A découvrir

Éloge de l'interdit
Éloge de l'interdit



Sortie: 2010
Editions: Eyrolles

Du bon usage de la haine et du pardon
Du bon usage de la haine et du pardon



Sortie: 2007
Editions: Payot

Le jeunisme et le meurtre du père

- Réflexions - Lundi 27 Octobre 2014

Le jeunisme et le meurtre du père

Le jeunisme et le meurtre du père

‘Il faut tuer le père’ : cette phrase partout répétée est presque unanimement approuvée, et ses détracteurs –s’il en est– sont considérés comme des attardés.

C’est cependant sur un malentendu qu’on attribue l’origine de cette phrase à la psychanalyse, et si elle a un tel succès c’est uniquement parce qu’elle est arrivée à point nommé comme la conclusion d’une longue histoire[1].

Les autres concepts analytiques ne jouissent d’ailleurs pas de la même ferveur et on en a la preuve en consultant un moteur de recherche. Sur Google, par exemple, on trouve à « tuer le père » 7.189.000 entrées ce qui, même lorsqu’on en soustrait la part probable des doublons, demeure considérable.

Aucun autre concept psychanalytique ne suscite autant de passion : Inconscient, par exemple, est évoqué 575.000 fois et le très fameux Complexe d’Œdipe, pourtant central, ne compte que 218.000 entrées. La malheureuse Pulsion devant, quant à elle, se contenter d’un squelettique 151.000 entrées.

La plupart des commentateurs expliquent que ‘tuer le père’ ouvre au fils (il est rarement question de la fille) la porte vers la liberté. Et que par conséquent si on veut devenir un adulte libre de ses choix il faut se débarrasser de ce personnage encombrant.

Je précise que le Père et le Fils dont il est ici question sont des figures symboliques, et que le parricide réalisé reste extrêmement rare, alors que le désir fantasmatique de ce meurtre ne cesse de se développer.

Être jeune (ou le rester) est actuellement une valeur de première grandeur, ce qui met le fils (donc le ‘jeune’) au plus haut et relègue automatiquement la valeur du père (forcément moins jeune) à un rang inférieur.
 
D’autres phrases, qui ont elles aussi un grand succès, montrent à quel point le désir d’éliminer le père symbolique a envahi nos esprits : ‘Il est interdit d’interdire’, par exemple, nie l’importance du père, puisque c’est lui qui est le gardien de la Loi, celui qui apprend à l’enfant à distinguer entre ce qui est permis et ce qui est interdit : éliminer les interdits revient donc à rendre caduque la fonction paternelle.

La très fameuse phrase Du passé faisons table rase, disait déjà la même chose car, temporellement et par rapport au fils ou à la fille, le père représente ce passé qu’il serait bon d’éliminer.

Cependant Freud, et tous les psychanalystes après lui, disent tout le contraire : dans une première phase, le bébé (garçon ou fille) veut être le seul objet d’amour de sa mère : elle doit lui donner tout sa tendresse, toute son attention, tout son temps. En un mot, elle doit être à lui seul.
Il est donc bien normal que le père, cet être qui prétend avoir droit aux attentions de sa femme et qui vient se faufiler entre sa mère et lui, soit un objet de détestation.
Les bébés ont des sentiments très violents, et ils ignorent tout de la conciliation et du partage. Pour eux, la seule solution est de faire disparaître un rival, c’est–à–dire, dans notre langage d’adultes, de le tuer.
Ce sentiment évolue cependant, l’enfant apprend à aimer son père et même à l’admirer. Mais, soigneusement caché dans l’Inconscient, ce désir perdure jusqu’à l’adolescence au cours de laquelle (et on sait avec combien de difficultés) on finit par résoudre le ‘problème œdipien’.

Résoudre son problème œdipien c’est, au lieu de vouloir se débarrasser du père en le tuant, avoir acquis suffisamment de maturité pour accepter de discipliner ses désirs et de renoncer à ceux qui sont interdits, c’est–à–dire à ceux qui sont dangereux pour soi–même, pour les autres ou pour sa société. 

Ce qui est à l’opposé de ‘il est interdit d’interdire’.

Cela signifie aussi qu’on a internalisé les valeurs que le Père incarne symboliquement, et qu’on respecte désormais la loi non plus par crainte de la punition mais parce qu’on a reconnu le bien fondé des valeurs de sa société et qu’on les a faites siennes.

Les valeurs fondatrices sont différentes pour chaque société mais elles sont toujours définies par des lois –écrites ou orales– que chacun doit respecter.
Pour inscrire de façon irréversible le respect de la Loi dans l’esprit de l’adolescent qui demande à être reconnu en tant qu’adulte, celui–ci doit se soumettre à un rituel de passage qui comporte des épreuves, parfois très douloureuses dans certaines sociétés.

En les surmontant grâce à son courage et sa force d’âme, l’adolescent manifeste son adhésion définitive aux lois de son peuple, et c’est alors que de grandes réjouissances viennent confirmer son nouveau statut d’adulte aux yeux de tous.

Nos sociétés ont malheureusement renoncé à ces rituels de passage, alors que c’est en les acceptant solennellement que le jeune proclame qu’il abandonne le rôle d’enfançon encore attaché au fantasme d’une mère mythique qui l’adore et ne peut rien lui refuser, pour prendre celui de l’adulte qu’il est devenu.

Or être admis parmi les adultes, c’est être reconnu par sa communauté comme étant capable de fonder et d’entretenir une famille.
C’est aussi être reconnu comme étant digne d’être un père, c’est–à–dire comme capable d’élever ses enfants dans le respect des règles qui permettent la vie en commun de la communauté.
C’est–à–dire, dans notre langage de psychanalystes, qu’il a résolu son problème œdipien.
 
La résolution du Complexe d’Œdipe ne concerne cependant pas seulement les individus, elle a la même importance décisive lorsqu’il s’agit d’un pays, car elle met en lumière la différence radicale qu’il y a entre la démocratie et la dictature : le Chef d’Etat démocratiquement élu est celui qui veille à ce que les lois du pays soient partout appliquées, il est le garant du respect de la Loi.
Le dictateur par contre –comme un enfançon qui se croit le roi du monde– fait et défait la loi suivant son bon plaisir. Il n’est pas au service de la loi, il en est le maître.

Vouloir ‘Tuer le Père’, c’est donc s’accorder le droit de bafouer la loi, et de se moquer des interdits dont la loi est porteuse : ‘Il est interdit d’interdire’, disait–on.
 
On ne le dit plus autant, mais le jeunisme ambiant prouve que ce désir est toujours agissant, car ‘tuer le Père’, c’est aussi refuser d’affronter le réel, car un Père encore présent pourrait engager une discussion, une controverse avec ‘le Fils’.

Il lui montrerait que refuser les interdits c’est laisser s’imposer la loi du plus fort. Il pourrait lui faire comprendre l’importance de respecter la loi, même si cela est parfois difficile « Dura lex, sed lex » disaient les Romains.

En tuant le père, on supprime le problème car lorsqu’on n’a plus d’adversaire on est sûr de gagner, ce qui est beaucoup plus simple que de se poser des questions sur ce que serait une société sans  interdits.
Mais on se prive en même temps des échanges de pensées, des réflexions,  des arguments différents et de toute les découvertes enrichissantes que suscite une controverse.

Car le but n’est pas de ‘tuer le père’ mais de s’appuyer sur ce que les générations passées nous ont légué pour dépasser nos pères. Et en effet depuis le début de l’humanité chaque génération nouvelle a su inventer ce qui nous a fait progresser vers une vie meilleure et plus riche.

Mais lorsqu’une réalité est trop pénible à supporter certaines personnes ne trouvent pas d’autre issue que de se réfugier dans le déni.

Pour les jeunistes, la réalité qu’il faut faire disparaître c’est qu’on vieillit et qu’on perd peu à peu les étincelants attributs de la jeunesse.
Aussi, à l’inverse des vrais jeunes, qui n’ont pas besoin de preuves pour savoir et montrer qu’ils le sont, les jeunistes emploient toutes sortes de moyens pour instiller peu à peu dans l’esprit des spectateurs, des auditeurs ou des lecteurs qu’il est possible d’être encore un jeune lorsqu’on en a depuis longtemps dépassé l’âge.
Les produits de beauté, les régimes, les vêtements, les voitures ultra rapides et autres, viennent confirmer à leurs yeux la jeunesse de celui ou celle qui les utilise.

On peut pourtant, lorsque la jeunesse s’éloigne, y substituer d’autres qualités qui sont plus intellectuelles et affectives que matérielles : des qualités différentes, mais non moins attractives.

Pour les jeunistes ces qualités-là sont d’une bien moindre valeur que la jeunesse. Se proclamer et se persuader qu’on reste un jeune (et ‘moderne’ l’autre grand grigri de notre temps) quel que soit l’âge qui figure sur notre Carte d’Identité, est rassurant et même enivrant pour le narcissisme des jeunistes.
Comment peut–on sortir du déni de la réalité quand la perte de la prime jeunesse crée un fantasme d’anéantissement ?

Alors on s’interdit de penser, de réfléchir à toutes les richesses intellectuelles, à toutes les qualités affectives, à toute la capacité d’empathie qu’on acquiert au fil des ans et qui font de nous ce que nous sommes.











[1] Cf. Gabrielle Rubin ‘Il faut aider les pères’. Payot, 2008

© Image : FreeDigitalPhotos.net