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Éloge de l'interdit
Éloge de l'interdit



Sortie: 2010
Editions: Eyrolles

Du bon usage de la haine et du pardon
Du bon usage de la haine et du pardon



Sortie: 2007
Editions: Payot

Les Bonnes Âmes

- Réflexions - Dimanche 17 Janvier 2016


Préface : Ce texte devait être publié le samedi 14 Novembre, mais en apprenant les effroyables attentats de la veille, j’ai pensé qu’on ne pouvait penser ni parler de rien d’autre, et je l’ai remis à plus tard.
J’ai ensuite compris qu’au-delà leurs évidentes différences, Daech et les pollueurs ont un point commun : ils sont tout les deux du côté de la pulsion de mort.
Daech veut tuer notre corps et notre esprit en détruisant nos valeurs : la liberté d’opinion, l’égalité, devant la Loi, la fraternité qui accepte ceux qui sont différents.
Les pollueurs, pour leur jouissance immédiate, vont détruire tout ce qui vit sans se poser de questions.
Mais nous sommes vivants, nous aimons la vie et c’est elle qui est la plus    
forte.


Les Bonnes Âmes

Mon titre est à peine ironique, tant les personnes dont je vais parler sont persuadées d’apporter une aide efficace à leurs amis lorsque ceux–ci sont dans la peine, sans se douter qu’en toute innocence ils n’ont fait que l’aggraver : satisfaits d’eux–mêmes et surs de leur bonté, ils quittent sereinement celui ou celle dont ils viennent d’augmenter le malheur.

Jaques, par exemple, avait perdu presque en même temps son travail et son épouse partie avec un autre, et se trouvait pour cela en pleine dépression.
Il faisait tout son possible pour sortir de cet état, prenait régulièrement les remèdes prescrits par son médecin et essayait de suivre les conseils des amis qui voulaient lui remonter le moral. Mais même Paul, qui venait pourtant le voir presque chaque jour et qui était le meilleur d’entre eux, n’arrivait pas à le sortir de sa morosité.
Tout à son dévouement, et voyant la mine défaite et le regard mélancolique de son ami, Paul s’acharnait à lui expliquer que ce n’était qu’un mauvais moment à passer, qu’il était jeune et en bonne santé et que grâce à son courage et à ses grandes capacités, il allait bientôt retrouver la joie de vivre.
C’est ce qu’on dit généralement aux déprimés mais cela restait sans effet, ce qui désolait Paul, qui ne savait plus quoi faire pour aider son ami.
Jour après jour, il lui avait répété ces arguments sous différentes formes, attristé par son peu de succès mais persuadé d’avoir tout fait pour l’aider, alors qu’un peu d’empathie lui aurait permis de sentir que son intervention était plus qu’inefficace : elle aggravait le mal du malheureux déprimé qui s’était senti encore plus incompris, encore plus seul qu’avant cette visite, comme abandonné par celui qui était le plus à même de l’aider.
Jacques m’avait parlé de ce sentiment d’isolement avec fatalisme, persuadé comme il l’était d’être définitivement destiné au malheur, jusqu’au jour où il avait enfin avait laissé éclater sa colère contre Paul en l’accusant d’être un mauvais ami.
C’était injuste, mais c’était un bon signe car, au lieu de penser et de dire que c’est normal d’être déprimé, qu’on ne peut se fier à personne et que lui, en tout cas, était seul au monde depuis toujours et pour toujours, sa colère montrait qu’il commençait à sortir de sa dépression puisque au lieu de penser que le malheur est inéluctable et définitif, il en accusait une personne.
Ce que sans le savoir il reprochait à son ami, c’était d’avoir été incapable de « se mettre à sa place » comme le disent si bien les mots. Mais Paul, parce qu’il n’était pas déprimé, pouvait utiliser les arguments de la réalité, en oubliant que Jacques, tout en connaissant ces justes raisons, était incapable de les utiliser car la dépression peint tout en noir et ne prend en compte ni les souvenirs heureux et consolants, ni l’espoir d’un futur favorable.
Les deux amis soudain ne se comprenaient plus et Paul, momentanément dépourvu d’empathie, était incapable de ressentir ce que Jacques éprouvait.
Pour comprendre la détresse de son ami, Paul aurait du penser comme Jacques, sentir comme lui, souffrir comme lui, avant de redevenir lui–même pour pouvoir trouver les mots et les gestes capables d’adoucir –un peu– la douleur de son ami.

Un autre exemple est celui d’une de mes parentes, vieille dame âgée mais à l’esprit encore alerte, que la réaction de ses parents et amis lorsqu’elle se plaignait de ses douleurs, exaspérait : à peu près inévitablement la réponse était : « Mais c’est normal à ton âge ! » phrase dont le ton, généralement guilleret, augmentait sa colère.
Jusqu’au jour où, oubliant la politesse, elle avait vertement répondu que le fait que ce soit normal ne diminuait en rien sa souffrance.
Et le pire, ajouta-t-elle, était la réaction de ses interlocuteurs : mi étonnée, mi amusée, comme s’ils s’apercevaient tout à coup d’un fait étrange, mais qui n’avait rien avoir avec eux–mêmes, ni maintenant  –ce qui était vrai– ni plus tard, –ce qui ne l’était pas.
Lorsque cela se produisait elle avait l’impression d’appartenir à une autre espèce, celle où il est normal de souffrir, et donc où il est normal que nos amis ne soient pas compatissants envers nous.
Là aussi l’empathie manquait, bien qu’elle n’eût pas été suffisante à elle seule. En effet, si l’empathie une faculté que tout les êtres vivants possèdent depuis la nuit des temps, la possibilité de s’identifier –provisoirement ou non– à un autre n’implique pas que ce soit nécessairement pour lui faire du bien.
Ainsi les ruses de la mère oiseau, qui fait semblant d’être blessée pour attirer sur elle l’attention du renard, est destinée à sauver ses oisillons et non à faire du bien au prédateur, comme l’est aussi le cas de nombreuses autres espèces animales –et végétales– qui se dotent d’un aspect rebutant ou attrayant pour berner leur prédateur et sauver ainsi leur vie ou celle de leurs descendants.

Il est vrai que la plupart des théoriciens (1) préfère alors parler de mimétisme ou d’homotypie, réservant le terme d’empathie aux seuls humains, mais lorsque il s’agit d’animaux tels que les mammifères, la distinction se fait beaucoup plus floue (2).
On voit que l’empathie se traduit par une adaptation corporelle –qui peut être permanente– chez les animaux, mais par une capacité psychique –qui doit être passagère– chez les être humains, et que c’est l’évolution qui a donné aux plus faibles les instruments de leur survie.
Pour nous, être en empathie avec une autre personne –réelle ou imaginaire– fait partie de tous les instants de notre vie. On en a besoin pour protéger sa vie et celle des siens, pour réussir ou pour en tirer du plaisir. Ainsi, celui qui espère un emploi essaye de s’identifier au patron pour répondre à ses critères de choix, le profileur s’identifie au criminel, et le général essaye de découvrir la façon de penser et de réagir de l’ennemi.

C’est pour notre plaisir que nous nous identifions au héros de la pièce de théâtre et du film que nous voyons ou à celui du roman que nous lisons.
Il s’agit d’une autre facette de l’empathie, où s’identifier à l’autre, entrer en résonnance avec lui, nous rend plus important à nos propres yeux.
Ainsi, suivant le moment et notre caractère, nous choisirons une représentation romantique, héroïque, historique ou même sado–masochiste –et les amateurs de ce genre de spectacle ne sont pas les moins nombreux– qui nous permet de nous identifier, sans danger, à tel ou tel personnage.
Pour que la définition généralement admise du terme empathie soit juste, il faut lui ajouter une dose de sympathie (3) , car c’est elle qui rend plus légère la souffrance de l’autre.
Ainsi, lorsqu’une maman câline son petit enfant et met un bisou sur le petit bobo qu’il s’est fait en tombant, celui ci arrête de pleurer et retourne jouer  calmement : il a –ou il croit avoir– moins mal. Et lorsqu’un de nos amis a partagé notre peine, nous lui disons : ‘‘merci, tu m’as vraiment soulagé/e’’ : le fardeau s’est fait plus léger parce que cet ami en a pris une part.
On voit que l’empathie et la sympathie régissent la plupart de nos échanges, et que si elles nous font défaut nous perdons une grande part de notre vie affective : nous devenons aussi froids et indifférents que des machines.

Ces deux qualités ne sont cependant pas toujours présentes, même chez ceux qui en sont les plus fortement dotés. On ne sait pas bien pourquoi elles jaillissent à certains moments et non à d’autres, et leurs effets peuvent être différents : le manque d’empathie/sympathie de Paul avait causé une véritable souffrance à Jacques, tandis que celui de ses amis avait surtout irrité ma parente.
Dans la majorité des cas heureusement, le dommage n’est pas irréparable.

Tout autre est mon troisième exemple, celui d’un certain manque d’empathie/sympathie pour nos enfants et petits enfants.
Une telle phrase nous fait bondir d’indignation parce que nos enfants sont ce que nous avons  de plus cher au monde, que nous sommes prêts à tout sacrifier, et jusque notre vie, pour eux et que nous employons toutes nos forces dans ce but.
On refuse avec horreur une telle accusation, car nous voulons de tout notre cœur être les meilleurs parents possibles pour nos enfants et petits–enfants et préparer pour eux une vie sereine et heureuse.
Et pourtant, par notre incapacité à nous mettre à leur place (à nous identifier à eux) nos actes disent parfois le contraire.
Le couple sympathie/empathie est en effet ‘à éclipses’, et on ne sait pas pourquoi ces facultés tantôt s’activent et tantôt restent inertes.

Notre capacité de nous mettre ‘à la place de l’autre’ s’est par exemple brusquement réveillée quand nous avons découvert la photo du corps d’Aylan, celle d’un petit garçon abandonné, oublié sur une plage et infiniment solitaire, mort à cause d’une des ignobles guerres que se font les adultes.
On avait pourtant déjà vu quantité de photos d’hommes, de femmes, d’enfants martyrisés et tués. Mais c’est devant cette photo là, ce petit enfant là, que des centaine de milliers –peut être des millions– de personnes ont pris conscience d’une horreur qu’ils voyaient jusque là sans la faire leur.
Peut–être  parce qu’ils ont cru voir, à la place d’Aylan, le petit corps de leur propre enfant ? Mais, tout à coup, l’infamie et l’injustice de cette mort leur ont semblé insupportables.
Pendant un moment nous nous sommes tous mis à la place de l’Autre –celle du bébé ou celle de ses parents– et ce moment d’empathie a changé notre regard sur tous ceux, jeunes ou vieux, qui cherchent notre l’aide.

Alors je me demande quelle photo, quel article, quel leader sera capable de nous faire éprouver la même empathie/sympathie pour nos enfants et nos petits enfants, et combien d’entre nous sont prêts à sacrifier quelques uns des gadgets –ou des réelles inventions– qui nous facilitent la vie afin de leur laisser un monde vivable ?

Nous savons que nous polluons sans mesure, que peu à peu nous détruisons notre environnement, que les animaux et les forêts, dont la perte équivaudrait pourtant à un arrêt de mort  pour le vivant en général et pour l’humanité en particulier, disparaissent de plus en plus vite.   
Aveugles et sourds, nous refusons d’accepter certains sacrifices, pourtant relativement légers, mais indispensables si nous voulons vraiment laisser à nos descendants une Terre où il fait bon vivre.

Après avoir vécu en paix avec son environnement pendant des millénaires, l’humanité est maintenant devenue une espèce invasive qui détruit tout sur son passage.
Voulons–nous donc léguer à nos enfants un monde en ruines ?

Quelques voix consolatrices se font entendre : Hervé Le Bras, par exemple, nous rappelle en conclusion d’un article  qui fait froid dans le dos (4), que « Les prévisions des démographes sont parfois fausses ».        
Mais quels parents serions nous si nous étions capables de laisser au hasard ou à la chance le choix d’assurer (peut–être) l’avenir de nos enfants ?

© Gabrielle Rubin - Tous Droits Réservés


(1) Robert Vischer reprend en 1873 les  idées de son père Théodore dans sa ‘Thèse Doctorale’ à ce sujet.
(2) Cf. Konrad Lorentz et plusieurs autres éthologues.
(3) Du grec Syn = avec et de pathos = douleur. ‘Participation à la joie  ou à la douleur d’autrui’ (Dictionnaire Larousse).
(4) Le Point n° 2245

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Plaidoyer pour l'abolition de la peine de vie

- Réflexions - Lundi 22 Juin 2015


Plaidoyer pour l'abolition de la peine de vie

En 1981, sous l’impulsion de Robert Badinter, nos députés ont voté l’abolition de la peine de mort, une loi que la plupart des Français approuvent.
Aujourd’hui, nos députés refusent de voter l’abolition de la peine de vie, alors qu’on la demande pour des raisons valables et dûment contrôlées.

En 1981, nos députés ont montré de la compassion pour des criminels, quels que soient leurs forfaits et malgré les malheurs dont ils sont responsables, et les Français estiment qu’ils ont bien fait.
Aujourd’hui les députés refusent d’entendre les supplications de ceux qui ont pour seul tort d’avoir une maladie incurable et douloureuse, auxquels ils refusent le droit de trouver enfin le repos après tant de souffrances.

Faut–il alors penser que nos élus éprouvent plus de compassion pour les criminels que pour les malades ?

J’ai souhaité l’abolition de la peine de mort et je désire maintenant plaider pour l’abolition de la peine de vie, pour ceux qui le demandent de façon consciente et répétée et après consultation de personnes qualifiées.

Ceux qui s’opposent à l’abolition de la peine de vie pensent être du côté du bon et du juste. Faut–il leur rappeler que la vie est un bien inestimable, que la conserver est le désir premier de tous les êtres vivants, et que lorsqu’on est prêt à y renoncer et à quitter tout ce qui faisait notre joie de vivre, c’est que la douleur est au-delà du supportable.

Les soins palliatifs ne sont malheureusement pas une réelle alternative parce qu’ils ne peuvent accueillir qu’un faible pourcentage de patients et que certaines douleurs ne peuvent pas être soulagées avec les moyens dont nous disposons actuellement.

Il vaudrait mieux, plutôt que de condamner à la peine de vie ceux qui souffrent sans espoir d’amélioration, tendre une main fraternelle à ceux qui veulent mourir pour un désespoir amoureux, pour un emploi perdu, pour un échec professionnel, et à tous ceux qu’on peut encore sauver.

Gabrielle Rubin, membre depuis de nombreuses années de L’ADMD.      
« Association pour le droit de mourir dans la dignité. »
http://www.admd.net/



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La bouche, l'oreille et l'empathie

- Réflexions - Lundi 20 Avril 2015


La bouche, l’oreille et l’empathie


Nos mots nous l’apprennent et nous le répètent, mais nous ne leur prêtons pas attention : nous disons un « mal–entendu » pour expliquer un désaccord qui n’a pas lieu d’être, et nous parlons de la « més–entente », qui sépare un couple qui pourtant s’aime encore. On dit aussi avec regret « qu’ils n’arrivent pas à s’entendre » (1) ou encore qu’entre eux c’est un « dialogue de sourds », de même que nous pensons d’une personne qui ne se rend pas à nos arguments qu’elle fait « la sourde oreille ».

Tous ces mots nous disent que lorsque nous nous adressons à quelqu’un, nous devons certes prendre en compte ce que dit notre bouche mais aussi ce qu’entend l’oreille de notre interlocuteur, car c’est de cette différence que naissent la plupart des disputes, des ruptures amicales ou amoureuses, des rancœurs et même des violences entre les groupes.
Et c’est là qu’intervient une troisième composante, l’empathie, qui est « la faculté intuitive de se mettre à la place d’autrui, de percevoir ce qu’il ressent » (2). C’est une faculté que nous possédons tous, mais à un degré plus ou moins élevé suivant notre caractère et suivant le moment.

Il n’est pas rare qu’on pense que l’empathie entraîne forcément la sympathie (3), (qui est la capacité de partager le chagrin d’une autre personne), alors qu’il n’en est rien et que nous pouvons nous identifier à ‘un autre’ même s’il est notre pire ennemi, comme le savent bien les agents du contre–espionnage ou les profileurs.

Mais il peut aussi arriver que nous nous trouvions soudainement dépourvus d’empathie au moment où nous en aurions le plus besoin, comme je vais le montrer par deux exemples tirés de mon travail.

Chloé était une femme d’une cinquantaine d’années, intéressante et efficace dans sa profession, grâce à laquelle elle gagnait confortablement sa vie. Elle m’apprit qu’elle avait déjà essayé d’autres formes de thérapie, mais qu’elles ne lui avaient apporté ni les réponses ni l’apaisement qu’elle en attendait. Elle s’était donc décidée à faire un ultime essai avec une psychanalyste.
Je n’évoquerai ici que ce qui concerne son problème de communication, dont elle n’était d’ailleurs absolument pas consciente.
Entremêlées avec ses souvenirs d’enfance, elle me rapportait ses disputes avec sa fille unique qu’elle adorait mais qui lui causait beaucoup de chagrin.
Elle faisait tout ce qui était en son pouvoir pour lui offrir les choses qu’elle aimait, elle lui avait prêté main forte lors de son récent divorce, elle était toujours là pour elle et s’occupait beaucoup de ses deux petits enfants, qu’elle adorait eux aussi.
Bref, elle faisait tout son possible pour lui venir en aide. Tout se passait bien entre elles pendant un temps et puis, sans aucune raison, le ton de sa fille changeait, elle lui répondait avec froideur et agacement et même, de plus en plus souvent, par des refus exaspérés.
Qu’arrivait–il donc à sa fille qu’elle aimait pourtant par dessus tout ?
Je lui avais alors demandé de me rapporter de la façon la plus exacte possible quelques épisodes qui avaient suscité l’irritation de sa fille, ce qu’elle avait fait avec précision.
‘Il y a en eu un qui m’a vraiment blessée car elle a été très violente : ma petite fille a un problème de santé qui n’est heureusement pas grave mais qui demande un suivi médical. Il faut amener l’enfant à l’hôpital tous les trois mois pour que le spécialiste puisse décider de la suite du traitement.
Ma fille travaille beaucoup, et c’est dur de devoir s’occuper de deux jeunes enfants avec un seul salaire, car leur père « oublie » souvent de verser leur pension. Elle a une femme de ménage deux fois par semaine, mais il lui reste quantité de choses à faire quand elle rentre enfin chez elle.
Cette fois-là, elle avait oublié le rendez–vous médical et lorsque j’ai téléphoné à ma petite fille pour lui demander ce qu’avait dit le docteur, elle m’a répondu qu’elle ne l’avait pas vu.
J’ai aussitôt téléphoné à l’hôpital et réussi à obtenir rapidement un autre rendez–vous, auquel je suis allée avec l’enfant.
J’avais ensuite téléphoné à ma fille pour lui dire que tout allait bien et que le médecin confirmait l’efficacité des soins et les progrès de la petite’.
Mais au lieu de la remercier comme elle s’y attendait, sa fille était entrée en fureur, lui intimant de s’occuper de ce qui la regardait avant de lui raccrocher au nez.
Je lui ai alors demandé si elle pouvait me redire exactement la phrase qu’elle–même avait prononcée.
‘Vous pensez bien que oui : après lui avoir fait le compte–rendu de la visite à l’Hôpital je lui ai dit : ‘Tu avais encore oublié le rendez–vous de Juliette, mais ce n’est pas grave, j’y suis allée et le docteur a dit que tout va bien’.  
C’est à ce moment-là que toutes les deux étaient devenues incapables d’empathie et qu’un mot malencontreux  « encore » était venu tout gâcher.
Sa fille l’avait en effet entendu (compris) comme un reproche qui l’accusait d’oublier souvent ce devoir essentiel, ce qui sous–entendait qu’elle n’était pas une bonne mère, et elle en avait été piquée au vif.
Autrement dit, tandis que par sa phrase de Chloé pensait dire à sa fille qu’elle était à ses côtés, celle–ci avait entendu quelque chose comme : ‘Je dois m’occuper de la santé de ta fille puisque toi tu ne t’en préoccupes pas’.

Autre exemple de la même patiente : Chloé avait une maison avec un beau jardin à une centaine de kilomètres de Paris. Elle avait donc invité sa fille et ses petits enfants à venir y passer le week–end de Pâques.
Les enfants adoraient cela, et c’est donc joyeusement que tous trois s’y étaient rendus.
Il y avait eu force embrassades et cris de joie jusqu’à ce que ma patiente, croyant avoir bien fait, avait annoncé à sa fille qu’elle n’aurait à s’occuper de rien et qu’elle pourrait se reposer : elle–même avait pourvu à tout, composé les six menus, acheté les victuailles nécessaires au marché du village pour qu’elles soient bien fraiches et fait les desserts que les enfants aimaient particulièrement.
Or non seulement sa fille ne l’avait pas remerciée chaleureusement mais, sans rien dire, elle avait pris sa tête des mauvais jours.
Le repas s’était passé correctement et les enfants avaient mangé avec plaisir les plats que leur grand-mère leur avait préparés. A la fin du repas, ma patiente leur avait annoncé qu’un cirque itinérant s’était installé au village et qu’elle avait pris les billets pour la séance de 16 heures.
J’ai vu ma patiente complètement désemparée et les larmes aux yeux à ce souvenir : sa fille s’était levée et, sans dire un mot, elle était montée à l’étage où se trouvaient leurs chambres. Elle avait fait ses valises, les avait descendues et, malgré les protestations de ses enfants, elle avait fourré le tout dans sa voiture et elle était partie.
J’ai essayé de dire à Chloé que sa fille aurait peut–être aimé aller elle–même faire les emplettes au marché, ce qui lui aurait permis de préparer pour eux tous un plat ou un gâteau qu’elle réussissait particulièrement bien.
Autrement dit, de montrer qu’elle aussi se préoccupait du bien être de sa famille, ce qui était –comme nous le savions– un point sensible chez elle.
Mais Chloé, à son tour, ne voulait rien ‘entendre’.

Evidemment j’ignorais si j’avais vu juste, mais je commençais à en savoir assez sur leurs rapports pour deviner que, sans le vouloir ni le savoir, elle empêchait sa fille de prouver qu’elle aussi avait des qualités, qu’elle aussi ‘savait faire’, ce qui la faisait se sentir définitivement écrasée par la perfection de sa mère.
Par son souci de lui permettre de se reposer, Chloé ‘croyait’ lui avoir montré son amour, mais sa fille avait ‘entendu’ autre chose. 

Un autre exemple est celui d’un patient que j’appellerai Maxime.
Il était à peine sorti de l’adolescence lors de nos premières séances, notre travail s’était bien déroulé et nous y avions mis fin d’un commun accord lorsqu’il avait trouvé sa place dans la société et la femme de sa vie avec laquelle il allait se marier.
Tout me laissait penser que je ne le reverrais. Mais il m’avait appelée au téléphone des années plus tard pour me demander s’il pouvait venir me voir pour quelques séances.
Je l’ai donc reçu la semaine suivante et nous avons décidé de nous revoir une fois par semaine.

Il commença par me dire qu’en somme, tout allait bien. Sa femme et lui s’entendaient toujours, il avait progressé dans sa profession et il continuait à faire partie d’un groupe de jazz amateur, ce qui était sa passion.
Il arrive parfois que d’anciens patients fassent la même démarche que Maxime à l’occasion d’un deuil, d’une maladie ou d’un problème professionnel grave et c’était dès la première séance qu’ils m’apprenaient quelle était la raison de leur désarroi.
Maxime, au contraire, parlait de tout et de rien, comme si sa souffrance était si grave qu’il n’arrivait pas à la mettre en mots.

Je lui ai fait part de ma pensée et cela a assez ravivé sa confiance pour qu’enfin sa parole se libère. Mais c’est quand même avec difficulté qu’il me dit « mon fils est schizophrène ».
Il m’expliqua ensuite qu’avec les médicaments et quelques séjours à l’hôpital, Gustave parvenait à vivre dans le petit studio qu’il avait acheté pour lui, même si celui–ci ressemblait plutôt à un capharnaüm qu’à un agréable lieu de vie.
Il arrivait aussi à travailler quand il se sentait bien puisque Maxime s’était entendu avec un de ses amis pour que Gustave ait la possibilité de le faire de façon discontinue suivant son état de santé.
Son fils disparaissait parfois soudainement, le plus souvent pour quelques jours, parfois pour une semaine, mais il retournait cependant toujours chez lui et reprenait le travail comme si de rien n’était.
A son retour il était sale et ses vêtements étaient fripés comme s’il avait dormi sous les ponts, mais il devait avoir besoin de ces quelques jours de liberté et, puisqu’il revenait chez lui plus détendu, Maxime laissait faire.
Il avait cependant la sensation désagréable que les visites de sa femme empiraient les choses. Elle aimait son fils et elle se dévouait pour rendre son appartement plus agréable. Que se passait–t–il donc ?
Je lui ai alors demandé de me dire exactement comment se déroulaient ces visites et il me dit que lui–même et Louise arrivaient ensemble chez leur fils. Sa femme sortait aussitôt de son cabas une blouse et des gants en caoutchouc. Elle se mettait alors à tout nettoyer et ranger et le studio devenait plus gai et sentait bon.
Ils bavardaient ensuite ensemble mais Maxime, voyant que Gustave était mal à l’aise, donnait rapidement le signal du départ.
Ils embrassaient leur fils en lui disant au revoir et, en partant, sa mère lui disait affectueusement : « Ton studio est tout beau maintenant, avec un petit effort il pourrait l’être tous les jours ».

« Je le sentais aussitôt se raidir et c’était comme s’il se réfugiait à l’intérieur de lui–même, il ne communiquait plus, pas même avec moi », avait ajouté mon patient, avant de dire « Et pourtant, Gustave aussi trouve que son studio est plus agréable lorsqu’il est propre et en ordre, il me l’a dit. Et sa mère lui parle affectueusement. Alors pourquoi se fâche–t–il ? ».

Parce que Gustave ne pouvait justement pas fournir cet effort qu’il aurait pourtant voulu pouvoir faire et, au-delà des mots prononcés, ce qu’il entendait c’était quelque chose comme : ‘Mon pauvre garçon tu ne changeras jamais, tu es et tu seras toujours un incapable’. 
Que faire ? Se demandait Maxime. Fallait–il laisser le jeune homme dans la saleté et le désordre ou risquer de provoquer une souffrance qui le poussait à fuir ?

Je lui ai alors rappelé les liens puissants qui unissent un enfant à sa mère, ce qui fait que leurs mots ou leurs attitudes ne sont jamais neutres et donc que toute intervention de celle–ci dans un problème qui lui rappelait sa psychose menait Gustave à la même désespérante conclusion.

Il en serait allé différemment si par exemple ses parents lui avaient conseillé de faire appel à une femme de ménage, parce que tout le monde peut en avoir besoin. Ce qui est très différent que de devoir constater qu’on n’est pas ‘comme tout le monde’ et que cette différence implique d’être traité comme un bébé par sa maman.

Gustave avait cependant la chance d’avoir un père qui était tendrement fraternel avec lui.
J’avais en effet ressenti, à travers le récit de Maxime, qu’il traitait son fils comme l’aurait fait un grand frère. Cela, en abolissant la différence générationnelle qui sépare –quel que soit leur amour l’un pour l’autre– un parent de son enfant, permettait de laisser penser à Gustave qu’ils étaient deux adultes à égalité.

J’en étais arrivée à ce point de mon texte lorsque le vague souvenir d’une scène du « Misanthrope » vint titiller ma mémoire : Molière n’avait–il pas écrit dans cette pièce quelque chose qui ressemblait à ces hiatus ?
J’admirais fort l’intégrité absolue dont faisait preuve Alceste, sa décision de dire toujours la vérité, le fond de sa pensée, même au risque de perdre tous ses amis si c’était là le prix à payer pour être fidèle à lui–même.
J’ai donc relu la pièce, et ma façon de voir n’est plus tout à fait la même depuis cela : dans la Scène I de l’Acte I Alceste s’emporte contre son ami Philinte auquel il reproche vertement de faire des compliments à un homme qui ne les mérite pas, et soutient que nos mots doivent toujours exprimer l’exacte vérité, même si celle–ci doit être déplaisante.
Philinte réplique que parfois 
« Il est bon de cacher ce qu’on a dans le cœur.
Serait–il à propos et de la bienséance
De dire à mille gens tout ce que d’eux on pense ? »
Alceste « Oui ».
Philinte « Quoi ? Vous iriez dire à la vieille Emilie
Qu’à son âge il sied mal de faire la jolie
Et que le blanc qu’elle a scandalise chacun ?
Alceste « Sans doute » 

Comme on le voit, Alceste est enfermé en lui–même. Momentanément autiste, il ne sait plus que l’autre existe et il ne se soucie pas de la blessure qu’il lui inflige : il n’a aucune empathie pour la vielle Emilie et ne veut rien savoir de ce qu’elle « entend », c’est–à–dire que sa jeunesse s’est enfuie, que son maquillage ne trompe personne et peut–être même que la mort n’est pas aussi lointaine qu’elle essayait de le croire.

Alceste ne veut plus savoir que les mots peuvent blesser et parfois même tuer, ni que la vieille Emilie n’entendrait pas les siens comme une banale critique de son maquillage.
Comme c’est le cas pour Chloé et la mère de Gustave, Alceste ne se rend pas compte de sa cruauté, il veut seulement parvenir à persuader l’autre de la justesse de sa façon de voir, mais en fait c’est sa volonté de puissance qui s’exprime.

Chloé, par exemple, continuait à prétendre que sa fille était étrange, puisque tout le monde sauf elle, aurait été content de voir sa mère s’occuper de ses petits enfants et faire en sorte qu’elle se repose tranquillement en jouissant du bon air et de la campagne.
Elle n’arrivait pas à comprendre que si cela était vrai pour ‘tout le monde’, ce ne l’était pas pour sa fille car les rapports entre un enfant et sa mère ne sont justement pas ceux de ‘tout le monde’, et qu’il lui faudrait donc –par une bonne dose d’empathie– trouver les mots justes : ce qui comptait, en effet, ce n’étaient pas ce qu’elle–même disait mais bien ce qu’entendait sa fille, et elle avait beaucoup de mal à accepter l’idée que les mots n’ont pas forcément le même sens pour tous.

Tout autre avait été l’attitude de Maxime et de son épouse qui avaient ensemble décidé de suggérer à leur enfant de faire appel à une femme de ménage. Il s’agissait dès alors de sa propre décision et les visites de sa mère, cessant d’être utilitaires, ne le renverraient plus à une singularité qu’il vivait douloureusement.

Nous utilisons tous, le plus souvent sans en avoir conscience, nos facultés empathiques dans nos relations à autrui, tantôt en y joignant la sympathie –comme lors des échanges vraiment amicaux– et tantôt seule, que ce soit pour nous protéger, pour être les plus forts ou pour nous montrer les plus habiles : c’est le cas des Chefs d’Etat, qui essayent de se ‘mettre dans la peau’ des électeurs, de celui des militaires, qui se mettent à la place du général ennemi, de celui des diplomates, pour donner les meilleures informations à nos dirigeants, de celui des chefs d’entreprise pour ne pas être surpris par une nouveauté inattendue proposée par leurs concurrents, et de celui de chacun d’entre nous, qui avons tous besoin de nous identifier à nos adversaires ou à nos amis pour anticiper leur réaction et ne pas être désarçonnés par elle.

Il suffit de prêter attention à cette discordance pour se dire qu’une grande partie de nos malheurs est causée par les malentendus, par des non–dits ou par des paroles intempestives.

A l’inverse, un auteur est ravi si, ayant demandé « Avez–vous lu mon nouveau livre ? » On leur répond : « Bien entendu ! ».
Or cela qui n’indique en rien une opinion favorable sur cet ouvrage, mais ce qu’entend l’auteur c’est : « Evidemment ! On ne peut que désirer lire au plus vite un auteur tel que vous ».


(1) Au sens de : ‘à se mettre d’accord’ ou ‘à se comprendre’.
(2) Encyclopédie Larousse
(3) Souffrir avec, du grec (syn.) et pathos (souffrance)

Gabrielle Rubin © tous droits réservés

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