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Cet étrange mais très utile Placebo

Cet étrange mais très utile Placebo

- Réflexions

Vendredi 06 Décembre 2019

Il y a bien longtemps que nous savons que notre esprit et nos états d’âme ont une influence sur notre santé, comme le montre notre façon de parler : nous disons « se faire de la bile », ce qui abîme notre vésicule biliaire, et « ce type me hérisse le poil » lorsque nos muscles horripilateurs redressent nos poils désormais clairsemés, ou encore « cette idée me donne la nausée », et bien d’autres.
Mais c’est récemment, en étudiant scientifiquement l’influence de notre esprit sur notre santé, qu’on a donné le nom de Placebo à une substance dépourvue d’effet mais qui soulage, et parfois même guérit, certains malades.

Placebo signifie en latin ‘je plairai’, un futur énigmatique qui ne nous dit pas à qui il plaira, en le réjouissant ou en le réconfortant : au malade qui se sentira mieux après l’avoir absorbé ? Au médecin complice qui sera ravi d’avoir guéri son malade sans un vrai médicament potentiellement dangereux ? A la Sécu, pour qui un comprimé bon marché, efficace et sans danger est un don du ciel ? Au charlatan qui va pouvoir se remplir les poches sans risquer la prison ? Ou aux psys, réconfortés d’avoir enfin la preuve que l’esprit est, sinon capable de guérir, au moins de soulager ?
A tous ceux-là, peut-être, mais pas à ceux qui sont sûrs que le Placebo est réservé aux naïfs et aux faibles d’esprit et qui, devant une amélioration, parfois même la guérison, du malade disent, d’un ton apitoyé qu’ « il ne s’agit là que d’un effet Placebo », ce qui signifie réservé aux hystériques et aux faibles d’esprit.
Et donc qui pensent que le Placebo est une arnaque.
 
Or le Placebo existe depuis que les êtres humains éprouvent un sentiment religieux, et les malades comme les soignants ont longtemps attribué à la volonté divine la guérison de leurs maux et sont allés demander leur aide à ceux qui étaient ses représentants sur Terre. Et encore actuellement, chez nous comme ailleurs, il y a sur le marché toutes sortes de guérisseurs plus ou moins farfelus, mais tous beaux parleurs et doués d’un pouvoir de fascination incontestable mais qui, eux aussi, font référence à un être supérieur avec lesquels ils communiquent et qui leur accorde le pouvoir de guérir.
Le grand Ambroise Paré [1], le chirurgien des pauvres et des rois, ne pensait pas autrement quand il écrit, au sujet de ses cures : « Je le pensai, Dieu le guérit ».
Mais il a dit aussi, lors de son admission comme compagnon chirurgien à l’Hôtel-Dieu de Paris : « Ce n’est rien de feuilleter les livres, de gazouiller, de caqueter en chaire de chirurgie, si la main ne met en usage ce que la raison ordonne ». 
Et c’est à juste titre que les médecins et chercheurs actuels excluent toute interprétation fantasque ou mystique de leurs pratiques.
Certains scientifiques ne nient pourtant pas l’effet bénéfique du Placebo, et attribuent cette action à la grande confiance que le malade accorde au médecin qui lui prescrit, fut-ce en double aveugle, cet étrange médicament.
C’est la thèse qu’expose, longuement et savamment, le Professeur Patrick Lemoine, médecin des Hôpitaux, généraliste et psychiatre, qui nous en donne son opinion – très favorable -- dans son livre « Le mystère du Placebo » [2], un ouvrage très intéressant et bien documenté où il explique que, consciemment ou non, pratiquement tous les médecins, y compris les hospitaliers, utilisent des Placebo pour guérir, généralement avec succès, leurs patients.
Ce qui soigne, explique-t-il, ce n’est pas le remède, mais bien le médecin qui, par son attitude attentive, amicale et compatissante, permet au malade de guérir.
Il nous dit, en somme, que c’est pour plaire à son gentil médecin que le patient guérit.
Et il invite tous les médecins à utiliser, en pleine conscience de cause, ce moyen inoffensif et efficace aussi souvent que la situation le permet.
Cette idée nous offre une partie de l’explication, mais elle est insuffisante, comme le montre le faible taux de succès (de 25 à 35% de cas résolus suivant les sources) que donne l’analyse de ses résultats.
Et nous ne savons pas non plus si cette guérison est durable.
C’est cette raison qui m’a poussée à chercher un complément d’explication du côté du transfert et de notre ambivalence.

Le Transfert
Notons d’abord que nulle guérison, avec ou sans médecin patenté, et aucun médicament, fut-il vendu en pharmacie, n’est capable de faire repousser une jambe ou une main, et que les problèmes auxquels on peut remédier aujourd’hui sont les mêmes que guérissaient autrefois les Pythies, Chamanes, Aruspices, Druides, Devins, Mages de tout poil, et même jusqu’à nos rois qui délivraient leurs sujets des écrouelles en les effleurant du doigt.
Et tout comme le faisaient et le font encore les reliques, les pèlerinages, les prières et la contrition, si l’on s’y adonne sincèrement.

En psychanalyse, le transfert s’établit quand le patient octroie à une personne la même confiance qu’il attribuait à ses parents lorsqu’il était un petit enfant. Un temps où il était persuadé qu’ils savaient tout, qu’ils comprenaient tout, qu’ils  pouvaient tout et qu’ils l’aimaient infiniment.
Et c’est cette confiance, inconsciente et irraisonnée, reportée sur le guérisseur (muni ou non de diplômes) qui lui donne la possibilité de soulager leurs maux quand il sont occasionnels [3] en y ajoutant, si possible, le conseil de pratiquer une activité qui vienne en renforcer l’action et qui laisse s’exercer le savoir-faire du corps.
 
Certaines de ces activités favorisent plutôt la musculature comme par exemple le sport, la danse ou le Yoga.
D’autres nécessitent une plus ou moins grande part de créativité comme la conception et l’écriture d’un roman, l’apprentissage du piano, de la peinture, ou de l’art des Haïku.
Mais tous ceux qui s’adonneront avec passion à un travail difficile auront désormais une vie assez passionnante pour retrouver le plaisir de vivre et un narcissisme satisfaisant.
A la condition, toutefois, de s’adonner à cette activité en visant l’excellence, ce qui ne laissera guère de place à des ruminations mentales importunes.
 
La Psychanalyse                                 
Et enfin, si les problèmes corporels et psychiques qui tourmentent un patient sont d’origine structurelle, la psychanalyse est un moyen – et peut-être le seul -- de porter remède à sa souffrance. Cette discipline, purement psychique, est aussi la plus longue et la plus difficile de toutes.
Si pour elle, comme pour toutes les autres, le transfert doit être établi pour que l’effet Placebo agisse - ce que Freud savait bien, puisqu’il avait dit, lors de la troisième réunion de la Société de Psychanalyse qui avait eu lieu à Vienne le 30 Octobre 1907 « Il est tout à fait exact que le Psychanalyse travaille aussi au moyen de la suggestion, comme d’autres méthodes psychothérapeutiques ».
Mais le travail ne s’arrête pas là car c’est alors que commence sa deuxième et plus longue phase, comme le précisait Freud à la même réunion : « Mais la différence est que la décision relative au succès thérapeutique n’est ici pas abandonnée à la suggestion ou au transfert ».
Et en effet, dès qu’il est sûr que le transfert est intégré, l’analyste passe à l’interprétation du transfert, qui rend le patient conscient du fait que le transfert est « La reproduction de relations affectives émanant des plus précoces investissements de la période refoulée de son enfance ».
Autrement dit, il explique au patient que l’épisode qu’il est en train de vivre, et qu’il croit être actuel n’est, en réalité, que la reproduction de ses craintes, de ses désirs, de ses accusations d’autrefois, et de tous ses fantasmes d’enfant.
Car le but du travail analytique n’est pas seulement de soulager le patient de ses maux, il est aussi et surtout de lui rendre la maîtrise de sa vie psychique en lui apprenant à mettre un lien entre les sentiments refoulés, et donc oubliés, d’autrefois et ses difficultés du présent.
C’est en effet en prenant conscience que c’est la réactualisation dans le présent des souvenirs - réels ou fantasmés - d’autrefois qui est la cause de ses troubles actuels, il va pouvoir les analyser et les évaluer avec sa nouvelle façon de penser et ses capacités d’adulte, et les remettre alors à leur juste place : dans le passé.  

Autrement dit, il est désormais capable d’être son propre psy.

[1] Né en 1529, décédé en 1590.
[2] Editions Odile Jacob. Février 1996.
[3] Les problèmes structurels sont étudiés plus loin.
 

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