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La Tour de Babel et la babélisation de l’esprit

La Tour de Babel et la babélisation de l’esprit

- Réflexions

Dimanche 13 Janvier 2019

« Toute la Terre avait une seule langue et les mêmes mots. Comme ils étaient partis de l’orient, ils trouvèrent une plaine au pays de Schinear et ils y habitèrent.
Ils se dirent l’un à l’autre : allons ! Faisons des briques et cuisons–les au feu. Et la brique leur servit de pierre, et le bitume leur servit de ciment.
Ils dirent encore : allons, bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet touche au ciel, et faisons-nous un nom, afin que nous ne soyons pas dispersés sur la face de toute la terre.
L’Eternel descendit pour voir la ville et la tour que bâtissaient les fils des hommes.
Et l’Eternel dit : voici, ils forment un seul peuple et ont tous la même langue, et c’est là ce qu’ils ont entrepris ; maintenant rien ne le empêcherait de faire tout ce qu’ils auraient projeté.
Allons, descendons et là, confondons leur langage, afin qu’ils n’entendent plus la langue les uns des autres.
Et l’Eternel les dispersa loin de là sur la face de toute la terre,  et ils cessèrent de bâtir la ville.
C’est pourquoi on l’appela du nom de Babel, car c’est là que l’Eternel confondit le langage de toute la Terre. »
(Le Pentateuque, Genèse 11).

Les hommes ne pensèrent plus dès lors que chaque mot n’avait qu’un seul sens, identique pour tous, mais ils crurent que chaque mot qu’ils entendaient ou prononçaient avait plusieurs sens, parfois contradictoires.
Et ainsi les hommes, incapables de se comprendre entre eux, durent désormais résoudre leurs différends non par la parole mais par la guerre.
Beaucoup plus tard, les hommes créèrent une Assemblée où on aurait pu recourir à la concertation plutôt qu’aux armes et où les mots, dûment traduits, auraient de nouveau le même sens pour tous.

Mais c’était sans compter sans l’invention des ‘faits  alternatifs’, qui vinrent créer une confusion babélienne dans les cerveaux et qui occupent actuellement des millions de pages dans les réseaux sociaux, dans les quotidiens, les revues, la Radio, les chaines T.V., les livres…

L’origine des « fake news »

Si l’utilisation du double sens des mots existe depuis longtemps, la création du nom faits alternatifs ou fake news pour désigner un changement total de sens du mot "faits" est très récent, puisqu’il date du 22 Janvier 2017.
La veille, Sean Spicer, une conseillère de Donald Trump, avait accusé les Médias d’avoir sous estimé l’importance de la foule présente lors de la cérémonie d’investiture du Président Trump, et avait affirmé qu’il y avait au contraire la plus grande audience jamais enregistrée jusque-là pour ce genre de cérémonies.
Or tous les documents : T.V., bandes photos, reportages divers, etc. montraient qu’il n’en était rien.
Le lendemain, lorsque le journaliste de la NBC News, Chuck Todd, avait demandé à Kellyanne Conway pourquoi Sean Spicer avait menti la veille, Kellyanne lui avait répondu : vous appelez cela un mensonge, mais Spicer a seulement donné des faits alternatifs, puisque le nombre de présents à la cérémonie ne pouvait être ni prouvé ni exactement quantifié.
Et l’utilisation des faits alternatifs, ces modernes rejetons de l’antique malédiction divine, s’était partout répandue, alors même que toute la Presse révélait les incessants mensonges que Trump avait diffusés durant la campagne électorale.

Les Mots-Mensonge

Embrouiller les esprits pour mieux les dominer grâce aux mensonges, aux fausses nouvelles, aux Infox (Fake News) est une tactique qui date de la nuit des temps, mais elle a désormais pris une ampleur inquiétante.
Ce sont les U.S.A qui ont inventé les Fake News, qui ont renforcé la babélisation des esprits, mais il y a une autre façon, plus subtile et donc plus pernicieuse et plus efficace de troubler les gens : les Mots-Mensonge.
Ce sont ces mots qui, détournés de leur sens premier, permettent de transformer en son contraire ce qu’exprimait habituellement une phrase.
Sans explications, avec une grande économie de temps et de travail on parvient, grâce à un seul mot, au même résultat qu’on obtenait autrefois avec beaucoup plus d’efforts et moins d’efficacité.

« Race », un mot-mensonge

Un bon exemple de mot-mensonge est celui de ‘race’ qui, détourné de son sens premier, fait des ravages lorsqu’on lui donne (parfois par ignorance et parfois à des fins politiques) le sens d’espèce.
Notre Constitution, --comme l’Unesco, les anthropologues et bien d’autres-- dit et confirme que l’humanité est une, et que tous les hommes appartiennent à la même espèce.
Les généticiens, de leur côté, expliquent que le mot de race désigne des différences uniquement extérieures qui, malgré leur visibilité, sont sans importance réelle.
Et elles sont en effet sans importance réelle, sans importance sociale et sans importance scientifique, mais seulement lorsque chaque mot n’a qu’un sens. A l’inverse, quand on donne au mot race le sens d’espèce, on transforme un mot innocent en machine de guerre, en vecteur d’injustice et de terribles souffrances : le mot race a désormais deux sens, c’est devenu un mot qui se propage en tant que ‘fait alternatif’, et qui peut être : soit une différence d’importance nulle soit au contraire une différence essentielle : celle qui sépare les humains des animaux.
Or un fait alternatif n’est pas une autre possibilité, c’est une contre vérité, un pur et simple mensonge, une Fake New, une « fausse information, propagée dans le but de tromper l’auditoire ou les lecteurs ».
Et le mot-mensonge de « race », désormais entendu comme « espèce », s’était répandu partout, mais de façon particulièrement désastreuse aux Etats-Unis, où il avait conduit à la traite des Noirs, à l’esclavage et à leur cortège de souffrances.
Et c’est ainsi qu’on avait permis à quantité de braves gens de trouver normal de traiter ceux qui n’étaient pas blancs comme s’ils étaient d’une autre espèce, et donc qu’il était licite de les considérer comme des animaux. (1)
Ainsi se propagea, par la simple utilisation d’un seul mot-mensonge, une des pires injustices d’un monde où il y en a hélas beaucoup.
Et c’est le même contresens qui, encore aujourd’hui, permet à certains de se croire supérieurs à d’autres, parce qu’ils ont une couleur de peau, une religion ou des coutumes différentes des leurs.
Le 18 décembre 1876, le Président Abraham Lincoln abolissait l’esclavage, aux Etats-Unis, mais l’idée tenace de ces fausses infériorités n’a pas disparu, ni là ni ailleurs, et continue à causer partout mésentente, malheur et crimes.

« Humain » et son « sens alternatif »

Et que dire du mot « humain » dont le sens alternatif est, suivant les dictionnaires, compréhensif et compatissant ou bienveillant, bon et secourable ?
Vraiment ? Alors que nous éliminons sans pitié tout ce qui met un frein à notre avidité, et que nous sommes les seuls, parmi les mammifères et la plupart de autres animaux, qui vont jusqu'à s’entretuer ?
En effet, comme nous l’a appris Konrad Lorentz, lorsque deux mâles non humains s’affrontent pour conquérir leur femelle ou le pouvoir, dès que l’un sent qu’il va perdre, il le signale par son attitude. Et aussitôt le plus fort s’écarte et le laisse partir, certes humilié et parfois blessé, mais vivant.
Alors que nous…


Beaucoup de mots-mensonge circulent sur les réseaux en répandant absurdités, fausses nouvelles et balivernes qui encombrent et alourdissent nos cerveaux.
Ceux qui les détecteront, puis s’attacheront à les dénoncer feront du bon travail… mais ils devront avoir beaucoup de courage car rien n’égale la capacité de nuisance des mots-mensonge qui nous envahissent et dont les ordinateurs multiplient désormais la puissance à l’infini.


Gabrielle Rubin © tous droits réservés
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(1) En espérant qu’on parviendra bientôt à traiter de façon convenable nos cousins les animaux.

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