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La double vie secrète de l'aimable Empathie

- Réflexions - Mardi 25 Septembre 2018

La double vie secrète de l'aimable Empathie


Nous sommes étonnés quand nous apprenons qu’une femme, moralement et physiquement maltraitée par son mari, n’arrive pas se révolter et qu’elle annule rapidement sa plainte quand elle a eu le courage d’en déposer une. Nous le sommes aussi lorsque nous découvrons qu’un entrepreneur jusque-là habile, a été ruiné par un escroc, que par un tour de passe-passe un espion a berné un Etat, ou encore que certains sont, et demeurent durant des années, sous la coupe d’un gourou.
Et nous nous demandons surtout par quel mystère tel dictateur est démocratiquement élu et réélu par des sujets qui l’aiment sincèrement, alors qu’ils vivent misérablement et qu’ils ont faim et froid, tandis que le Chef et ses acolytes vivent somptueusement ?
Car ils les aiment vraiment (tout comme l’épouse maltraitée aime son mari et le défend si on l’attaque) et il n’est que de se rappeler les ruisseaux de pleurs qui ont été répandus derrière le cortège funéraire de Staline, de Mao, de Nasser et bien d’autres, pour le voir clairement.
Je me propose donc d’avoir ici recours à des notions de psychologie pour éclairer cette question.

L’Empathie, et sa meilleure alliée : la Sympathie

L’empathie est une faculté qui permet de se glisser dans la tête d’un autre être vivant, de penser comme lui, de s’identifier à lui, presque de devenir lui pendant un court moment.
Si cette faculté existe en nous depuis la nuit des temps, on ne l’a définie et nommée ainsi que récemment, puisque c’est en 1873 que le psychologue allemand Friedrich Théodore Vischer a créé et utilisé le mot de ‘Einfühlung’ que nous traduisons par ‘empathie’.
Un mot ensuite repris par son fils Robert dans sa thèse de doctorat, et qui a fait florès depuis.
Il est cependant indispensable de savoir que si l’empathie donne la possibilité de pénétrer dans la pensée d’un autre et de s’identifier à lui, elle n’implique nullement, et même qu’elle exclut, tout sentiment affectif envers cet autre.
Il est clair que ni l’espion, ni l’escroc, ni aucune autre personne « qui vit aux dépens de celui qui l’écoute » ne peut aimer ni haïr sa victime.
Car il est impossible de trahir qui on aime et que la haine est une pulsion brûlante qui interdit de raisonner sainement.

Mais l’empathie peut par contre facilement s’allier avec la sympathie, qui est notre capacité à partager la souffrance d’un autre et qui, lorsque nous la ressentons, nous incite à vouloir l’aider (1).
L’empathie n’est donc ni bonne ni mauvaise, elle est, tout simplement : elle ouvre la porte, rien de plus.
Mais lorsque la bienveillante Sympathie (qui apporte amour et compassion) vient épauler l’indispensable Empathie (qui révèle la véritable attente de l’autre), le couple devient efficace, par l’addition de la sympathie qui aime avec l’empathie, qui sait.

Ce n’est donc que lorsqu’elle s’unit à la sympathie, qui aide
et console, qu’elles apportent ensemble le soulagement.
Et c’est cette alliance qui permet à un être (humain ou non) d’apporter à un autre qui va mal les mots, les gestes et la compréhension qui le réconforteront et lui redonneront confiance en lui et en son devenir.   
Ces deux co-mères ne sont toutefois pas égales, car si la sympathie est rare, l’empathie est la chose la plus répandue qui soit : les animaux eux-mêmes en sont largement pourvus et elle est plus ou moins présente dans tout ce qui vit.
Mais il ne faut jamais oublier qu’espions, escrocs, gourous et autres engeances sont des séducteurs qui sont capables de paraître sincèrement compatissants alors qu’ils ne savent même pas ce que ce mot veut dire.

Empathie et Pulsion d’Emprise

Si la neutralité de l’empathie lui permet de faire corps  avec  la compassion, elle lui permet aussi de s’unir avec la (parfois) désastreuse emprise.

Tout est alors bien différent et, de lumineux qu’il était, le couple devient destructeur, car celui qui a pu jeter son dévolu sur un autre grâce à l’empathie, s’empare de l’esprit de sa victime qu’il va dès lors pouvoir torturer jusqu’à sa mort.
Une mort qui va survenir rapidement et de façon sanglante lorsque le prédateur est un obsédé sexuel, ou avec une savante et douloureuse lenteur quand il s’agit d’un pervers.
Emprise est d’ailleurs un mot qui en dit long par lui même, car il est formé d’après le mot latin ‘prehendere’ qui a donné ‘pendre’ en français, un verbe qui est constitutif de l’emprise psychologique.
C’est une force obscure, qui s’en prend à un être humain, s’empare de sa pensée grâce à son empathie, et arrive ainsi à le berner et à le torturer, psychiquement et  physiquement.

L’opinion de Freud sur le couple empathie/emprise
Freud a beaucoup varié au sujet de la pulsion d’emprise. Au Congrès de la Société Psychanalytique de Vienne de 1907, il trouve une action certes modeste, mais bénéfique, à ce qu’on appelle encore ‘la suggestion’. En 1920 dans ‘Au-delà du principe de plaisir’, un changement radical le conduit à écrire que la pulsion d’emprise pourrait n’être qu’un dérivé de la pulsion de mort, un désir de retour à l’inorganique.
Mais cinq ans plus tard il reprenait et approuvait (in Ma vie et la psychanalyse) ce qu’il disait en 1907 à Vienne, où il avait reconnu qu’une contrainte, certes minime mais cependant présente et bénéfique, était demandée ou imposée au patient, et que c’était grâce à elle et au travail psychique du patient que le transfert devenait conscient et permettait à l’analysant de constater que sa façon d’agir reproduisait les relations affectives émanant de la période refoulée de son enfance.

L’empathie est donc imposée au patient, mais c’est elle aussi qui permet au thérapeute de se sentir si proche de lui qu’il ‘devient lui’ durant quelques courts instants.
Ces instants sont précieux, mais ils doivent demeurer rares et brefs, car si l’irruption d’un savoir --vécu comme mystérieux-- déclenche chez le patient une soudaine et bénéfique adhésion aux dires du psy, elle peut aussi être dangereuse si elle est mal utilisée, et conduire à une interdépendance fusionnelle désastreuse.

Empathie/emprise : une association qui tue la pensée

Dans d’autres cas enfin, la pulsion d’emprise peut être  sadique ou criminelle sans pour autant vouloir la mort de la victime, et elle se contente alors d’abolir ce qu’il y a d’essentiel en elle : sa pensée.
Le plus parfait exemple en est celui des membres de la secte, privés de pensée par l’emprise qu’exerce sur eux le gourou : aidé de ses acolytes, il fait de ses adeptes non seulement ses esclaves mais, pire encore, des êtres à la tête vide.
Des morts-vivants, des zombies… des robots sans pensée et sans âme, et qui ne sont plus rien.
Tous ceux qui ont la malchance de tomber sous l’emprise d’un ‘autre’ malveillant : escroc, espion, conjoint ou faux ami, n’ont heureusement pas l’esprit réduit à néant, comme le sont ceux capturés par un gourou.
Mais chez toutes les victimes se produit –durant un temps plus ou moins long-- un grand appauvrissement des capacités affectives et intellectuelles, une incapacité de raisonner clairement et dont les décisions lui sont dictées par celui qui le tient sous sa coupe.


Il faut donc rester particulièrement attentif et penser à la possibilité de se laisser ‘embrouiller’ l’esprit par ces êtres particulièrement séduisants que sont les escrocs, les espions, les politiciens, les inventeurs de sectes et autres, et ne jamais penser ‘moi je ne me laisserais pas embobiner ’. Car c’est lorsque l’empathie, qui sait ce que désire entendre la victime, et l’emprise, qui est capable de lui faire croire qu’elle l’a obtenu, se mettent ensemble au service d’un séduisant prédateur que le danger est le plus grand.

(1) Du grec syn = avec, et pathos = souffrance.