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Éloge de l'interdit
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Sortie: 2010
Editions: Eyrolles

Du bon usage de la haine et du pardon
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Sortie: 2007
Editions: Payot

Eloge de l’hystérie - Pensée créatrice & Pensée organisatrice

1990, Psychanalyse dans la Civilisation n°3

Gabrielle Rubin
Psychanalyste, Docteur ès Lettres.

Le psychisme me semble se développer, pour une part du moins, grâce à un dualisme dynamique qui oppose, dans une indissoluble complémentarité, deux formes de pensée : une pensée créatrice, sans cesse occupée à inventer, et une pensée qui organise ce que la première a créé. Ces deux formes de pensée induisent deux formes de défenses, qui ne sont pas l'apanage des seuls êtres humains, mais traversent tout le vivant : les défenses créatrices et les défenses protectrices.
Ces deux façons d'être se partagent, à mon sens, le devenir des êtres vivants. Ce sont des modalités qu'on peut retrouver, poussées à leur extrême pathologique, sous la forme des deux grandes névroses : l'hystérie et la névrose obsessionnelle.
 
Je n'étudierai ici que leur forme normale, tout en indiquant certains liens qu’il y a, me semble-t-il, entre les "névrosés dits normaux" et les autres.
On peut, bien évidemment, trouver quantité d'autres oppositions que celle-là : les croyants et les athées, les forts et les faibles, ceux qui pensent avoir toujours raison et ceux qui pensent avoir toujours tort, les malades et les bien portants, etc., car je crois que nous avons une tendance naturelle à trouver un peu partout des couples d'opposés - un dualisme, dont le versant dangereux est le manichéisme. Freud, en tout cas, était dualiste, et c'est une façon de penser qui m'apparaît comme fructueuse et dynamique.
Je formule aussi l'hypothèse qu'il y a en nous certains éléments, en relation avec l'hystérie, qui nous permettent de créer, d'inventer, nous poussant à aller plus loin, tandis que nos éléments, que j'appelle "obsessionnels", faits d'amour de l'ordre, de scrupule, de minutie, d'horreur du changement, sont ceux qui nous retiennent sur le chemin de l'extravagance, nous permettant d'organiser de façon utilisable les créations souvent désordonnées et peu réalistes que nous propose notre part hystérique.
 
Au sujet du dualisme freudien et des couples d'opposés, je citerai Freud (1905) : "Nous constatons que certaines tendances perverses se présentent régulièrement par couples d'opposés, ce qui revêt une grande importance théorique". Les couples sadisme/ masochisme, voyeurisme/exhibitionnisme, etc., forment, en effet, des couples d'éléments antagonistes qui sont les aspects actif et passif de la même pulsion partielle. Ces couples d'opposés, s'ils sont particulièrement visibles dans les perversions, se retrouvent régulièrement dans les névroses.
Comme l'écrivent Laplanche et Pontalis : "Au-delà de ces données cliniques, la notion de couples d'opposés s'inscrit dans ce qui fut, pour la pensée de Freud, une exigence constante :
un dualisme fondamental permettant, en dernière analyse, de rendre compte du conflit" (1967).
 
On rencontre constamment, dans les écrits freudiens, des mots tels que : opposition, couples d'opposés, polarité, etc., et cela non seulement au niveau descriptif, mais également au niveau théorique ; par exemple : actif/passif, phallique/castré, plaisir/déplaisir, mais aussi dans la notion d'ambivalence et, de façon plus fondamentale encore, dans l'opposition des pulsions de vie et des pulsions de mort.
"On notera que les termes ainsi couplés appartiennent à un même niveau et sont irréductibles l'un à l'autre ; ils ne sauraient s'engendrer mutuellement par une dialectique, mais sont à l'origine de tout conflit et le moteur de toute dialectique" (Laplanche et Pontalis, 1967).
 
Je m'intéresserai, pour ma part, à ce qui m'apparaît aussi comme un couple d'opposés/complices : certains éléments hystériques et obsessionnels en nous ; mais cela dans leur forme commune, normale.
 
Référons-nous d'abord aux définitions : Hystérie : classe de névroses présentant des tableaux cliniques très variés. Les deux formes symptomatiques les mieux isolées sont l'hystérie de conversion, où le conflit psychique se symbolise dans les symptômes corporels les plus divers... et l'hystérie d'angoisse, où l'angoisse est fixée de façon plus ou moins stable à tel ou tel objet extérieur, comme par exemple les phobies (Laplanche & Pontalis, 1967).
Donc, première approche : l’hystérie fabrique les symptômes les plus divers. Si je souligne ces mots, c'est qu'ils commencent à indiquer ce qui me semble être la caractéristique fondamentale de l'hystérie normale, sa créativité, mais aussi son incohérence.
La névrose obsessionnelle, en revanche enfermée dans ses rituels a, comme caractéristique première, l’immuabilité.
"Dans la forme la plus typique, le conflit psychique s'exprime par des symptômes dits compulsionnels : idées obsédantes..., rites conjuratoires, et par un mode de pensée que caractérisent notamment la rumination mentale, le doute, les scrupules et qui aboutit à des inhibitions de pensée et d’action" (Laplanche & Pontalis, 1967).
Répétons qu'il s'agit là de la forme pathologique du caractère obsessionnel qui, dans sa forme normale, produit des qualités certaines d'ordre, de soin, de méticulosité, etc. Mais qui évidemment, à l'inverse du caractère hystérique, ne pousse pas à la création, puisque celle-ci bouscule l'acquis, pousse au changement, crée le désordre, toutes choses que déteste l'obsessionnel.
Si l'on veut accéder à un certain équilibre, c'est donc à un mélange harmonieux de ces deux "névroses" qu'il faut parvenir. "Si, à la suite de Freud, les psychanalystes n'ont cessé de considérer la névrose hystérique et la névrose obsessionnelle comme les deux versants majeurs du champ des névroses, cela n'implique pas que, comme structures, elles ne puissent se combiner dans tel ou tel tableau clinique." (Laplanche & Pontalis).
Les deux caractères nous sont indispensables, dans une union vitale. Tout comme c'est l'union des deux grandes pulsions qui permet la vie : la pulsion de vie désunie de la pulsion de mort est mort, tout autant que la pulsion de mort elle-même.
Ou, pour prendre un autre exemple, c'est la permanence ritualisée du cadre qui, dans la cure, permet à "l’hystérie créatrice" de développer sans danger ses associations libres.
 
Si j'identifie l'hystérie au désir de création, c'est pour un certain nombre de raisons que je vais indiquer.
La première est historique ; depuis qu'il y a des textes écrits sur ce sujet, on a nommé l'hystérie d'après l'utérus, attribuant à cet organe la cause de diverses maladies que les prêtres ou les médecins essayaient de soigner. On pourrait tout simplement penser que les Anciens se trompaient et que leur science, moins élaborée que la nôtre, les conduisit à penser que c'était l'utérus, voyageant à sa fantaisie dans le corps de malheureuses femmes, qui provoquait leurs souffrances.
Seulement, deux faits irréfutables viennent s'inscrire en faux : les médecins grecs étaient de savants anatomistes, qui pratiquaient l'autopsie (et avant eux les Egyptiens, qui éviscéraient les corps pour les embaumer, n'étaient guère moins savants sur ce point) savaient fort bien que les utérus des hystériques étaient normaux et, surtout, qu'on ne les trouvait, au grand jamais, ni près des poumons, ni sur le cœur, ni dans la tête. Ils savaient fort bien aussi, peut-être sans vouloir le savoir vraiment), que l'utérus n'est en rien responsable des maux des hystériques. Et pourtant, depuis des milliers d'années, on appelle hystérie cette maladie créatrice.
 
(Proust : "Vous appartenez à cette famille magnifique et lamentable qui est le sel de la terre. Tout ce que nous connaissons de grand nous vient des nerveux. Ce sont eux et non pas d'autres qui ont fondé les religions et composé les chefs-d’œuvre... Jamais le monde ne saura ce qu'il leur doit et surtout ce qu'eux ont souffert pour le lui donner. Nous goûtons les fines musiques, les beaux tableaux, mille délicatesses, mais nous ne savons pas ce qu'elles ont coûté, à ceux qui les inventèrent, d'insomnies, de pleurs, de rires spasmodiques, d'urticaires, d'asthme, d'épilepsies, d'une angoisse de mourir qui est pire que tout cela."... "Le nervosisme est un pasticheur de génie. Il n'y a pas de maladie qu'il ne contrefasse à merveille. Il imite à s'y méprendre la dilatation des dyspeptiques, les nausées de la grossesse, l'arythmie du cardiaque, la fébrilité du tuberculeux. Capable de tromper le médecin, comment ne tromperait-il pas le malade ?"  (Proust, 1921)
 
La deuxième raison tient au fait que l'esprit humain aime la logique, même s'il passe son temps à la bafouer : l'utérus étant un organe féminin, il ne pouvait y avoir, par définition, d'hystériques masculins.
Pourtant, on retrouvait les mêmes symptômes chez des malades hommes. Que faire alors ? On nomma tout simplement "macle" (qui désigne les organes génitaux de l'homme) ou encore "catoche", l'hystérie masculine, ce qui montre qu'on avait bien établi le lien entre la création somatique et la créativité psychique ; mais, pendant des siècles, cela "empêcha d'exister", du moins dans l'esprit des Docteurs.
 
Le grand médecin grec Gallien, quant à lui, soutenait bien que l'utérus jamais ne bougeait de sa place, mais, sceptique ou sage, il pensait aussi que ni les médecins ni les sages-femmes ne se rangeraient à son avis, puisque plusieurs d'entre eux assuraient avoir de leurs yeux vu des utérus logés en toutes sortes d'endroits du corps.
En fait, je crois qu'on a toujours su que l'utérus somatique n'était pour rien dans cette affaire et, lorsqu'au XIXe siècle, il fut admis par tous qu'il en était bien ainsi, il y eut une sorte de refus collectif de changer le nom de cette maladie. La rationalisation fournie fut qu'il était bien difficile de changer d'aussi vieilles habitudes... Voire ! On en a changé bien d'autres !
 
Mon hypothèse est qu'il existe un lieu psychique créateur - que par la même analogie je nommerai "utérus psychique" -, dans lequel se créent et se développent les œuvres, de la même façon que se crée (grâce à "la petite graine") et se développe l'embryon dans l'utérus somatique ; c'est, à mon sens, ce que nos Anciens avaient confusément senti et accepté en créant le mot : "Hystérie".
Les hommes, bien évidemment, possèdent cet utérus psychique et il est même probablement plus développé que celui des femmes. Aussi peut-on penser que c'est pour cette raison inconsciente qu'ils ont créé, puis gardé, un nom qui définissait si bien la fonction créatrice.
Mais c'est aussi pour cette même raison qu'ils ont si longtemps refusé de croire à une hystérie masculine. Car l'hystérie crée psychiquement des maladies somatiques, et il est bien difficile d'accepter consciemment l'idée que le plus beau fleuron de l'humanité, son esprit créateur, ait quelque chose à avoir, fût-ce analogiquement, avec l'organe le plus féminin.
Et pourtant, notre parler quotidien montre bien que nous sommes d'accord avec cette analogie, puisque constamment nous nous servons des mots de la gestation et de l'accouchement pour parler du travail que requièrent la conception, le développement et la mise au monde des enfants de notre esprit.
Or le passage, à mon sens, se trouve là : l'hystérie de conversion crée des maladies certes, mais qui sont d'origine psychique ; et ce nom n'a aucune raison d'être, sauf s'il s'agit de montrer l'existence de ce lien que j'essaie de rendre perceptible : maladie - créée par le psychisme - psychisme qui crée l'œuvre.
 
Je voudrais citer rapidement quelques-unes des maladies que crée l'hystérique et qui défièrent et défient, parfois même de nos jours, le diagnostic du médecin ("Passio hysterica unum nomen est, dit Gallien, varia tamen innumera accidentia sub se comprehendit") : méningite, angine de poitrine et crise cardiaque, toutes les maladies à tremblements, la sclérose en plaques, les paraplégies... Charcot cite même un pied-bot (qui fut opéré) et qui était en fait hystérique. J'ai eu moi-même connaissance, il y a une trentaine d'années, du cas d'un jeune chirurgien que ses collègues les plus chevronnés opérèrent pour une tumeur des surrénales qui, à leur stupeur, se révéla être une vue de l'esprit (c'est le cas de le dire) lors qu'ils eurent ouvert le patient.
Quoi qu'il en soit, Freud, après Charcot, Bernheim et d'autres, a bien montré que le lieu de création des maladies hystériques se trouve dans le psychisme, et non dans le soma.
A mon sens, les maladies des hystériques prennent naissance dans l'utérus psychique des êtres. Je propose d'ajouter : les créations de la pensée aussi. Une objection souvent avancée est que l'hystérie imite, et qu'elle ne crée pas. A cela deux contre-objections ; la première : l'hystérie crée des troubles qui ressemblent à d'autres troubles, c'est vrai ; mais, suivant le point de vue que l'on adopte, on n'y verra qu'un plagiat ou, au contraire, on pensera qu'on ne crée jamais rien à partir de rien. Et que les plus grands peintres, romanciers auteurs dramatiques, ingénieurs, etc., se sont inspirés de la nature et, pourtant, ne sont pas des plagiaires.
Il est de toute façon bien étrange d'arriver à créer une cloque sur sa peau en l'absence de chaleur, ou d'y produire des plaies, comme les stigmates. Certes la cloque créée sous hypnose ressemble à celle provoquée par une brûlure, et les stigmates des mystiques ressemblent aux plaies du Christ. Mais la cloque de la brûlure est provoquée par une chaleur extérieure, et les plaies du Christ par des clous extérieurs. N'est-ce pas une extraordinaire création que de produire une cloque sans chaleur ou une plaie sans intervention externe ?
 
Deux types de défenses me semblent correspondre à ces deux sortes d'éléments en nous. Je les appelle "défenses créatrices" et "défenses protectrices".
Ces deux modes de défense traversent tout le vivant, aussi bien les plantes que les animaux, les hommes que les sociétés.
Certaines défenses sont créatrices : pour nous protéger, elles inventent sans cesse ; le prototype en est la fuite. Les autres sont protectrices : elles s'entourent des murailles (matérielles ou psychiques) les plus solides, les plus épaisses possible, celles dont on espère qu'elles permettront à jamais, le statu quo.
Ces défenses sont évidemment destinées à nous protéger fantasmatiquement contre les
angoisses d'abandon, qui sont des angoisses de mort. Certains êtres créent sans cesse, comme pour dire : vous voyez bien que je vis, puisque je change ; seule la mort est immuable.
D'ailleurs en créant (œuvres ou enfants), j'annule la mort, car ils me survivront. Tandis que les autres s'immobilisent prétendent, en supprimant tout changement, effacer le temps, ce temps qui introduit la mort ; si rien ne change jamais, le temps n'existe plus et la mort est vaincue.
 
Ces deux moyens de défense opposés sont représentés dans la guerre, car ce qu'on appelle l'une "guerre de position", dans laquelle on reste immobile et on se protège de l'ennemi en s'abritant derrière des murs épais (de forteresse, par exemple) et l'autre "guerre de mouvement", dans laquelle on ne compte plus sur des défenses statiques, mais sur l'inventivité du stratège, et donc sur le mouvement, le changement. On peut aussi parler de guerre offensive ou défensive, mais en se gardant d'oublier que la guerre défensive est perdue d'avance, si elle ne contient pas une part active, inventive, et la guerre offensive tout aussi perdue, si elle n'a pas de moyens de protection, comme le bouclier ou le casque par exemple.
Les être humains ne sont pas les seuls à disposer de ces deux modes de défense, qui sont universels ; comme nous allons le voir, les animaux et les plantes les utilisent pour assurer aussi bien leur survie que celle de leurs descendance.
 
Les plantes ont surtout inscrit leurs moyens de survie dans le biologique. Les animaux, en revanche, au fur et à mesure qu'ils progressaient le long de la chaîne de l'évolution, ont mêlé de plus en plus de défenses psychiques aux défenses somatiques. Les hommes, enfin, ont presque choisi le "tout psychique".
Je donnerai quelques exemples : parmi les animaux, les uns ont des défenses surtout statiques, celles qui utilisent, comme protection, des murailles ; elles évoquent - toutes proportions gardées - les forteresses. On a l'impression que les animaux qui se protègent ainsi "bétonnent". Ils le font tantôt avec des matériaux qui font partie de leur corps propre : la carapace de la tortue, la coquille de la moule, voire les épines du hérisson, tandis que d'autres se servent de matériaux puisés dans l'environnement comme, par exemple, le nid des oiseaux, le terrier du lapin, l'utilisation des grottes, les creux des arbres, etc. Cette deuxième catégorie utilise principalement des moyens psychiques, tandis que la première est entièrement prise dans le "choix" de son espèce.
Les hommes, comme tous ceux qui ont choisi le mouvement et la fuite comme défense spécifique, c'est-à-dire qui n'ont pas de carapace et ne restent pas constamment terrés derrière leurs murailles sont, à cause de leur vulnérabilité, obligés d'inventer et donc de développer leur pensée.
 
Les plantes elles-mêmes, qui nous semblent vouées à l'immobilité, ont parfois choisi le mouvement comme défense ; si les unes ont privilégié le "mur", comme par exemple celles qui s'entourent de coques, d'épines, de poils urticants, ou sécrètent des poisons, d'autres, comme les orchidées, ont choisi le mouvement. Le Pr. Jean-Marie Pelt écrit qu'elles se sont modifiées au point d'offrir, à l'insecte qui vient les féconder, une "véritable piste d'aéroport soigneusement balisée, tantôt par des stries ou des ponctuations colorées, tantôt par des touffes de poils correctement alignées. Mais l'orchidée va plus loin encore : elle a créé des glandes à odeur qui enivrent l'insecte et l'attirent. Et plus encore : elle mime si bien l'aspect de la femelle de certains insectes que le mâle, trompé, se précipite sur l'orchidée et, croyant féconder sa femelle, ne fait que déposer le pollen qu'il a reçu ailleurs dans le stigmate de la fleur. La disposition des poils qui recouvrent le labelle est absolument similaire à celle des poils de l'insecte femelle, de sorte que les partenaires ne se reconnaissent pas seulement par la vue, mais aussi par le contact physique. Bien plus, le labelle mimétique émet exactement la même odeur que la femelle de l'insecte, odeur d'ailleurs produite par les mêmes molécules.
Convergence incroyable, qui double le mimétisme physique, visuel, d'un mimétisme chimique rigoureux." (J.M. Pelt, 1983).
Et il y a aussi des plantes - nous en connaissons tous - qui ont choisi le mouvement pour défendre leur descendance ; les unes expédient leurs graines au loin par une sorte de ressort, d'autres les munissent d'ailettes et les confient au vent, d'autres encore à l'eau ou aux oiseaux...
 
Ce sont là des exemples de l'inventivité des fleurs, de leur créativité, de leur côté "hystérique". (Lorsqu'il traite des orchidées, le Pr. J.M. Pelt parle de "débauche" de "créativité", de "séduction", d’"invention ; ce sont les termes mêmes qu'emploie la littérature psychopathologique pour qualifier les hystériques). Mais il est d'autres plantes qui, figées, n'ont pour ainsi dire pas changé depuis la nuit des temps, et d'autres encore dont l'inventivité a inventé... des murailles, telles les magnolias qui protègent ce qu'elles ont de plus précieux, leurs ovules, dans des forteresses : "leurs ovaires sont des châteaux-forts, enfermant dans le donjon ovulaire les cellules femelles" écrit J.M. Pelt, qui, parmi bien d'autres exemples frappants, cite aussi celui du nelumbo, avec lequel "on passe en quelque sorte du château fort médiéval au fort de la guerre de 1914. Ses ovaires, en effet, sont portés par des organes émergent nettement au centre de la fleur comme les forts, mais enterrés comme dans une tranchée ou un trou individuel."
 
On peut voir, d'après ces quelques exemples, que les êtres humains ne sont pas les seuls à posséder, ensemble ou alternativement, un côté "obsessionnel" et un côté "hystérique". Les animaux et les plantes en font autant, privilégiant tantôt un caractère créateur "hystérique", sans cesse désireux d'accoucher d'idées ou d'œuvres nouvelles et tantôt un caractère "obsessionnel", préférant alors aménager leur environnement, à mettre de l'ordre, de la raison, du sérieux peut-être...
 
Les sociétés, en cela, ne me semblent pas agir différemment. J'ai fait allusion, déjà, à la guerre. Mais l'organisation sociale, l'art, la culture, me paraissent aussi suivre des schémas semblables. Tantôt, on assiste à des explosions d'inventivité, de créativité, toujours suivies (si tout va bien) d'une période de calme, durant laquelle on développe, améliore, modifie, aménage les inventions et découvertes de la période "hystérique". Puis, près un laps de temps variable, le code se transforme en corset et l'ordre devient immobilisme et ennui. Alors cette culture doit se renouveler ou mourir.
En art, pour prendre le plus ancien des exemples, les premières peintures figuratives datent de l'Aurignacien, c'est-à-dire de moins 30 000 ans environ. Les images, nous dit Leroi-Gourhan, sont encore "très abstraites et très gauches". Puis, le style II sort lentement du style I, au cours du Gravettien et du Solutréen ancien (env. ¬25 000 à ¬ 20 000 ; les figures d'animaux sont construites de manière très uniforme, avec des détails très sommaires. Les figures humaines, elles aussi, ont la partie centrale du corps énorme par rapport à la tête et aux extrémités. Au style III, Solutréen récent ¬(20 000 à ¬ 15 000 environ), "la maîtrise technique est alors complète, et les peintures, sculptures ou gravures sont d'une qualité d'exécution extraordinaire". Au style IV ancien (Magdalénien, 15 000 à ¬ 11 000 env.), le réalisme des formes est très poussé ; on trouve une foule de détails très précisément codifiés. La période tardive (style IV récent, Magdalénien, - 10 000 env.) : "Les animaux sont intégrés dans un réalisme où l'exactitude de forme et de mouvement est frappante. Vers ¬9 000, la fin du Paléolithique supérieur est marquée par un brusque déclin et la disparition des grottes ornées.
Et A. Leroi-Gourhan de conclure : "Ses 20000 ans de durée, des environs de 30 000 aux environs de 10 000 avant notre ère, en font la plus longue et la plus ancienne des aventures artistiques de l'humanité.
Le déroulement de son évolution est tout aussi cohérent que celui des autres qui l'ont suivi : c'est une trajectoire où l'on discerne une période d'enfance très longue, une apogée qui dure à peu près 5000 ans et une chute qui s'accélère brusquement. C'est donc un art "normal" qui a eu ses gaucheries de débutant, sa maturité, ses tours de main, un académisme même, qui serait parfois fastidieux s'il n'était aussi vénérable". (Leroi-Gourhan 1965 & 1971).
 
C'est donc ainsi que s'est développé l'art le plus ancien, du début à la chute. Et je donnerai comme autre exemple, inverse et complémentaire, celui qui est le plus récent : début du XIXe siècle, se mourait un art férocement académique - ironiquement dit pompier - qui étouffait les créateurs ; art ritualisé, figé, rigidifié, "obsessionnel" qui ne consentait plus aucun renouveau... tandis que souterrainement, à bas bruit, se préparait la merveilleuse explosion "hystérique" de la fin du siècle, qui devait entraîner dans sa ronde tous les arts et bien des façons de penser.
Il y a donc, à mon sens, des périodes d'intense créativité qui, sous peine de perdre toute efficacité, ont besoin d'être reprises, ménagées, codifiées, pour arriver à leur apogée. En des moments privilégiés, le côté créateur et le côté organisateur sont à peu près en équilibre. Mais, peu à peu, le côté "obsessionnel" envahit tout, sclérose tout. Alors, parce qu'il n'est plus possible de vivre dans un air aussi raréfié, l'élément hystérique reprend le dessus dans une explosion créatrice qui, à son tour, aura besoin d'être endiguée, disciplinée, contenue... et tout recommencera.
 
Quant aux sociétés, chacun connaît de ces cultures tellement figées qu'elles en sont pétrifiées.
Ce que nous savons de l’URSS, par exemple, donne à penser que, corsetée dans sa bureaucratie, elle doit, par force ou par raison, exploser ou imploser ; l'avenir nous le dira.
Pour moi, cette société évoque l'Empire des Incas : dans l’esprit de ses dirigeants, l'Empire représentait le Monde, organisé par l'ethnie inca. Il coïncidait avec le cosmos, tiré du chaos par l'effort civilisateur continu du peuple de Cuzco. Hors de lui, il ne pouvait y avoir que désordre et barbarie. Deux lignes imaginaires, se croisant au cœur de la capitale et se prolongeant jusqu'aux frontières, divisaient l'Empire en quatre sections... Chacune de ces sections était à son tour divisée en unités de 10 000 familles, qui étaient subdivisées en unités de 1 000, de 100, et de 10 familles. Chaque unité était placée sous la responsabilité d'un fonctionnaire, de qui dépendaient les fonctionnaires responsables des unités immédiatement inférieures"... "L'empire Inca se présentait d'abord comme intégrateur de l'ordre social traditionnel. Il opérait la synthèse de l'organisation pyramidale et segmentaire des ethnies andines sur lesquelles il reposait. Il prolongeait et coiffait les échafaudages de chefferies, de la même manière que celles-ci prolongeaient et coiffaient les échafaudages d'ayllu. En fait, l'Empire, la chefferie et l'ayllu entraient dans le même rapport d'homologie : ils se reproduisaient en s'englobant". (Henri Favre, 1975).
 
Ou encore : "L'emprise de la religion sur les Indiens était profond ; la vie ne représentait qu'un aspect matériel de l'existence et comme la religion était la vie, que la vie était entièrement soumise au contrôle de puissances invisibles et omniprésentes, l'Indien, afin d'assurer son bien être, était forcé d'arriver à une entente tacite avec ces puissances. C'était donc sous ce signe que s'écoulait toute son existence, la vie-type des hommes anonymes, base de la pyramide que constituait l'Empire inca" (V.W. von Hagen 1970).
 
On comprend qu'une telle organisation devait nécessairement reposer sur une bureaucratie tatillonne et omniprésente, et que l'Empire ne devait pas être un modèle de souplesse.
Comment d'ailleurs changer quoi que ce soit à une organisation qui représentait le cosmos, et hors de laquelle tout n'était que "désordre" ? Ou bien, ailleurs, comment désirer modifier un Empire qui, par définition, fabrique des "lendemains qui chantent" ?
 
Dans son article sur l'utopie, Janine Chasseguet-Smirgel décrit la répétitivité des fantasmes utopistes ; elle met en évidence la monotonie de conception des créateurs d'utopies, de Platon à Aristote, de Thomas More à Fourrier. Son étude montre la méfiance et même la haine qu'ont les utopistes pour la "différence" ; Elle cite, par exemple, Thomas More (1515) : "L'île d'Utopia contient cinquante-quatre villes magnifiques. Le langage, les mœurs, les institutions, les lois y sont parfaitement identiques. Les cinquante-quatre villes y sont bâties sur le même plan, et possèdent les mêmes établissements, les mêmes édifices publics, modifiés suivant les exigences des localités". Tout est étroitement réglementé ; la disposition des Utopiens à table, l'âge du mariage des filles et des garçons, le nombre de familles dont se compose la Cité", etc. (J. Chasseguet-Smirgel, 1984).
 
Utopie ? Pas vraiment, cela se passait à peu près ainsi chez les Incas, et si les pays totalitaires actuels n'y sont point parvenus, ce n'est pas par désir de laisser un peu de liberté à leurs citoyens, mais par impossibilité. Aussi voit-on bien là comment les utopies, loin d'être créatrices comme le croient leurs inventeurs sont, par leur rigidité, leur uniformité, leur obsessionnalité fermée, tout entières du côté de la pulsion de mort. Ceux qui veulent les mettre en place désirent sincèrement apporter le bonheur à leurs concitoyens, sans savoir que même le bonheur, s'il est immobilité, uniformité, refus de la différence, est Mort. Alors que la vie est faite de mille choses différentes entrelacées de bonnes, de moins bonnes et de mauvaises aussi. Et que c'est justement la possibilité de faire coexister, non sans mal parfois, toutes ces différences, qui permet la Vie.
 
J'ai donc proposé des exemples qui montrent des alternances - lentes, ou bien si rapides qu'elles semblent simultanées - de moments "hystériques" et de moments "obsessionnels" dans des sociétés. Ce mélange représente l'état d'équilibre, étant entendu que, chez les êtres vivants, équilibre n'est pas immobilité, mais au contraire activité constante pour corriger les déséquilibres trop importants.
D'autres exemples proposés concernent des sociétés figées, "obsessionnelles" depuis si longtemps qu'elles sont devenues pathologiques et ne peuvent plus se rééquilibrer sans drames.
 
Existe-t-il des sociétés trop "hystériques" ? Peut-être la nôtre en est-elle un exemple, et peut-être sommes-nous dans une étape "hystérico-maniaque" de notre évolution. Que penser en effet d'une civilisation qui invente sans arrêt, sans être capable d'ordonner ou d'utiliser vraiment ses découvertes ? Pour une part seulement, car il est des inventions admirables et d'autres extrêmement utiles, mais tout de même... Une culture où l'on préfère parfois refaire une recherche scientifique plutôt que de vérifier si elle n'a pas été faite déjà... Où on publie tant de livres médiocres chaque année qu'il est bien possible que l'œuvre de qualité passe inaperçue... Où on sacrifie des millions d'arbres, de mètres cubes d'eau, de réserves irremplaçables pour fabriquer de l'inutile... Où des millions d'hommes et de femmes travaillent huit, dix heures par jour ou plus pour produire des gadgets dont nul n'a besoin et qui seront cassés, jetés presque aussitôt, allant enrichir ainsi les déchets dont on ne sait plus que faire... N'est-ce pas là mépriser le travail, la peine, la souffrance et la dignité des êtres humains aussi bien que celle des animaux, et même des plantes et de notre planète-mère ?
N'est-ce point là hystérie pathologique?
 
Résumé
Pensée créatrice - Pensée organisatrice
Deux façons d'être au monde, parmi d'autres dualismes, se partagent les êtres vivants. L'une s'inscrit dans la trajectoire de ce que, dans sa forme pathologique, on appelle Hystérie. L'autre dans celle de la Névrose obsessionnelle. La première représente l'instance créatrice, l'autre celle qui met de l'ordre, organise, lasse. C'est de leur mélange harmonieux que naît l'équilibre chez les hommes, de l'excès de l'une ou de l'autre que naît la souffrance. Il existe aussi de cultures pathologiquement "obsessionnelles" (Utopies, Etats totalitaires) tandis que d'autres "produisent" - plutôt qu'elles ne créent - sans fin et sans but véritable, d'inutiles brimborions.
 
Mots-clés : Hystérie. Névrose obsessionnelle. Créativité Utopie. Totalitarisme.
 
Sumary
Creative thought - Organizing thought.
Two ways of being in the world, among other dualism, divide the living. They look like as we call, under their pathological form "hysteria", and "Obsessional neurosis". The first represents the creative dimension, while the other establishes order, organization, and class. It is from this harmonious blend that the equilibrium of man is born; any excess of one or the other leading to sufferance. There also exists pathologically "obsessional" cultures (Utopias, Totalitarian States), where as others produce - rather than create - without end and without veritable purpose, useless baubles.
 
Key word: Hysteria. Obsessional neurosis. Creativity. Utopia. Totalitarian state.
 
Bibliographie
 
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