A découvrir

Éloge de l'interdit
Éloge de l'interdit



Sortie: 2010
Editions: Eyrolles

Du bon usage de la haine et du pardon
Du bon usage de la haine et du pardon



Sortie: 2007
Editions: Payot

Pourquoi les autres y arrivent et pas moi ? Essai sur nos prisons imaginaires - Sortie le 5 février !

- Actualités - Mercredi 22 Janvier 2014


Chers lecteurs,
 

J’ai le grand plaisir de vous annoncer la sortie imminente de mon prochain livre !
 

« Pourquoi les autres y arrivent et pas moi ? – Essai sur nos prisons imaginaires » sera disponible dès le 5 février prochain, aux Editions Payot.
 

Je vous propose d’en découvrir ci-dessous le texte de présentation :
 

« Souffrir d'inhibition, c'est se croire médiocre alors qu'on ne l'est pas. C'est choisir systématiquement le ou la partenaire qui nous correspond le moins. C'est se résigner à n'être jamais tout à fait heureux, et parfois même à vivre dans le malheur. Pourtant, l'inhibition possède aussi des vertus, puisque c'est grâce à elle que nous ne cédons pas à toutes nos pulsions. Comment se fait-il donc qu'elle puisse se transformer en une force qui nous entrave et qui, dans certains cas tragiques, va jusqu'à contraindre les victimes d'abus ou les proies des pervers à ne pas pouvoir échapper à leurs bourreaux ? »
 

J'espère que cet ouvrage saura retenir votre attention.


Merci, et à très bientôt.

Avec toute mon amitié,
Gabrielle

Lire la suite...

L’insoutenable poids de la culpabilité

- Réflexions - Jeudi 16 Janvier 2014


L’insoutenable poids de la culpabilité
Ou comment réparer une faute qu’on n’a pas commise ?



Chers lecteurs,
Je vous invite à découvrir ci-dessous une réflexion sur la culpabilité,
que j'ai rédigée spécialement pour ce blog.
Je vous souhaite une bonne lecture.
A très bientôt, avec toute mon amitié.
Gabrielle


Le sentiment qu’on a de sa propre culpabilité est l’un des plus destructeurs et des plus accablants que l’on puisse éprouver.
Celui qui nuit à une personne, qui l’a fait souffrir ou la lèse de quelque autre façon, est responsable de son acte et –s’il est sain d’esprit– on le juge coupable.
Mais nombreux sont ceux qui se sentent coupables sans savoir pourquoi ou, quand ils ont conscience de leur mal–être, ce n’est pas pour la vraie raison.
Il leur est dès lors très difficile de se débarrasser de ce qui les tourmente car le sentiment de culpabilité ne vient pas sanctionner une faute réelle, c’est un fantasme, un péché imaginaire sur lequel la réalité n’a pas de prise.
Comment en effet réparer une faute qu’on n’a pas commise ? 
J’ai souvent cité le cas des enfants abusés. Ils ne sont en rien responsables de ce qui leur est arrivé, mais ce sont pourtant eux qui se sentent sales, méprisables, avilis. Avec une image d’eux–mêmes aussi déplorable, comment pourraient–ils s’épanouir ? Alors que leurs tortionnaires se portent très bien et ne se sentent aucunement coupables.
Il y a un échange de rôles et c’est la victime qui porte le lourd –le très lourd– fardeau de la culpabilité.
 
Se pardonner en sacrifiant une partie de soi. 

Le cas de l’acteur Richard Berry est bien connu, puisqu’il l’a lui–même publiquement exposé lors d’une interview[1].
Il y explique combien sa vie a été perturbée par un sentiment de culpabilité que seul le don d’un de ses organes essentiels est parvenu à calmer.
Cette culpabilité avait pour origine la maladie génétique dont souffrait sa jeune sœur : durant toute son enfance, dit–il, lui avait eu le droit de sortir et de s’amuser alors qu’elle ne le pouvait pas. Devenu grand, il avait pu travailler, gagner sa vie, devenir célèbre même, mais pas elle.
« Toute ma vie j’ai essayé de réparer en donnant. Tout le temps. Mais ça n’a pas suffi à me déculpabiliser. Ce n’était pas assez, il a fallu que je lui donne une partie de moi ».
De quoi donc était–il coupable ? Lui avait–il fait du mal ? Était–il le responsable de sa maladie ? La lui avait–il inoculée ?
Evidemment non, et poser ces questions suffisent à montrer que Richard souffrait –et combien– d’une culpabilité purement imaginaire.
Je pense qu’il avait créé l’étrange fantasme qu’il n’y avait qu’une seule santé pour eux deux, et si la sienne était excellente c’était forcément parce qu’il en avait dépossédé sa sœur.
C’est donc déjà durant leur enfance qu’il s’était beaucoup occupé d’elle, restant près d’elle, la protégeant, remplaçant ainsi leurs parents qui étaient souvent absents à cause de leur travail.
C’était un enfant hyperactif et extrêmement curieux de tout. Il en donne comme exemple le fait qu’il ouvrait ses jouets pour voir comment c’était fait à l’intérieur, et dit que c’était cette même curiosité qui l’avait conduit plus tard à faire vingt ans de psychanalyse pour « regarder à l’intérieur de moi pour voir ce qu’il y avait ».
Certes, mais je pense pouvoir ajouter que s’il cherchait à savoir comment fonctionnaient ses jouets c’était aussi pour comprendre ce qui s’était détraqué chez sa sœur et arriver peut–être enfin à la réparer.
Devenu adulte, il avait d’abord cru que le scénario dans lequel il racontait l’histoire d’un homme qui portait la culpabilité de la mort de son frère parce qu’il n’avait pas pu le sauver quand ils étaient enfants, était de pure fiction avant de s’apercevoir qu’en fait c’était sa propre histoire qu’il décrivait.
C’est qu’entre temps il avait ouvert « la boîte noire » de son inconscient et il avait compris que : « j’avais raconté ma culpabilité par rapport à ma sœur malade ».
Mais même repérée, même exprimée, sa culpabilité était quand même toujours là, indéracinable.
Sa mère avait sauvé sa sœur durant son enfance en lui donnant un de ses reins mais, trente trois ans plus tard, son organisme l’avait rejeté, ce qui signifiait qu’elle était de nouveau en danger de mort.
Si lui–même et son frère s’étaient proposés comme donneurs, lui seul était compatible et ce serait donc lui qui devrait sacrifier un de ses reins pour qu’elle vive, ce qu’il avait aussitôt accepté.
Entre cette découverte et son opération il y avait eu deux années d’attente terriblement éprouvantes, deux années où il avait subi quantité d’examens médicaux destinés à contrôler sa santé et chaque fois le verdict avait été : oui, il était en excellente santé.
Il savait donc qu’il serait en parfait état en se rendant à la salle d’opération, mais il n’en serait plus de même lorsqu’il en serait ressorti.
Il décrit alors quels ont été ses sentiments, ses peurs, ses révoltes et ses espoirs durant ces deux années.
Au journaliste qui lui demandait si, depuis qu’il a donné un de ses reins, sa culpabilité a disparu il avait répondu « Oui, c’est fini. J’ai fait ce que j’avais à faire. On est à égalité », avant de dire qu’il n’aurait pas pu vivre avec lui–même s’il n’avait pas fait ce don.
Nous savons qu’il n’était pourtant en rien coupable et qu’avant d’avoir accepté ce sacrifice Richard Berry avait montré un amour fraternel, un courage et un sens du devoir exceptionnels.
Il aurait donc pu, à juste titre et sans forfanterie, se sentir fier de ce qu’il avait fait jusque là mais c’était sans compter avec sa culpabilité qui venait tout minimiser et qu’il ne trouvait donc pas à la mesure de sa faute.
Il fallait qu’il puisse dire « On est à égalité » c’est–à–dire nous avons désormais le même problème, le même handicap : j’avais la santé et toi la maladie, ce qui est injuste. Maintenant nous sommes semblables.
 
La culpabilité d’être nés
 
Richard se sentait coupable de posséder une chose très précieuse (la santé) dont sa sœur était privée.
Mais il y en a beaucoup d’autres qui se sentent tout simplement coupables d’exister. 
Ce sont généralement les enfants non désirés et/ou peu aimés, et qui ignorent la cause  de leur mal–être ou de leurs échecs. Or il faut, pour qu’ils puissent sortir de leur malheur, qu’ils découvrent cette cause, puis qu’ils la reconnaissent comme n’étant pas la leur.
Mon deuxième cas sera donc celui de Marie–Claude, une femme d’une cinquantaine d’années qui, disait–elle, venait me voir en dernier recours et sans grand espoir car, quoi qu’elle fasse, tout finissait par mal tourner.

Elle avait été mariée mais avait divorcé pour des raisons qui lui semblaient maintenant futiles. Elle pensait aussi avoir été une bonne mère pour ses enfants, mais elle ne les voyait presque plus depuis ces dernières années.

Sur ma demande, elle m’avait répondu que ce n’était pas à la suite de disputes, mais que ça s’était fait comme ça, peu à peu et sans raison précise.
De toute façon quel exemple avait–elle à leur offrir ?
Elle avait autrefois travaillé convenablement, puis avec de moins en moins de plaisir et d’intérêt, si bien que lorsqu’on lui avait proposé des indemnités pour faciliter son départ elle avait accepté.
Elle avait pensé que cela lui permettrait de réfléchir et de faire le point sur sa vie pour enfin repartir du bon pied. Mais cela ne c’était pas produit et, son pécule diminuant, elle avait été obligée de retourner vivre chez sa mère. Cette cohabitation lui pesait car elles ne s’entendait pas avec elle, et elle ne se sentait bien que lorsque celle–ci partait en vacances ce qui, heureusement, était assez fréquent.

La thérapie se déroulait normalement même si les progrès étaient modestes, jusqu’au moment où le suicide de son père vint tout bouleverser. Il était parti vivre à l’étranger après son divorce et elle ne le voyait plus depuis des années. Mais n’importe c’était de sa faute s’il s’était suicidé.
C’est en pleurant qu’elle m’avait expliqué que ses parents s’étaient mariés très jeunes parce qu’ils y avaient été obligés à cause d’elle : dans une famille et un village de pêcheurs on ne plaisantait pas à cette époque là avec la virginité des filles et la seule solution, pour éviter le déshonneur, c’était un mariage rapide.
Mais ils étaient jeunes, bien trop jeunes pour avoir un enfant, et ils avaient fini par divorcer. C’était à cause d’elle que, devant l’échec de leur mariage, son père était parti refaire sa vie au loin et que, deux ans plus tard, sa mère s’était remariée et qu’elle était partie s’installer à l’autre bout de la France, en la confiant à sa grand–mère.

C’était donc bien à cause d’elle que ses parents s’étaient séparés et que son père s’était suicidé : s’il était resté au pays, parmi les siens, il ne l’aurait jamais fait.
J’avais plusieurs fois essayé de lui montrer que ce n’était pas elle qui avait décidé de naître et qu’elle n’était donc pour rien ni dans le divorce de ses parents, ni dans le suicide de son père, ni dans le fait que sa mère l’ait laissée à la garde de sa grand mère lors de son remariage, rien n’y faisait et cet abandon lui apparaissait comme un juste châtiment.

Tout en refusant catégoriquement de changer d’avis au sujet de cette culpabilité imaginaire, Marie–Claude continuait cependant à venir régulièrement à ses séances, alors que je commençais moi–même à me demander si mon travail était vraiment utile. Nous avons cependant poursuivi la thérapie, en espérant qu’elle continuerait à agir secrètement.
Et s’est ce qui s’était finalement produit.
Elle était un jour arrivée détendue à sa séance –elle qui ne l’avait jamais été– et elle s’était écriée, en brandissant un carnet : regardez ce que j’ai trouvé dans un tiroir du secrétaire de ma mère, c’est notre livret de famille ! 
Et savez–vous ce que j’ai découvert ? C’est que je suis née plus d’un an après leur mariage !
Elle se demanda longuement ensuite comment il se faisait que tout en ayant utilisé ce livret lors de démarches administratives elle ne s’en était pas rendue compte plus tôt et pourquoi elle avait continué à penser que c’était sa naissance qui était la cause de leur mariage et donc de leur divorce.
Cette découverte avait eu un effet bénéfique car elle s’était enfin autorisée à se débarrasser de cette partie là de sa culpabilité.

Mais on ne s’en délivre pas aussi facilement et si elle avait accepté l’idée qu’elle n’était pas responsable de leur mariage hâtif, elle restait quand même persuadée que sans elle ils auraient continué à être des amoureux au lieu de devoir être des parents.
Ce fantasme là fut plus difficile encore à maîtriser car s’il était évident que ce n’était toujours pas elle qui était responsable de sa naissance, elle avait entendu sa mère dire que si sa fille vivait avec sa grand mère c’était parce   que son mari l’exigeait et qu’elle ne voulait pas gâcher ce mariage là aussi.
Nous avons donc continué notre travail et Marie–Claude avait peu–à–peu retrouvé un certain plaisir de vivre. Elle avait renoué avec deux de ses enfants et s’impliquait dans un travail qui lui plaisait.
Elle avait aussi exprimé ses regrets à son mari et leurs rapports étaient désormais amicaux.

Tout allait donc mieux, mais une grande partie de sa vie avait été abîmée par son fantasme de culpabilité et, comme elle me l’avait dit en me quittant : « Nous avons fait du bon travail mais j’ai gâché les meilleures années de ma vie et cela est irrémédiable car le temps perdu est perdu ».
 
 

© Gabrielle Rubin 2014
 
                                                                                                                                              


[1] Psychologies Magazine, n° 251, Avril 2006, et Marie Berry, dans son livre Le Don de Soi, paru en 2005 et destiné à sensibiliser le public à l’importance des dons d’organes, confirme les intenses angoisses de culpabilité de son frère.
  
 


Lire la suite...

La liberté de penser

- Réflexions - Jeudi 21 Novembre 2013


 
                  La Liberté de Penser
 
 


La notion de Pulsion d’Emprise a été créée par Freud pour désigner l’élan qui nous incite à nous emparer ou à dominer psychiquement un autre être grâce à la force de cette pulsion.
C’est une tendance qui existe en chacun de nous mais qui, comme c’est le cas pour toutes les autres pulsions, devrait rester sous le contrôle de la raison.

La pulsion d’emprise est très discrète et, en s’imposant silencieusement, elle arrive à inhiber la faculté de penser de celui qu’elle capture.
Tout en semblant lui ressembler, l’influence en en est fort différente car si nous sommes tous influencés par ce qui nous entoure : personnes, livres, recherches scientifiques, art, etc. et si avons à notre tour une influence sur tous les êtres que nous rencontrons, c’est après réflexion et librement que nous décidons d’accepter ou non un nouveau point de vue.
La pulsion d’emprise, au contraire, inhibe la pensée de sa victime et, en la paralysant, elle arrive à lui imposer Sa Vérité comme étant une Vérité Incontestable (1).
 
La pulsion d’emprise a été relativement peu étudiée, alors qu’elle est une des plus agissantes puisque c’est elle qui permet à un individu de dominer une seule personne ou des milliers d’individus, pour lesquels la croyance se substitue alors à la raison. C’est par elle que les dictateurs asservissent les peuples, qu’une femme battue est incapable de quitter un mari violent, que nous nous laissons berner intellectuellement par les soi–disant spécialistes de toutes les disciplines.
Comme me le disait une patiente "Depuis que j’ai compris comment fonctionne la pulsion d’emprise, je vois clairement que lorsqu’une personne me parle avec le ton impérieux de ma mère, mon cerveau se liquéfie et ce qu’elle me dit me semble évident".

Lorsqu’on entend ou on dit soi–même "c’est évident", le tocsin devrait se mettre à retentir dans notre tête, car il pourrait bien s’agir d’une idée que nous avons acceptée sans l’avoir vraiment examinée : une idée qui n’a pas été validée par notre raison, mais qui nous a été imposée par l’emprise.


Je précise d’entrée de jeu que je ne suis pas philosophe et que je n’ai pas la prétention de d’émettre un avis sur Platon.
 

J’utiliserai essentiellement des exemples pour montrer comment procède l’emprise. Mon premier cas sera Le Ménon, un des Dialogues du grand Platon, étudié et admiré depuis vingt–cinq siècles et qui a, sur de nombreux sujets majeurs, fondé notre philosophie.

Je précise qu’ici comme ailleurs mon analyse ne porte que sur un exemple précis, qu’il n’est en aucun cas question de le confondre avec l’œuvre entière, et que ce n’est pas la justesse d’un acte ou d’une pensée que je mets en cause mais la façon dont, juste ou pas, vraie ou fausse, on utilise la pulsion d’emprise pour l’imposer.

Le Ménon
 
Le Dialogue "Le Ménon" est un exemple de choix parce qu’il est connu de tous et d’un accès facile. Platon y laisse la parole à Socrate, qui a été convié dans son palais par le riche Ménon qui désire recevoir ses enseignements.
Or Socrate va lui dire que cela est impossible : "Tu me demandes encore si je puis t’enseigner une chose, à moi qui soutiens qu’il n’y a pas d’enseignement mais des réminiscences" (2). Le philosophe soutient en effet que les hommes n’inventent rien car ils ne font que découvrir ce qu’ils savaient avant de naître.
Et, pour convaincre son hôte, il lui demande d’appeler un de ses esclaves, grâce auquel il va lui donner la preuve de la justesse de sa théorie.
Ménon convoque alors un jeune garçon auquel Socrate montre une figure géométrique –il s’agit d’un un carré– à propos duquel il va lui poser, une après l’autre, une série de questions simples.
On s’aperçoit rapidement que la réponse est incluse dans la question et qu’il ne s’agit pas là d’un dialogue, mais d’un monologue auquel répond l’écho.
Par exemple :
Socrate : Cette ligne ne sera–t–elle pas double de celle–là si nous y ajoutons une autre de même longueur en partant d’ici ?
L’esclave : Sans doute.
Socrate : C’est donc, d’après toi, de cette ligne que sera formé l’espace de huit pieds, si nous tirons quatre lignes pareilles ?
L’esclave : Oui.
Socrate : Tirons donc, sur le modèle de celle–ci, quatre lignes égales. Est–ce là ce que tu appelles l’espace de huit pieds ?
L’esclave : Certainement.
Socrate : N’y a–t–il pas, dans cet espace, les quatre que voici, dont chacun est égal au premier, qui est de quatre pieds ?
L’esclave : Si.
Et il en est exactement de même pour les quarante huit autres questions qui composent cet épisode.

Maintenant, imaginons la scène : d’un côté, il y a un jeune esclave ignare (il devait l’être, puisque le but de l’opération était de prouver qu’on savait tout sans l’avoir appris) et de l’autre Ménon, son Maître tout-puissant, qui avait tous les droits, y compris celui de le mettre à mort, et le grand Socrate, admiré de tous, qui honorait le palais de sa présence.
L’esclave n’aurait pas pu contredire Socrate car c’eut été mécontenter ces deux hommes puissants au risque de sa vie mais surtout parce que, comme pour nous-mêmes, la démonstration de Socrate/Platon est irréfutable.
C’est souvent ainsi que fonctionne la pulsion d’emprise : elle se sert d’une proposition incontestable (ici la démonstration géométrique) pour l’utiliser comme "preuve" d’une autre qui ne l’est pas.
La question n’est pas ici de décider si nous avons oublié ce que nous savions avant de naître et si "ce que nous appelons apprendre c’est se ressouvenir", ou si on doit penser au contraire que nous ne savions pas grand chose avant de naître et qu’il faut durement travailler pour apprendre.
C’est à chacun d’en décider puisqu’il s’agit d’une opinion.
Mais il n’en va pas de même lorsqu’il y a une preuve incontestable, et pour mettre sur un pied d’égalité l’une et l’autre il faut compter avec la contrainte de la pulsion d’emprise.
Ménon qui, contrairement à l’esclave était un homme instruit, aurait pu résister s’il n’avait déjà perdu la possibilité de penser par lui–même car la pulsion d’emprise ne peut triompher que si on accepte inconsciemment de se laisser berner. 
Et comment résister au grand Socrate ?
On ne peut d’ailleurs exclure la possibilité que le philosophe ait été tellement sûr de détenir la vérité qu’il n’ait pas eu conscience de l’emprise qu’il exerçait tant sur l’esclave que sur Ménon.

 
Marcel Duchamp


Le cas que je vais examiner maintenant est celui du ready-made de Marcel Duchamp, intitulé "La Fontaine".
Il est très différent de celui du Ménon, puisqu’ils ne traitent pas du même sujet, qu’ils n’ont pas la même finalité et que vingt cinq siècles le séparent.
Il y a cependant une similitude fondamentale entre eux, c’est qu’ils imposent leur opinion uniquement par la force de leur pulsion d’emprise.


Duchamp est connu des amateurs d’art du monde entier, il est exposé dans les plus grands musées, il est à l’origine d’une nouvelle façon de concevoir l’art et il exerce sur ses contemporains une fascination évidente.
 
Comme pour mes autres exemples je fais référence au ready-made parfait –un urinoir baptisé "La Fontaine"– en l’utilisant comme un exemple et non pour examiner la pertinence ou l’impertinence de la place qu’il occupe dans l’art. 
 
Le ready-made est un objet qui ne doit rien à l’artiste, c’est le fait que celui–ci le désigne comme œuvre d’art qui le qualifie comme tel. En effet une autre œuvre de Marcel Duchamp, "La Roue de Bicyclette" (une roue de vélo posée sur un tabouret) n’est à ses yeux qu’un ready-made assisté, donc imparfait, puisque son créateur a participé, fut–ce de façon infime, à sa création en réunissant ces deux objets.
Alors que le ready-made parfait est celui d’où tout ce qui est humain a été expulsé. Un objet répliqué à des milliers d’exemplaires, dont le créateur est une machine, une chose sans pensée et sans émotion, que seule la pulsion d’emprise permet d’imposer au public.
Mieux encore, l’urinoir princeps, rebaptisé "La Fontaine" ayant disparu, des marchands d’art et des conservateurs de musée en ont fait faire, avec l’accord de Marcel Duchamp, des répliques d’après une photo qui en avait été prise, et ce sont ces répliques qui sont exposées au Musée de Philadelphie, à celui de Stockholm, à celui de San Francisco, à la Tate Gallery de Londres, à la National Gallery d’Ottawa, au Musée de Kyoto, au Musée Maillol à Paris, à l’Indiana Museum de Bloodmington, à l’Israel Museum de Jérusalem, à la National Gallery of Modern Art de Rome, ainsi que dans de nombreuses collections privées.
Voici l’histoire de l’urinoir/La Fontaine : en vue de figurer dans une exposition à New–York, qui assurait qu’il suffisait de payer un droit de six dollars pour être accepté avec l’assurance que nul n’en serait écarté pour des raisons esthétiques, Marcel Duchamp avait acheté un urinoir dans un magasin de la Société L. Mont Iron Works et l’avait envoyé, sous le pseudo de Richard Mutt et en tant qu’œuvre d’art, aux responsables de l’Exposition.
Le Comité de sélection ayant refusé d’inscrire l’objet à son catalogue, Duchamp confia à un de ses amis l’impossible tâche d’acheter "La Fontaine", ce qui lui permit de créer un scandale qui, (savamment entretenu) prit peu à peu de l’ampleur.
Il voulait prouver que, malgré ses dires, la Société of Modern Art avait bien refusé « La Fontaine » pour des raisons esthétiques, puisqu’elle l’avait fait au prétexte que cet objet n’avait aucune qualité esthétique.
Il était d’ailleurs totalement d’accord avec elle sur ce point puisqu’il écrit "Il est un point que je, veux établir clairement, c’est que le choix des ready–made ne me fut jamais dicté par quelque délectation esthétique".

Continuant sur sa lancée, Marcel Duchamp fit ensuite paraître une série d’articles où il affirmait que le fait que Richard Mutt ait fabriqué ou non cette Fontaine de ses propres mains était sans intérêt, l’important c’était qu’il l’avait choisie : il avait pris un article ordinaire et dont il existait des milliers d’exemplaires et l’avait placé de telle sorte que sa signification première avait disparu sous une nouvelle façon de voir.
Il avait ainsi "créé une nouvelle pensée" pour cet objet.
Pour Duchamp, l’idée prévaut sur la création et il a bouleversé radicalement l’art du XX° siècle avec l’invention du ready–made (3).

Nous sommes devant un cas d’emprise évident : "Je dis que ceci est un objet d’Art, qui a sa place dans les plus grands Musées du monde, vous devez me croire et l’admirer comme tel". Il n’y a pas d’échappatoire, on est devant une Vérité Révélée, c’est–à–dire dans le domaine de la croyance.
Mon propos, en prenant cet exemple, était de montrer la pulsion d’emprise au moment où elle jaillit, car il m’évoque le merveilleux plafond que Michel–Ange a peint pour la Chapelle Sixtine, où il représente le moment clé où Dieu, parce qu’il le veut, fait d’Adam –un être jusque là sans intelligence et sans âme– le père de l’humanité.     
Duchamp a fait la même chose avec l’Urinoir : il a transmuté un objet manufacturé sans valeur artistique en un Objet d’Art par la force de sa pulsion.
J’indiquerai maintenant ce que je crois être l’événement qui a obligé Duchamp à impulser ce bouleversement artistique.
Alors qu’il visitait une exposition aéronautique avec ses amis Fernand Léger et Constantin Brancusi, Duchamp était resté en admiration devant une hélice d’avion qui y était exposée. Foudroyé par sa perfection, il s’était écrié : "La peinture est morte. Qui pourra faire mieux que cette hélice ? Dis–moi, en serais–tu capable toi ?"
Ce qui revient à dire "Comment pourrai–je dépasser, ou même égaler une telle beauté ?"
C’est alors que la pulsion d’emprise est venue à son secours et à "La peinture est morte. Qui pourra faire mieux que cette hélice ?" est venue se substituer "Ma pensée est toute puissante, il suffit que je décide qu’un objet, même le moins artistique, doit avoir sa place dans les Musées pour que cela devienne une réalité".
Et il avait raison de le penser.
Il est vrai qu’il y avait été aidé par l’aveuglement et le cuisant ridicule qui disqualifia les critiques d’Art et Commissaires d’expositions par leur rejet de l’Impressionnisme, –opinion d’ailleurs partagée par la plupart des journalistes et la majorité du public d’alors.
Puis le  temps avait passé, une nouvelle génération avait aimé et admiré les Impressionnistes et elle s’était jurée de ne pas refaire la même erreur.

Alors, la place de l’Urinoir est–elle au Musée ? Je l’ignore et cela n’est pas de mon ressort puisqu’il s’agit d’une opinion et que c’est à chacun de faire son choix ou de ne pas en faire, et de les mettre ensemble  dans son Musée imaginaire intérieur. 

Napoléon - Les Cent Jours

Un exemple différent de la puissance d’emprise est celui du Napoléon des Cent Jours, de la dévotion qu’il inspirait aux Français et de la crainte qu’il imposait à ses ennemis.
On a beau être un génie de la guerre, ce n’en sont pas moins les soldats qui la font, et si les siens étaient prêts à mourir pour leur "petit caporal" l’Empereur n’était plus alors que le souverain d’une île minuscule, qu’il n’avait ni armée ni argent et que la France était exsangue.
Il n’avait que sa puissante emprise, mais c’est ce qui lui avait permis, une fois débarqué à Golfe–Juan avec une poignée de fidèles, de gagner Paris par « La Route Napoléon », de reconquérir son trône sans coup férir et de faire trembler les puissances étrangères qui venaient pourtant de le vaincre.
Il est clair que ‘quelque chose d’autre’ avait contrebalancé les données plus que défavorables qui étaient les siennes.
Dans ‘Psychologie des Masses et Analyse du Moi’, Freud écrit que l’enfant admire son père et désire lui ressembler "Disons–le tranquillement, il prend son père comme idéal". Et, pour les soldats de Napoléon, comme pour beaucoup de Français, l’Empereur était le père idéalisé : Napoléon était le père tout puissant et il serait donc forcément le vainqueur.
Et, plus extraordinaire encore, ceux qui l’avaient vaincu étaient aussi sous son emprise et le Congrès de Vienne ressembla à un sauve qui peut dès que fut connue la nouvelle du débarquement : chacun abandonna la table des négociations pour courir rassembler ses armées.
C’est cette même idéalisation qui permet aux leaders d’avoir des alliés fidèles, parfois pour le pire mais parfois aussi pour le meilleur : le patron, comme le dit si bien le mot, occupe la place laissée vacante par le père vénéré. 
Freud, en s’inspirant de Le Bon, écrit aussi que dans ce cas l’individu est sous la domination de l’inconscient : "L’individu n’est plus lui–même, il est devenu un automate sans volonté", et "La masse ne connaît donc ni doutes ni incertitude".
 
L’extravagante affaire Lyssenko

L’affaire Lyssenko, que je vais exposer maintenant, est considérée comme une des plus grandes aberrations scientifiques de tous les temps et elle a causé une famine qui a entrainé la mort d’un nombre effarant de victimes.
Mais la pulsion d’emprise de Lyssenko était telle qu’il a sévi de 1929 à 1965 en imposant ses opinions délirantes et désastreuses à quantité de scientifiques des pays communistes, aux  dirigeants de l’URSS, et jusque et y compris à Staline lui–même, ce qui n’est pas rien !
Lyssenko était le fils d’un paysan Ukrainien qui n’avait pour tout diplôme que celui de technicien agricole. Mais, en tant qu’issu d’une famille de paysanne, il faisait automatiquement partie, suivant la vulgate communiste, de « L’Intelligentsia Rouge » par opposition à «l’Intelligentsia bourgeoise » qui avait dominé sous l’Ancien Régime.
Lyssenko avait fait (cru avoir fait) une grande découverte qu’il avait baptisée ‘la Vernalisation’. Celle–ci consistait à semer le blé d’hiver après en avoir humidifié les graines au printemps, et d’en obtenir ainsi de merveilleuses récoltes.
A sa demande, son père avait planté 48 Kg. de grains de blé suivant cette technique et la récolte avait en effet été abondante.
La situation agricole soviétique étant mauvaise, des fonctionnaires trouvèrent que l’idée de la Vernalisation était intéressante et le Gouvernement envoya Lyssenko diriger l’Institut de Génétique d’Odessa où un département spécial fut consacré à la vernalisation.
Le Parti, dirigé par Staline, avait déjà commencé à limoger tous les scientifiques "bourgeois", si bien que Lyssenko, et son idole –un jardinier du nom de Michourine dont le talent consistait à greffer des plantes– étaient présentés comme des biologistes  géniaux par la propagande soviétique.
L’agriculture se portant cependant de plus en plus mal, malgré (ou plutôt à cause) de  la vernalisation, les fonctionnaires ne savaient plus quoi faire. 
Inébranlable Lyssenko repartit donc de plus belle et eut un trait de génie (vrai celui–là) qui était de coupler sa controverse avec les généticiens avec la lutte des classes.
Il proclama que tous les autres scientifiques étaient des ‘Koulaks de la science et donc des ennemis du communisme’ et s’étant mis sous la protection de la lutte des classes que ‘Qui ne reconnait pas la lutte des classes est un ennemi, qu’il soit savant ou pas’.
Lyssenko pouvait dès lors tout se permettre et il affirma donc que les caractères acquis sont héréditaires et refusa tout rôle aux gènes et aux chromosomes.
Tous les spécialistes étrangers contestaient évidemment les théorie de Lyssenko et, en URSS quelque voix contraires commençaient à oser faire de même.
Ce fut le cas de Varilov, qui commençait à regretter de l’avoir soutenu. Il fut en conséquence arrêté (en Août 1940) sous l’accusation de sabotage, espionnage au profit de la Grande Bretagne et appartenance à organisation de droite.
Condamné à mort puis, sa peine commuée en détention à perpétuité, il fut jeté et gardé au secret dans un cachot sans fenêtre. Il mourut trois ans plus tard de désespoir et de privations.
Lyssenko avait au contraire accédé à tous les honneurs : président de L’Académie Lénine des Sciences Agricoles, directeur de l’Institut de Génétique, prix Staline et héros de  L’URSS.
En 1948 enfin des personnages puissants commencèrent à regimber, mais Lyssenko fit appel directement à Staline auquel il apprit qu’il s’était occupé des épis de blé que le grand homme lui avait confiés (ils étaient d’une variété qui ne donnait normalement que de maigres résultats) et qu’ils  étaient  désormais capables de quintupler les récoltes.
Staline, qui pourtant si connaissait en fait d’emprise, avait trouvé son maître, fut conquis par force de la pulsion d’emprise de Lyssenko et le soutint contre tous ceux qui le dénigraient, fussent–ils très haut placés.
Le nombre de ceux qui doutaient de la justesse de ses théorie s’accroissant, Lyssenko abattît sa carte maîtresse : un discours où il proclamait que le Comité Central du Parti avait approuvé son rapport et donc ses théories et ses actions, en terminant son intervention par : "Gloire au grand ami et héros de la science, notre chef et notre maître, le camarade Staline."
Conclusion saluée par un tonnerre d’applaudissements de toute la salle debout.
Il est difficile de savoir combien de scientifiques avaient réellement cru à la vernalisation, alors que douter se son efficacité revenait à prendre un billet pour le Goulag.
Il y en eut sans doute beaucoup, mais n’y en aurait–il eu qu’un, du moment qu’il s’appelait Staline, la vernalisation était jugée comme absolument efficace et, à l’automne 1948, Staline promulgua un plan selon lequel il fallait transplanter les végétaux du sud vers le Nord, où on transformerait leur nature.
On fit donc pousser des oranges, des citrons et des olives dans d’énormes serres, avec le résultat prévisible, ce qui ne découragea nullement Lyssenko qui, comblé d’honneurs, continua à affamer ses concitoyens.
Pleuré par tous, Staline mourut et Khrouchtchev finit, après quelques hésitations, par confirmer Lyssenko dans ses fonctions.
Ce n’est que lorsque Khrouchtchev fut limogé (1965) que Lyssenko finit par tomber avec lui. Et c’est alors qu’on apprit entre autres chose et avec stupéfaction que ses merveilleuses vaches, qui donnaient un lait si gras, étaient nourries avec de la mélasse, du chocolat et des biscuits.
 
L’emprise de la faiblesse
 
Mais il arrive aussi que ce ne soit pas par la force de sa personnalité que quelqu’un en impose aux autres, car la pulsion d’emprise de la faiblesse est tout aussi redoutable. Le fait d’être perçu comme un être fragile ou désemparé permet aussi d’en asservir un autre, parfois jusqu’à en faire un esclave.
L’histoire d’une vieille dame à la santé fragile qui vivait avec son fils, –un homme âgé d’une trentaine d’années– est souvent citée pour illustrer le Double Bind mais elle éclaire aussi le rôle de la pulsion d’emprise, tant il est vrai qu’une bonne dose d’emprise est nécessaire pour que le Double Bind (ou double contrainte) puisse s’imposer.
En bonne mère, cette dame poussait son fils à sortir le soir, à se trouver des amis, à s’amuser comme tous les gens de son âge.
Longtemps réticent parce qu’il craignait un malaise de sa mère durant son absence, le fils avait fini par céder mais, en rentrant de sa soirée il avait appris que sa mère avait eu un problème cardiaque ce soir là.
Il s’était donc senti plein de remords et s’était promis de veiller désormais sur elle quand elle était toute seule, c’est–à–dire le soir.
Le temps passant, il avait accepté de faire un autre essai ; mais comme celui–ci s’était également mal terminé, il avait été définitivement persuadé que sa place était auprès d’elle, quel que fussent les renoncement que cela impliquait.
C’est probablement de façon inconsciente que cette mère avait suscité dans son fils un sentiment de pitié qui avait fait de lui son prisonnier (4), mais elle avait quand même  gâché la vie.
 
Un autre exemple, beaucoup plus joyeux, nous est fourni par Amélie Nothomb dans son roman "Stupeur et Tremblements". C’est un livre très amusant qui montre comment, en accentuant sa faiblesse et son incompétence jusqu’à l’invraisemblable, elle avait échappé à l’emprise de toute une brochette de ses supérieurs, les déstabilisant même au point d’en faire des marionnettes dont elle avait fini par tirer les fils.
L’auteur avait passé une grande partie de son enfance au Japon et elle adorait ce pays. Elle avait donc décidé d’y retourner une fois ses études supérieures terminées, de s’y installer et d’y gagner sa vie.
Après quelques recherches elle avait été acceptée dans une des plus puissantes firmes mondiales, la Société Yumimoto, dont le chiffre d’affaires se comptait en un grand nombre de milliards. 
Amélie connaissait bien la société japonaise, mais ce qu’elle en avait appris durant son enfance ne comprenait apparemment pas le monde des affaires car elle avait accumulé les gaffes dès le premier jour : au lieu d’aller se présenter à la Réception, elle était restée en admiration devant le spectacle qu’offrait une immense baie vitrée, ce que son supérieur, Mr. Saito, lui avait reproché vertement.
Il lui avait ensuite enjoint, sans plus d’indications, de rédiger une lettre pour un certain Mr. Johnson à propos d’un rendez–vous. Mais il avait ensuite déchiré avec mépris celle qu’elle avait écrite avec tant de soin, en lui ordonnant de refaire ce travail mal fait.
Toutes les lettres qui avaient suivi ayant subi le même sort, Amélie avait compris que ce travail n’avait d’autre but que celui de la mater ou, mieux de la formater, pour qu’elle réponde aux normes de l’Entreprise.
Mais, toute insignifiante qu’elle fut par rapport à Yumimoto et à sa hiérarchie, elle avait résisté, non pas en refusant d’obéir aux ordres mais en gardant actif son appareil à penser.
Les hommes puissants qui étaient sensés la dominer s’étaient soudain trouvés devant un étrange spécimen dont ils n’arrivaient pas à comprendre le fonctionnement. Ils savaient comment faire avec les rebelles, les braillards, les paresseux, mais Amélie n’était rien de tout cela : emploi après emploi, descendant toujours plus bas dans l’attribution des tâches, toujours souriante, aimable et pleine d’une humble obéissance, mais toujours aussi impossible à faire rentrer dans le rang, Amélie leur restait incompréhensible. 
Ils avaient tout essayé : l’un après l’autre ils lui avaient montré leur mécontentement, lui avaient imposé des tâches impossibles, avaient hurlé qu’elle était un nuisance pour la Société dont elle faisait fuir les clients, l’avaient confinée dans des postes de plus en plus obscurs, si bien qu’elle avait fini par remplir le rôle de dame–pipi malgré ses diplômes et les connaissances pour lesquelles elle avait été engagée.
Impossible de démissionner : pour Amélie, c’eut été perdre de face. Elle avait donc décidé de rester jusqu’au dernier jour de son contrat, ce qui lui avait de plus procuré le grand plaisir, lorsqu’elle s’était présentée  devant chacun de ses supérieurs, de les informer qu’elle ne demanderait pas à rester chez Yumimoto : "Nous approchons du terme de mon contrat et je voulais vous annoncer avec regret que je ne pourrai le reconduire", leur avait–elle dit, avant d’ajouter : "La compagnie Yumimoto m’a donné de multiples occasions de faire mes preuves. Je lui en serai éternellement reconnaissante. Hélas, je n’ai pas pu me montrer à la hauteur de l’honneur qui m’était accordé."
Il ne faut pas penser que ses supérieurs n’avaient pas compris qu’elle se moquait d’eux, bien sur ils le savaient. Mais elle les avait piégés : comment admettre que, tout le long d’une année cette infime employée les avait battus à leur propre jeu ?
Un autre grand plaisir –à retardement– pour Amélie Nothomb avait été d’imaginer la réaction de ceux qui l’avaient si mal traitée lorsque, l’un après l’autre, les livres de l’ex dame–pipi avaient eu un succès mondial.
Amélie Nothomb ne nous donne cependant pas LA recette qui permet de résister à la pulsion d’emprise car il n’y en a pas. Mais elle nous montre une chose essentielle, c’est qu’on peut y parvenir.
Oui, on peut y parvenir. Mais c’est difficile, très difficile. Il est tellement plus rassurant de rester bien au chaud, en sécurité à l’intérieur de la pensée dominante. Cela est d’autant plus difficile qu’on ne peut se contenter de penser : c’est l’avis de la majorité et donc je suis contre, comme le font un certain nombre d’adultes que leur (parfois grand) âge n’empêche pas d’en être restés à la révolte, parfois aveugle mais nécessaire, de  l’adolescence.

Car nous pouvons aussi être d’accord avec la pensée dominante, mais seulement après l’avoir étudiée puis approuvée au moyen de notre propre travail de pensée. 

 
 
 
© Gabrielle Rubin 2013

(1) Il existe aussi une emprise non pulsionnelle, mais qui résulte d’un plan longuement et soigneusement orchestré (par exemple : les sectes). Leurs dirigeants sont simplement des escrocs, alors que les premiers croient vraiment détenir la Vérité.
(2) Platon : Dialogues Flammarion éd.1967
(3) Source : Centre Pompidou Marcel Duchamp ‘Dossiers Pédagogiques’
J’ai aussi étudié ce cas dans ‘Éloge de l’Interdit’.
(4) Cf. Le roman de Stefan Zweig "La Pitié Dangereuse".

Lire la suite...