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Les mots qui blessent et les mots qui tuent

- Réflexions - Samedi 11 Novembre 2017

Les mots qui blessent et les mots qui tuent

Les mots qui blessent et les mots qui tuent.

Il y a des mots qu’on dit pour faire mal et d’autres qui sont responsables d’infinies souffrances et de millions de morts.
Certains d’entre eux sont destinés à blesser et déstabiliser une personne particulière et d’autres à hiérarchiser la société, voire à en exclure certains groupes ; ils n’ont ni le même but ni le même impact, mais tous sont l’expression de la pulsion de mort de celui ou celle qui les prononce.

Les mots qui blessent
Il y a des mots qui déstabilisent l’adversaire en mettant en évidence ses défauts --réels ou supposés-- et qui sont généralement dits d’un ton méprisant accompagné d’un haussement d’épaule qui en renforcent l’impact. Leur blessure est évidemment plus douloureuse et plus longue à  cicatriser quand c’est un parent ou un ami qui la profère, et si un père (ou une mère) traite son enfant de ‘raté’, de ‘minable’ ou de ‘crétin’, il va lui infliger une douleur qui ne s’effacera que très lentement, ou peut-être jamais.

D’autres mots, majoritairement reliés à la sexualité (sensée être inexistante ou déviante) de la victime ont un double but : d’un côté ils sont destinés à humilier celui qu’ils visent et d’un autre côté, plus caché, ils servent à rassurer l’accusateur sur sa propre virilité en lui confirmant que lui n’est pas comme tous ces ‘cocus’, ‘pédés’ ou ‘tantouzes’, que lui est « un vrai mec ».
Les femmes, quant à elles, étant traitées de ‘boudin’, de ‘conasse’, de ‘grosse conne’, de ‘boulet’, ou de ‘grognasse’ : j’en passe et des meilleures.
Et puis il y a aussi tous ces mots qu’on dit pour inférioriser toute une catégorie de personnes, comme, par exemple ‘bicot’, ‘bougnoule’, ‘youpin’, ’mal blanchi’, etc.

Celui d’entre eux qui a eu la plus importante longévité est probablement « bâtard », qui doit être aussi ancien que le mariage et qui, tout en ayant perdu un peu de sa nuisance a cause de l’évolution des mœurs, fait encore des ravages.
Le sort de ceux qu’on désignait par ce nom est devenu plus détestable encore à partir du XI° siècle. En effet l’Eglise, qui voulait défendre l’indissolubilité du mariage, avait alors pratiquement exclu les enfants nés hors mariage de la communauté.
Ceux-ci, étant ‘des enfants sans père’, n’étaient plus les enfants de personne. Ils n’avaient ni le droit d’hériter de leurs parents, ni celui d’exercer la plupart des charges publiques, et si ils étaient acceptés en tant que religieux, c’était pour s’occuper des tâches matérielles, les charges spirituelles leur restant interdites.
Cet ostracisme ne concernait bien sûr pas les bâtards de sang royal ou très noble, qu’une dispense spéciale, octroyée par le Pape, venait réintégrer au sein de leur famille.
Sept siècles plus tard J.J. Rousseau, dont tout le monde admirait l’Emile et toutes les femmes ventaient la pédagogie, pouvait dire qu’il avait abandonné les cinq enfants qu’il avait eus de sa maîtresse ‘parce qu’ils seraient mieux élevés à l’Hospice que par leur mère’, sans susciter d’émotion.
La révolution n’y changea rien, puisque Napoléon Bonaparte, alors Consul, estimait que c’était « L’injure la plus grossière » que de traiter quelqu’un de bâtard et que Claude-Jean de Ferrière a pu écrire un peu plus tard qu’ils « sont regardés comme des étrangers dans leur propre famille ».
Depuis, bien des livres et récits récents nous ont appris la douleur brulante qu’inflige ce mot : l’écrivaine Violette Leduc, par exemple, une amie intime de Jean-Paul Sartre et de Simone de Beauvoir en a détaillé l’horreur dans son livre ‘La Bâtarde’ : publié en 1964 avec un grand succès, il est toujours présent chez les libraires.
Son père était un notable que tous saluaient avec respect, mais qui changeait de trottoir quand il la croisait. Elle écrit : « Combien de ceux qui ont traversé une enfance et une adolescence ‘tordues’ à cause d’une malédiction qui pesait sur eux, ont passé leur vie à essayer de dissimuler, de nier, d’effacer autant que faire se peut ce stigmate d’infamie en se faisant discret, en se rendant invisibles ».
Impitoyable contre elle-même, elle écrit plus loin : « J’aurais voulu naître statue, je suis une limace sous mon fumier. Les vertus,  les qualités, le courage, la méditation, la culture, je me suis brisée contre ces mots-là ».
Narcissisme en berne, elle était persuadée que rien ne pourrait venir l’apaiser. Elle avait pourtant été reconnue comme écrivain, admirée par les intellectuels et faisait partie de l’élite, mais rien ne pouvait effacer la première blessure.

Les mots qui tuent
Il y a aussi un mot qui est à l’origine des terribles souffrances et de la mort, dans des conditions effroyables, de millions d’êtres humains : le mot ‘race’.

C’était pourtant un mot innocent avant qu’on n’en dévie le sens : lorsque nous parlons des différentes races de chiens, par exemple, nous n’avons aucunement pour but de dire que les Chiens-loups sont supérieurs aux Bassets ou que les Chiwawas valent mieux que les Labradors : leur apparence est différente, mais ils appartiennent tous à la même espèce.

Il n’en est plus ainsi lorsqu’il s’agit des êtres humains depuis que la couleur de leur peau les a séparés en quatre « races », une séparation qui a fait des ravages.
La science à beau nous apprendre que la condition nécessaire et suffisante pour faire partie d’une même espèce est que les descendants nés de l’union de deux ses membres soient eux-mêmes fertiles, nous n’en tenons pas compte. Nous avons ‘oublié’ qu’une espèce peut se diversifier en races, mais que cette diversité n’en concerne que les aspects extérieurs.

Ce changement de sens est devenu apparent au sortir du Moyen-âge, lorsque la Controverse de Valladolid (1550/51) à vu s’affronter deux thèses : celle du dominicain Bartholomé de Las Cases, qui plaidait pour que les Amérindiens –découverts lors des voyages de Christophe Colomb et de ses émules-- soient considérés comme des égaux et traités avec justice et celle de Juan Ginès de Sepulveda qui s’appuyait sur la thèse aristotélicienne de la « Servitude Naturelle » pour affirmer que leurs mœurs barbares et leur aspect autorisait les Peuples civilisés à les dominer.
C’est-à-dire, pour parler crument, qu’ils étaient des sous-hommes.
On trancha finalement en faveur des Indiens, une décision qui fut peu respectée et qui, de plus, entraîna un désastre. En effet, privés d’une main d’œuvre locale bon marché, les propriétaires terriens du Nouveau Monde se tournèrent vers la traite des Noirs et cette abomination que fut l’esclavage.
On sait, par des récits, des romans, des ouvrages scientifiques, des films, les discours et affrontements politiques et l’admirable musique afro-américaine, les souffrances qu’entraînèrent les traitements barbares des siècles d’esclavage.
Celui-ci fut enfin aboli par le Président Abraham Lincoln en 1865, et les choses commencèrent à évoluer –lentement—vers un peu plus de justice.

Mais on n’en avait pas fini avec ‘la race’ et on vit renaître ce mot destructeur au cœur de l’Europe, en Allemagne, où Hitler l’utilisa pour attirer puis galvaniser ses partisans.
Ce fut un coup de maître, car c’est en grande partie grâce au pouvoir discriminateur du mot ‘race’ qu’il parvint à séduire les Allemands, et que rien ne soude davantage un groupe que d’avoir un ennemi commun. Hitler, qui avait besoin d’un bouc émissaire pour fanatiser son peuple, désigna les Juifs pour remplir ce rôle.
Mais on n’était plus au temps des progroms, et les Allemands avaient l’habitude de vivre avec des gens de religions différentes : il y avait des Allemands catholiques, des Allemands protestants et des Allemands juifs. Un peu plus loin, leurs voisins Russes étaient orthodoxes et, au Sud, vivaient les Musulmans avec lesquels on commerçait.
Ils n’appartenaient pas à la même religion, on ne les aimait pas forcément, mais ils étaient quand même tous  des monothéistes, des enfants du même Dieu.
Et par ailleurs le monde avait évolué et la société n’eut pas accepté qu’on traitât de façon barbare des êtres qui étaient nos semblables ; on utilisa donc le mot race en le détournant de son sens premier pour en faire la marque d’un fossé infranchissable. 

Substituer le mot race au mot religion s’avéra être d’une efficacité redoutable, car les Juifs cessèrent d’être d’une religion différente pour devenir d’une race différente, un mot qui avait gardé la connotation infériorisante et méprisante héritée du temps de l’esclavage.
Les Juifs reçurent donc l’interdiction de s’unir à des gens d’une autre religion, ils n’eurent plus le droit d’exercer des métiers ‘nobles’, et on les dépouilla de leurs biens avant de les déporter en masse, --hommes, femmes et enfants mêlés-- vers les Camps de la Mort et les Chambres à Gaz.
Ils étaient subitement devenus des êtres ‘pas comme nous’, des gens qui risquaient de ternir la pureté raciale et l’aryanité des autres Allemands, et les enfants issus d’un mariage mixte furent considérés comme aussi dangereusement polluants que leur parent juif.
Seule la ‘solution finale’, c’est-à-dire la disparition physique de tous les Juifs était en mesure d’écarter un tel danger.

Mais le nazisme faisait plus que protéger la pureté raciale des Allemands, il leur donnait le moyen de regonfler un narcissisme mis à rude épreuve par la défaite de la guerre de 14/18 et le Traité de Versailles, suivis d’années de désordre et de misère.

Tout à coup, par la magie du verbe, ils faisaient partie d’un peuple d’élite, d’une race supérieure. Être au bas ou au plus haut de l’échelle sociale n’avait plus d’importance puisque riches ou pauvres, petits patrons ou employés, diplômés ou pas ils étaient quand même supérieurs aux riches banquiers qui se promenaient indument dans de superbes automobiles ou qui se pavanaient dans leurs luxueux magasins, comme ils l’étaient aussi à ces Einstein, Freud, Thomas Mann, Johann Strauss ou Marc Chagall qui occupaient jusque-là le devant de la scène et dont on leur rebattait les oreilles.
Eux par contre étaient les enfants aimés d’une mère aimante dont étaient heureux et fiers de protéger la pureté comme l’avaient fait les chevaliers d’autrefois.
Comment ne pas approuver celui qui avait autant regonflé leur narcissisme ?
Et ils l’avaient approuvé, massivement.

Ils n’étaient pas plus mauvais que d’autres, mais ils se sentaient humiliés, tant par la défaite militaire que par les querelles internes et l’incurie de leurs dirigeants, et leur narcissisme souffrait.
Or tout peuple, comme chaque citoyen, a un besoin vital de se sentir fier de ce qu’il est et de son pays. Négliger ce besoin provoque forcément une riposte violente, comme nous l’a appris le nazisme et comme nous le montrent actuellement des citoyens de pays qui se sont sentis mésestimés par le passé.