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Éloge de l'interdit
Éloge de l'interdit



Sortie: 2010
Editions: Eyrolles

Du bon usage de la haine et du pardon
Du bon usage de la haine et du pardon



Sortie: 2007
Editions: Payot

L'impossible deuil des morts perdues. "Eloge des rituels"

1991, Psychanalyse dans la Civilisation n°5

Gabrielle Rubin
Société Psychanalytique de Paris
Psychanalyste, Dr. Es Lettres

Les auteurs qui se préoccupent des inguérissables plaies qu'ont créées, que créent encore les "morts sans sépulture" sont de plus en plus nombreux. Ils ne s'intéressent plus seulement aux survivants des génocides qui ont ensanglanté et ensanglantent encore notre planète, mais aux descendants à la deuxième, voire à la troisième génération, de ceux qui ont disparu sans laisser de traces.
Ces tragédies immenses, ces centaines de milliers, ces millions de morts hantent nos mémoires et le souvenir de l'Holocauste, du massacre des Arméniens, des Kurdes, des Cambodgiens et de tant et tant d'autres victimes doit à jamais demeurer vivant en nous. (Dans ce même numéro, l'excellent article d'Hélène Piralian nous éclaire remarquablement sur ce sujet.)
 
Ce dont je voudrais faire état ici est à la fois très éloigné et pourtant proche de ces tragédies.
Les génocides ont été des meurtres délibérés qui ont plongé d'innombrables familles, des peuples entiers dans le désespoir d'un impossible deuil. Le cas dont il sera ici question n'est une tragédie que pour une seule personne ; ce ne fut pas un assassinat, dû à la cruauté d'autres êtres humains, mais une mort naturelle, survenue dans des circonstances banales.
Le défunt a été enterré, ses restes sont dans un lieu connu ; il s'est donc agi d'un événement très différent d'un génocide. Il existe pourtant un point commun entre cette mort et celle des défunts dont le corps n'a pas pu être reconnu et enseveli. Et ce, non pas dans la réalité extérieure, mais dans la réalité interne de la compagne du mort, dans son refus inconscient de reconnaître le décès, ce qui a entraîné l'impossibilité, pour elle, de faire le travail du deuil. Ce n'est donc pas une circonstance extérieure, comme dans le cas des génocides, qui a rendu ce travail impossible pour le survivant, mais un refus interne d'en accepter la réalité.
 
Jane est une agréable jeune femme d'une quarantaine d'années, qui est restée seule après la mort d'un compagnon avec lequel elle a vécu entre vingt et vingt-cinq ans, et qu'elle me dit avoir profondément aimé. Depuis ce temps, tout en ayant ce que l'on peut appeler une vie agréable : un travail intéressant, une aisance financière appréciable, une bonne santé, une famille attentionnée, (sa mère et son beau-père, un frère aîné et une sœur plus jeune), elle traîne une insupportable difficulté à vivre.
Elle a eu, après la mort de son compagnon, un certain nombre d'aventures qui auraient pu devenir durables si elle l'avait voulu, mais qui ont tourné court, chaque fois de son fait. Cela avait été une des motivations de sa demande d'analyse, car elle voulait savoir pourquoi il devait en être ainsi. Ce fut une importante partie de notre travail commun que d'analyser ce problème, dont l'origine se trouvait, comme il fallait s'y attendre, dans des angoisses d'abandon datant de la prime enfance.
Ce n'est toutefois pas cela qui sera examiné ici, mais seulement ce qui se rapporte à un aspect ponctuel de son angoisse d'abandon : l'impossibilité de faire le deuil de ce compagnon, bien que plus de dix ans se fussent écoulés.
Après plusieurs années d'analyse, et alors que son plaisir à vivre s'était accru de beaucoup, Jane, dans la séance qui suivit le long week-end d'un 1er novembre, me dit : "Je suis allée passer ce week-end chez ma mère et mon beau père, et ça a été horrible. D'abord, lorsque je suis allée faire une promenade en voiture avec ma mère, j'ai essayé de lui parler de mes problèmes, et elle m'a répondu distraitement. Je n'ai pas supporté... C'est vrai que c'était elle qui conduisait et qu'elle devait faire attention à la route. Mais justement ! Je ne supporte pas que le monde extérieur vienne faire irruption comme ça ! Quand ce n'est pas moi qui conduis, l'autre doit penser à la route, alors... Il ne pense pas à moi, forcément ! Pas QU'A MOI, et ça me fait mal." ¬ Elle réfléchit. "Et puis, quand un autre conduit, c'est lui qui est actif, et moi passive. Ça aussi c'est dur... Que c'est étrange ! C'est comme si mes mots avaient ouvert un nouvel horizon devant moi. Je comprends des choses..." Elle se tait un long moment, s'émerveille d'avoir découvert la force, jusque-là niée, de sa pulsion d'emprise, de son désir de tout maîtriser. Ce désir avait été évidemment longuement analysé, mais elle venait, pour la première fois, de faire sienne cette analyse. Elle se demanda alors ce qu'elle allait bien pouvoir faire de sa nouvelle acquisition et où cela allait la mener.
"J'ai été horrible pendant ce week-end. Surtout le jour de la Toussaint. Maman m'a dit : Viens, on va aller fleurir la tombe de ton père. Elle est allée chercher des fleurs, moi j'ai refusé, mais je l'ai conduite en voiture au cimetière. Pendant le trajet, je l'ai couverte de ridicule, de quolibets. J'ai dit : Bien sûr, il faut y aller le 1er novembre, comme tout le monde ! Ça se fait, c'est bien vu ! Toi, aller sur la tombe de papa à date fixe, comme tous ces crétins de bourgeois, qui s'endimanchent pour s'y rendre en procession ! Et toutes ces fleurs, tous ces bouquets. Tu te rends compte de combien d'enfants du tiers-monde on pourrait nourrir avec ça ? Et ainsi de suite jusqu'à la porte du cimetière. Elle l'a mal pris, elle est partie en claquant la porte de l'auto et moi... je l'ai laissée partir seule..."
Silence "Moi, je ne suis jamais allée sur la tombe de Christian ; le jour de l'enterrement, oui, bien obligée ! Mais jamais plus depuis."
Et comme je demande pourquoi, elle reste un moment silencieuse, nous épargnant le "parce que je ne suis pas conformiste, moi !" qu'elle n'eût pas manqué de proférer victorieusement quelques années plus tôt.
Elle dit, lentement et avec difficulté : "Parce que cela aurait voulu dire que je reconnais qu'il est mort..." Elle s'arrête.
"Comment ai-je pu dire cela ? C'est incroyable ! Bien sûr que je sais qu'il est mort, j'ai tenu sa main pendant toute son agonie. C'est incroyable... Au fond, c'est vrai, au début je ne savais pas, je ne voulais pas savoir qu'il était mort. C'est pour ça que j'ai eu tout de suite des aventures, au grand scandale de la petite ville où nous vivions. Depuis quelques années, je le sais vraiment qu'il est mort, j'en ai pris conscience, mais je n'aurais jamais pu le dire. Et maintenant je le dis, et avec calme encore : Christian est mort".
"Reconnaître tout haut qu'il est mort ! Que je ne suis pas plus forte que la mort ! J'en ai voulu à ma mère d'être capable d'aller fleurir la tombe de son mari, de reconnaître qu'il est mort ; elle l'a fait avec de la tristesse, bien sûr, et elle ne l'a jamais oublié. N'empêche, après cinq ans de deuil, elle s'est remariée...
"Et pourtant, on aurait pu croire qu'elle ne se consolerait jamais ! Elle en a fait toute une histoire : vêtue de noir, mon frère, moi et ma sœur aussi. Nous habitions la France profonde alors, et la petite ville n'était pas tendre avec ceux qui ne respectaient pas ses coutumes, je l'ai constaté après la mort de Christian ; ils n'ont pas admis que je sorte avec d'autres hommes si tôt après sa mort. Bon, moi j'ai peut-être été un peu vite... Mais maman ! Aucune sortie pendant des mois, pas même au cinéma.
Et puis, peu à peu, elle a commencé à porter des vêtements plus clairs, puis à sortir dans la famille, puis... elle s'est remariée. Elle a une vie heureuse, je crois ; bien plus que moi en tout cas."
 
J'arrêterai là le compte rendu de ce fragment de séance pour essayer d'en tirer quelques idées plus générales sur la nécessité des rituels de mort, et comment ils peuvent aider les survivants à faire le travail du deuil.
Si les façons d'exprimer (d'expulser) le deuil, si les rituels ont été et sont très différents suivant les temps et les lieux, il faut pourtant constater qu'ils ont toujours et partout existé, comme nous l'ont enseigné les ethnologues et les préhistoriens.
Je ne citerai ici que ce qui concerne notre civilisation.
En prenant arbitrairement mon point de départ au moyen-âge, et mes premiers exemples chez Ariès (1977), j'indiquerai qu'à cette époque : "le deuil des survivants était sauvage ou devait le paraître. A peine la mort est constatée qu'éclatent les scènes les plus violentes du désespoir".
C'était même le mort qui devait garder calme et simplicité devant l'échéance : sûr de la résurrection, son attitude montrait sa confiance en la miséricorde divine. Les parents et amis, au contraire, se chargeaient de tout exprimer. Dans ses "Essais sur l'Histoire de la Mort", Ariès écrit :
"Pendant le Haut moyen-âge, les guerriers les plus durs ou les souverains les plus illustres s'effondraient devant les corps de leurs amis ou parents, nous dirions aujourd'hui comme des femmes, et des femmes hystériques. Le roi Arthur, sur le champ de bataille, Charlemagne à Roncevaux se désespèrent, s'évanouissent, baisent du mort "les yeux et la bouche qui était glacée...", mais, à part quelques inconsolables qui faisaient retraite dans les moutiers, une fois passées les grandes gesticulations de douleur, les survivants reprenaient la vie où ils l'avaient laissée."
Etait-ce hypocrisie ? Je ne le pense pas ; je crois, tout au contraire, que la possibilité d'exprimer leur souffrance à travers les rituels de deuil alors en vigueur avait permis à ces preux d'atténuer leur douleur, puis de la surmonter.
 
Peu à peu, lentement, les choses se mirent à changer, le rituel devint de plus en plus codifié, précis ; à partir du XVIIe siècle, des manifestations, qui à l'origine étaient censées exprimer la douleur, le déchirement d'une séparation, prirent un caractère social et obligatoire comme si, la foi se faisant moins absolue et moins naïve, les rituels devenaient encore plus nécessaires.
Ariès note que "après la période de deuil, la coutume ne tolère plus de manifestations personnelles. C'est donc désormais (et de plus en plus) la société qui va prendre en main l'expression du deuil des survivants. Non pas leur douleur, cela ne se peut, mais son expression, ritualisant aussi bien les périodes de souffrance que celle où l'on n'a plus le droit d'en faire état.
Un exemple de rituel à cette époque nous est donné par Michel Voyelle (1974) qui, décrivant un deuil à la Cour, note que c'est là que s'exacerbaient ces pratiques. Il en a lui-même recueilli la description dans "L'Ordre Chronologique des Deuils de la Cour" (1765) : "Le grand deuil de père et mère était de six mois : pendant les trois premiers mois, on portait la laine en popeline ou ras de Saint-Maur, la garniture d'étamine avec effilé uni, la coiffe pendante, les mantilles de même étoffe, ainsi que l'ajustement ; des manches de crêpe blanc, garni d'effilé uni. On quittait ensuite la coiffe, on prenait des barbes frisées et on pouvait mettre des pierres noires. Les trois mois finis, on prenait la soie noire pour six semaines ; le pou de soie en hiver, le taffetas de Tours en été, avec les coiffures, les manches, fichu de gaze brochée, garni d'effilé découpé, soit en grand habit soit en robe. Les six dernières semaines étaient de petit deuil. On prenait le noir ou le blanc avec la gaze brochée et les agréments pareils. On pouvait alors porter des diamants..." En ce qui concerne l'habitation : "Les antichambres devaient être tendues de noir, la chambre à coucher et le cabinet de gris pendant un an, les glaces cachées pendant six mois..."
 
Le XIXe siècle, dit Ariès, n'apporta aucune atténuation à la rigueur du deuil. Là où il y avait mort, les hommes, les femmes, les enfants, les domestiques, et même les chevaux et les abeilles étaient mis à part de la société par les crêpes, les voiles, les tissus noirs qui étaient leur lot.
Puis tout se mit à changer ; la nécessité millénaire du deuil, spontanée ou plus ou moins imposée suivant les époques, fut remplacée, au milieu du XXe siècle, par son interdiction.
 
C'est à un sociologue anglais, Geoffrey Gorer, que nous devons le dévoilement de cette loi non écrite de nos sociétés. C'est de son expérience personnelle que Gorer tira son hypothèse, mais une enquête sociologique, organisée en 1963 en Angleterre, en montra le bien-fondé et ne fit que préciser et affiner les idées qu'il avait proposées dans son article "The Pornography of Death" : "La société moderne a privé l'homme de sa mort et elle ne la lui rend que s'il ne s'en sert plus pour troubler les vivants". "Réciproquement, écrit Ariès, elle interdit aux vivants de paraître trop émus par la mort des autres, elle ne leur permet ni de pleurer les trépassés ni de faire semblant de les regretter".
 
Il n'est pourtant pas sans danger, me semble-t-il, de supprimer ou même de trop réduire les rituels de deuil, car ils sont chargés de soulager les personnes et les sociétés d'une partie de leurs craintes et douleurs face à la mort.
D'une part, ils les protègent du retour et de la vengeance fantasmatique des morts - cf. Freud (1912) qui, s'appuyant sur les observations des ethnologues, montre une concordance entre les craintes inconscientes de ses patients et les peurs des peuples primitifs : les uns et les autres se mettent à l'abri des défunts par des rituels et "une foule de cérémonies destinées à les tenir à l'écart, à les chasser".
De l'autre, ils ont pour fonction d'atténuer la souffrance excessive des survivants en la bornant par des limites rigides qui, étant déterminées et connues à l'avance, sont rassurantes. Ce sont ces limites qui font du rituel un contenant et lui permettent d'offrir une aide aux endeuillés, à un moment où leurs propres défenses sont débordées.
Les rituels obsessionnels eux-mêmes, pour pénibles qu'ils puissent être, sont destinés à protéger le malade : "Ainsi le cérémonial (de l'obsédé) commence par être un acte de défense ou une assurance contre quelque chose, une mesure de protection" écrit Freud dans "Actes obsédants et exercices religieux" (1907).
Les rituels de mort, qui ne sont évidemment pas pathologiques, nous sont encore plus utiles, ainsi que me paraît le montrer le deuil sans fin de Jane : en croyant l'annuler, elle ne faisait qu'en refouler la réalité, s'interdisant, du même coup, d'en dépasser la souffrance en un temps raisonnable.
 
Une autre remarque me semble renforcer cette façon de voir : à partir du XIXe siècle, temps où la non-religiosité s'est beaucoup développée, les positivistes, les agnostiques, s'ils ont abandonné la foi et ne croient plus en une vie après la mort, cultivent le souvenir des morts avec une intensité sentimentale qui les fait plus fortement "ritualistes" que les croyants. Ces rituels étant justement destinés, me semble-t-il, à remplacer la consolation qu'apportait une religion qui promettait des retrouvailles futures.
C'est dans son "Essai sur l'Histoire de la Mort en Occident" (1975) qu'Ariès note : "Dès la fin du XVIIIe siècle, mais encore au XIXe et au XXe siècle français, anti-cléricaux et agnostiques, les incroyants seront les visiteurs les plus assidus des tombes de leurs parents".
C'est ainsi qu'Emile Corra, un rationaliste du XIXe siècle qui représentait une bonne partie de l'opinion et qui eut son heure de gloire, pouvait écrire que dans les sociétés occidentales, et en particulier dans la française, le culte des morts, loin de s'affaiblir, ne fait que se renforcer.
"Dans ces sociétés, le culte des morts est désormais inspiré par une piété exclusivement humaine, par la persistance seule de l'affection que nous avons éprouvée pour les êtres chers que nous avons perdus"... "Cette forme nouvelle du culte des morts est l'œuvre du cœur humain, libéré de toute entrave dogmatique ; c'est l'effet du fétichisme spontané, naturel, éternel, qu'une raison éclairée prémunit contre des croyances et des actes absurdes". Puis, tout en critiquant sévèrement le catholicisme et toute forme de religion, il n'en conclut pas moins que, débarrassées de toute influence théologiques, ces mœurs, puisqu'elles ont été ratifiées par la République, sont "salutaires, aussi vieilles que l'humanité et dureront autant qu'elle".
Il ne faut pas penser que seuls des personnages tels que Corra, devenus pour nous ridicules, soutenaient ce point de vue. Michel Voyelle (1983) note : "La science sûre d'elle-même et dominatrice, c'est chez Ernst Haeckel que nous allons la chercher à la fin du XIXe siècle, ainsi que dans un ouvrage de vulgarisation, traduit dans toutes les langues : "Les Enigmes de l'Univers" dont un chapitre traite précisément de l'immortalité de l'âme". M. Voyelle note que, même s'il est un peu oublié aujourd'hui, Haeckel n'en est pas moins un authentique savant, qui fait le lien entre les "grands ancêtres" et les post-hégéliens. Spécialiste du plancton et du milieu marin, Haeckel part de ses études pour affirmer que l'âme n'existe pas, la résurrection de la chair non plus et l'âme/substance, l'âme/air, ou l'âme/éther pas davantage. Seule la science est fiable, car elle s'appuie sur des données matériellement vérifiables ; et Voyelle de conclure : "Dans sa massivité et dans sa confiance maîtrisée, le grand biologiste nous résume, pédagogiquement, la vulgate de l'homme de science à la fin du siècle".
 
Mais le problème devient alors : s'il n'y a plus de Dieu, à qui confier l'âme des morts, où la déposer ? Il serait simpliste de croire qu'à partir du moment où, au niveau conscient, on ne croit ni en Dieu ni en une âme immortelle, ce problème soit résolu ; Jane, tout à fait athée, n'en était pas moins envahie par une âme dont elle ne savait quoi faire. Une âme/souvenir qui, en elle, refusait de s'accepter comme morte.
 
Il me semble que Jane offre un modèle valable pour bien d'autres cas : qu'il s'agisse de l'impossibilité matérielle ou psychique de donner un lieu de repos à une dépouille mortelle et de lui rendre hommage, alors, quel que soit notre désir de croire en la science, d'être rationnels, voire raisonnables et adultes, et que l'on soit athée ou pas, il devient trop dur d'affronter la mort - celle des autres, mais c'est toujours aussi de la nôtre qu'il s'agit ¬ sans la consolation infantile qui nous fait penser que là-haut nous retrouverons ceux que nous aimons, c'est-à-dire aussi les bras protecteurs (figurés par le paradis) de la mère toute puissante, de celle qui jamais n'abandonne. C'est alors le rituel qui peut, grâce à sa fonction contenante/maternelle, remplacer ce fantasme-là et permettre au survivant de trouver le repos.
 
Dans le même temps que certains donnaient toute leur confiance à la science, ceux qui gardaient la foi, ou du moins ses pratiques, allumaient les cierges, mettaient de l'eau bénite lors de la mort d'un proche ; la maison se remplissait de voisins, de parents, d'amis... Le glas sonnait à l'église... un avis de deuil était affiché à la porte... au jour de l'enterrement, après le long défilé des condoléances, un lent cortège, salué par les passants, accompagnait le cercueil au cimetière... etc.
Ces coutumes n'étaient pas très éloignées de celles encore pratiquées dans la province française vers le milieu de notre siècle, celles qu'avait observées la mère de ma patiente pour, semble-t-il, son plus grand bien : trois mois de grand deuil, femmes tout de noir vêtues, tête voilée de noir ; après quoi on passait au petit deuil, où des touches de blanc venaient symboliser un adoucissement de la peine, enfin le demi-deuil, durant lequel le mauve, couleur claire mais décente, ¬était admis.
Ces rituels avaient été refusés avec horreur et mépris, par ma patiente. Je ne veux certes pas dire que c'était la seule raison pour laquelle de graves problèmes altéraient sa santé et entravaient sa vie, mais je pense qu'accepter ce rituel (ou un autre, pourvu qu'il soit valorisé) l'aurait beaucoup soulagée : il l'aurait aidée à contenir son chagrin, en le rythmant et en l'enserrant dans des limites stables et préétablies.
 
Toutes sortes de raisons rationalisantes sont mises en avant pour expliquer cette nécessité des rituels de deuil. Ariès (1975), par exemple, écrit que les rituels funéraires étaient destinés à "défendre les pauvres morts de la hâte avec laquelle on les remplaçait", et justifie sa proposition en parlant de Nicolas Vetsoris, bourgeois de Paris qui, ayant enterré sa femme morte de la peste le 3 septembre 1522, se remaria le 13 janvier suivant, premier jour possible, au regard de la religion, après les fêtes de Noël.
Loin d'enterrer les morts et de les oublier aussitôt (après tout, peut-être Nicolas Vetsoris se remariait-il aussi vite pour de tout autres raisons ? Pour mettre sa nouvelle femme comme un bouclier entre lui et la morte, par exemple... comment savoir ?), il me semble au contraire que nous avons gardé quelque chose de la crainte que le mort ne vienne hanter le vivant ou même ne vienne le chercher pour l'emmener avec lui : "Si tu ne tiens pas ta promesse, je viendrai te tirer par les pieds après ma mort" dit, en plaisantant, celui qui doute de la fidélité du survivant.
Et Jane, toute rationaliste qu'elle fût consciemment, avait peur que sa "trahison" envers le défunt ne lui portât malheur. En refusant les rituels de deuil, elle s'autorisait inconsciemment à penser que son compagnon n'était pas mort, et que donc ses aventures n'étaient que banales infidélités envers un vivant. Mais, du même coup, elle s'interdisait de vivre pleinement. (Et Nicolas Vetsoris, eut-il une vie heureuse après son veuvage bâclé et son remariage ?).
 
Au cours d'une séance, tandis que je reprenais l'interprétation selon laquelle elle se sentait obligée d'abriter à l'intérieur d'elle-même son compagnon mort, puisqu'elle lui refusait fantasmatiquement une tombe à l'extérieur, s'empêchant du même coup de garder en elle le souvenir du vivant aimé, elle cria, dans un flot d'émotion : "Mais si je faisais autrement, je mettrais en danger le mari et les enfants que je pourrais avoir un jour ! Elle montrait ainsi que demeurait bien, dans son inconscient, la croyance que le mort veut saisir le vif et que, de plus, par sa mort, le défunt avait acquis une infinie puissance, qui le faisait maître de la vie, de la mort, du bonheur...
Les associations et interprétations qui se développèrent à partir de cette séance nous permirent de voir clairement une autre des raisons qui poussait Jane à croire inconsciemment à la grande dangerosité et à la toute puissance du mort : puisqu'elle se vivait comme fusionnée avec lui, l'abritant en elle, l'omnipotence du défunt, fût-elle maléfique, lui permettait de ne pas renoncer à la sienne propre. Si elle avait laissé le mort reposer enfin en paix elle l'aurait perdu en tant qu'objet d'identification omnipotent, perdant ainsi du même coup ce qui lui avait permis de se fantasmer, jusque-là, comme plus forte que la mort.
 
Tel n'est évidemment pas le cas des conjoints, enfants ou amis des déportés, morts sans qu'on ait un lieu, inscrit dans la terre, ou situer leurs restes. Nulle omnipotence dans leur cas. Ce que je voulais montrer c'est que le travail des rituels facilite le travail du deuil. De même, les familles de ceux qui sont morts en mer ont un rituel spécifique qui pallie le manque de sépulture visible.
 
L'Occident, fier ¬-à juste titre d'ailleurs- ¬des étonnantes découvertes de sa science s'est cru, en un premier temps, assez fort pour défier la mort. Puis, détrompé, il a "fait comme si" elle n'existait plus. Autrement dit, pris de peur, il a essayé de se servir de la toute puissance de la pensée, de la pensée magique, pour la nier. Mais pour pouvoir nier son existence, il fallait aussi refuser les rituels. Certes, ce ne sont pas tous les Occidentaux qui poussent l'excès jusqu'où l'a poussé Jane ; mais elle est justement un de ces cas extrêmes qui nous permettent de mieux comprendre les raisons inconscientes qui nous mènent.
L'abandon des divers rituels, qu'ils soient de deuil, de passage, religieux, ludiques ou autres, a certainement quelque chose à faire avec l'omnipotence, avec le refus de la castration symbolique.
S'il est évidemment impossible et d'ailleurs peu souhaitable de revenir en arrière, on pourrait, en revanche, inventer de nouvelles formes de rituels ; un exemple vient aussitôt à l'esprit : celui de nos modernes festivals, qui se multiplient un peu partout, prenant la place des rituels de fête d'antan.
 
Jane, quant à elle, avait préféré rester "collée" au mort plutôt que d'accepter l'aide que pouvaient lui apporter les rituels de deuil, aussi réduits soient-ils à notre époque. Elle avait ainsi "choisi" de réactualiser la compulsion de répétition qui l'avait fantasmatiquement obligée à rester fusionnée à la mère de sa petite enfance, ce qui provoquait drames et fureur à chaque séparation d'avec l'un de ses Objets. Ce n'est qu'après que ses terreurs d'abandon ont pu être suffisamment élaborées et réduites que Jane, ayant quelque peu accepté une défusion d'avec sa mère fantasmatique, put envisager de reconnaître la perte de son compagnon, puis se permettre de retrouver l'emplacement de sa tombe, de s'y rendre, etc.
Car de même qu'elle avait préservé son omnipotence infantile en gardant un amour fusionnel avec la mère archaïque, de même, vingt-cinq ans plus tard, elle était restée fusionnée à la toute puissance fantasmée du mort ; pour elle, en effet, seule l'incorporation d'un mort devenu tout puissant était à même de la protéger de ses angoisses d'abandon.
 
Mélanie Klein, dans "Le deuil et ses rapports avec les états maniaco-dépressifs" (1934), avait bien vu les liens étroits qui existent entre les défenses obsessionnelles et le triomphe maniaque, et comment l'échec des unes favorise l'apparition de l'autre, avant de conclure : "A ce propos, je tiens à souligner la portée du triomphe, intimement lié au mépris et à la toute-puissance, comme élément de la position maniaque.
Ainsi refusons-nous d'intégrer le scandale que représente cette mort qui continue à nous narguer, alors que notre superbe nous pousse à croire que nous avons tout maîtrisé¬ ou que nous allons bientôt le faire. Nos habitudes de vie actuelles, notre façon de reléguer les mourants à l'hôpital, d'écourter les cérémonies de deuil jusqu'à presque les supprimer, ne font que reprendre les motivations qui poussèrent Jane à refuser de reconnaître la mort de son compagnon : refus des rituels (obsessionnels) et donc recours à l'omnipotence et au triomphe maniaque, qui se révèle n'être, finalement, qu'une défense bien inefficace et illusoire contre la dépression liée aux angoisses de séparation.
 
Si nous n'avons plus tout à fait la naïveté de Corra, qui écrivait : "Biologiquement, la mort n'est pas une conséquence obligatoire des conditions auxquelles la vie est subordonnée. La science, on le sait, considère aujourd'hui la vieillesse comme une maladie que l'hygiène future permettra probablement d'éviter ou d'ajourner", nous nous conduisons pourtant comme s'il devait en être ainsi. Car si la mort est niée, la vieillesse, elle, est devenue un tabou : on parle de troisième, voire de quatrième âge ; une folle valorisation de son contraire, la jeunesse, oblige bien des gens à pratiquer gymnastique intensive, chirurgie esthétique, exploits divers, non pour leur santé, leur bonheur ou leur plaisir, mais par obligation sociale ou professionnelle de paraître jeunes.
"La vie dans la pensée de la mort, écrit Michel Voyelle, cette pédagogie qui a imprégné tout un héritage, n'est plus de saison".
Mais pourtant, les enfants français, interrogés en 1978, se plaignaient qu'on ne leur ait pas parlé de ces choses, qu'on ne les ait pas "rôdés à la mort" (sic).
 
Est-ce faire la part trop belle à l'insight de ces enfants que de penser qu'ils ont senti la nécessité d'apprendre le deuil ? Car ne nous y trompons pas, tous les rites de passage sont, pour une part, des rituels de deuil qui, paradoxalement, nous apprennent à vivre : la naissance, le sevrage, la marche, l'école, l'adolescence, etc.
A chaque passage, nous devons faire le deuil de l'étape antérieure et nous élancer vers l'inconnu, les rituels étant justement destinés à nous aider dans ces passages difficiles. Si j'ai choisi, pour illustrer le côté positif des rituels (qui sont le produit de notre part obsessionnelle normale), le plus angoissant d'entre eux, c'est qu'il me semble, pour cette raison même, rendre plus évidente encore l'omnipotence infantile qui nous fait les rejeter.
 
 
Bibliographie
 
Ariès Philippe, 1975: "Essai sur l'histoire de la mort en Occident" Ed. Seuil.
1977: "L'homme devant la Mort", Ed. Seuil.
Corra Emile, 1907 : "Le rôle social des morts" Ed. Sté. Positiviste Internat.
Freud Sigmund, 1907 : "Actes obsédants et exercices religieux", P.U.F. 1973.
1912: "Totem et Tabou", P.B.P. 1971.
Gorer G., 1955 : "The pornography of death" Encounter, 1955
1963 "Death, grief and mourning", Doubleday N-Y.
Klein Mélanie, 1940 : "Le deuil et ses rapports avec les états maniaco-dépressifs", in "Essais de Psychanalyse", Payot 1980.
Voyelle Michel, 1974 : "Mourir autrefois", Gallimard. 1983.
"La mort et l'Occident", Gallimard.
 
Résumé
 
Tombés en désuétude, les rituels de mort ne nous font-ils pas défaut ? Les insurmontables peines des descendants de ceux qui, innombrables : Juifs, Arméniens, Kurdes, etc., sont morts sans que les survivants aient un lieu auquel accrocher leur mémoire, et sans que, sur ce lieu, un rituel de deuil ait pu être vécu, semblent montrer son importance. En effet, les rituels (obsessionnels/normaux), ont une fonction contenante/maternelle qui nous aide à faire le travail du deuil. Cette hypothèse est étudiée à partir d'un cas clinique, dans lequel la patiente, tout en reconnaissant la mort de son compagnon au niveau conscient, la refusait au niveau inconscient.
 
Mots clé : deuil, rituel, génocide, mort, tombe
 
Summary
 
Aren't we lacking the rituals of death as they have become obsolete? The insurmountable descendant's sorrows of those, innumerable: Jews, Armenians, Kurds, etc., who have died without the survivors having a place to attach their memory, and without which there could be a ritual of mourning, seining gly would prove it's importance. In effect the rituals, (obsessionals/normals) have a function (enclosing/maternal) which help us in our work of mourning. This hypothesis is studied beginning with a clinical case in which the patient, consciously recognizing the death of her companion, refuses it unconsciously.
 
Key words: Mourning, Rituals, Genocide, Death, Grave.