alors on s’interdit de penser, de réfléchir à toutes les richesses intellectuelles, à toutes les qualités affectives, à toute la capacité d’empathie qu’on acquiert au fil des ans et qui font de nous ce que nous sommes.











[1] Cf. Gabrielle Rubin ‘Il faut aider les pères’. Payot, 2008

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