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Éloge de l'interdit
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Sortie: 2010
Editions: Eyrolles

Du bon usage de la haine et du pardon
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Sortie: 2007
Editions: Payot

L'omnipotence du psychanalyste

1993, Psychanalyse dans la Civilisation n°8

Gabrielle Rubin
Société Psychanalytique de Paris
Psychanalyste, Dr es-lettres
 
Un cas particulier de risque de retour à l'omnipotence infantile m'est apparu comme exemplaire (peut-être seulement parce que j'ai pu l'étudier de plus près), c'est celui du psychanalyste.
J'y ai vu une collusion entre la part omnipotente du patient et la toute-puissance qu'il projette sur son analyste. Parfois aussi, éventuellement, la réactivation que cette idéalisation de la part de son patient peut réveiller d'omnipotence infantile inconsciente chez l'analyste lui-même.
(Cas rare, espérons-le).
 
[- J'emploierai plutôt le mot "omnipotence" lorsqu'il s'agira d'un enfant ou de la partie omnipotente infantile d'un adulte et le mot "toute-puissance" quand il s'agira du fantasme d'un adulte ou de sa projection.
- L'idéalisation est un processus psychique par lequel les qualités et la valeur de l'Objet (d'amour, de haine, d'admiration, etc.) sont exaltées, surestimées et portées à un paroxysme de perfection ; elle est toujours fortement marquée de narcissisme.]
 
Cette situation, si particulière mais si "expérimentalement pure" qu'est la relation psychanalyste/patient, m'est apparue comme pouvant être un modèle de ce qui se joue entre un dictateur et ses fidèles, c'est-à-dire un cas d'identification projective des "sans-pouvoir" (ou qui se sentent tels) sur le "puissant". C'est cet agglomérat de diverses omnipotences qui me semble être destiné à devenir presque indestructible.
 
Le psychanalyste n'est heureusement en rien ni dictatorial ni tout-puissant. Mais, à cause de son indispensable fonction de porteur du transfert qui le met à la place de chacun des parents de la petite enfance, il est inévitable que le patient le ressente comme tout-puissant. D'où un certain nombre de dérapages possibles, dont je me propose d'étudier quelques aspects. Je passerai d'abord, pour ce faire, par l'analyse que nous donne Freud des liens qui unissent ces "foules organisées" que sont par exemple l'Eglise ou l'armée, pour mieux comprendre celui qui me semble être à la fois assez semblable et pourtant différent, qui unit un analyste à son patient et, au-delà, un dictateur et ses fidèles.
 
Dans son ouvrage Psychologie des foules et analyse du moi, Freud a étudié les causes qui assurent la cohésion des foules organisées ; il a retenu pour cela plusieurs critères dont l'un, l'identification au chef, me semble pouvoir éclairer un point demeuré encore assez obscur, celui qui permet à un dictateur, au-delà de sa "foule organisée" (son parti) une extraordinaire emprise sur la plupart de ses concitoyens.
C'est bien évidemment à travers un cas clinique que s'est éclairée pour moi une des raisons de cette emprise, qui me semble s'exercer au moyen d'une des composantes de l'identification dont parle Freud, et qui concernerait plus spécifiquement une identification à l'omnipotence infantile du dictateur.
 
[Je dirai, arrivée à ce point, que ce que l'on appelle "charisme" me semble avoir son origine dans une omnipotence restée particulièrement vivace. Cette certitude intérieure qu'on est forcément le meilleur, puisque le plus aimé (ou, en contre-investissement, parce qu'on a été, ou qu'on s'est cru, le mal-aimé), donne une puissance, une présence, que ressent tout l'entourage. Freud disait que le fait d'être le préféré de sa mère est un puissant moteur de réussite. Et en effet, cela entretient le sentiment d'omnipotence qui sera si utile, plus tard, pour l'épanouissement d'un être. A condition, toutefois, de ne pas dépasser les limites. Comme la langue d'Esope, un sentiment de puissance peut devenir la meilleure ou la pire des choses.]
 
Il y a plusieurs façons de comprendre la nature des liens qui soudent un groupe à son chef, qui ne sont d'ailleurs nullement exclusives les unes des autres. L'une d'entre elles a été explicitée par Freud dans l'ouvrage précédemment cité : il s'agit d'un lien libidinal et d'une identification au chef.
Mon projet est d'étudier une des composantes de cette identification, c'est-à-dire l'identification d'un patient à la toute puissance qu'il prête, dans son transfert, à son psychanalyste et de l'identification projective de son désir d'omnipotence dans l'analyste.
(Dans le cas d'un groupe et de son leader, cette identification projective va rencontrer un fragment de la personnalité du leader: son propre fantasme de toute-puissance, rejeton de son omnipotence infantile).
 
Cette dernière forme d'identification, à laquelle il est si difficile de renoncer pourrait, lorsqu'elle est projetée sur l'analyste, être une des causes qui empêchent la fin de certaines analyses, comme elle pourrait être aussi une des causes du soutien qu'apportent "les foules non-organisées" à un dictateur, alors même que chaque personne prise individuellement sait obscurément qu'un tel chef ordonne ou autorise des pratiques inacceptables et mène le pays au désastre.
Florence Bégoin-Guignard écrit : "Saisissant dans le Je sais bien, mais quand même..., toute la dimension du problème des limites entre réalité extérieure et réalité psychique, elle (Mélanie Klein) comprend que le fantasme narcissique est un fantasme de prise de pouvoir sur tout ou partie d'un objet de la réalité extérieure, en qui le sujet projette son omnipotence et auquel il peut dès lors s'identifier sur un mode très particulier qui lui évite d'avoir à passer par le douloureux travail de deuil et de renoncement à l'objet qui mène aux identifications introjectives post-œdipiennes décrites par Freud." (1)
 
Certaines analyses semblent presque impossibles à terminer et nous laissent une impression d'insatisfaction, d'inachèvement, même quand d'indéniables et souvent d'importants progrès ont pu être constatés.
 
Nous savons bien évidemment qu'une analyse n'est jamais vraiment finie et qu'elle devrait tout naturellement se poursuivre par une auto-analyse mais, cette réalité prise en compte, nous admettons que la plupart des analyses se terminent de façon satisfaisante et peuvent donc être tenues pour terminées. Les cures dont je voudrais ici faire état s'interrompent au contraire sur une demi-réussite ou, suivant l'optimisme plus ou moins grand des deux partenaires, sur le constat d'un demi-échec ce qui signe, par définition, l'analyse non-finie.
Il peut même parfois s'agir, dans les cas extrêmes, des cures de ces patients qui, après avoir été en analyse avec plusieurs thérapeutes, sont tenus pour inanalysables. Constatation qui est, à coup sûr, parmi les plus pénibles pour les analystes.
 
Freud, dans plusieurs de ses textes et tout particulièrement dans son article "L'analyse avec fin et l'analyse sans fin" (2), s'est longuement préoccupé des questions qui concernent la fin d'une analyse ; il dit très justement que s'il est facile de savoir quand une analyse est terminée sur le plan formel : "L'analyse est terminée quand l'analyste et le patient ne se rencontrent plus pour l'heure de travail analytique". Il ajoute que lorsqu'on en est arrivé là, on est bien obligé de se demander si l'analyse a été menée jusqu'à son point extrême. Plus encore : on doit se demander si ce "point extrême" peut exister, "comme si l'on pouvait atteindre par l'analyse un niveau de normalité psychique absolue, auquel on serait aussi en droit de faire confiance quant à la faculté de se maintenir stable, comme si d'aventure on avait réussi à lever tous les refoulements survenus et à remplir toutes les lacunes du souvenir. On interrogera d'abord l'expérience pour savoir si une telle chose arrive et ensuite la théorie pour savoir si même c'est possible." (3)
 
A partir de là, la notion de "fin d'analyse" devient plus floue, plus incertaine et il semble plus raisonnable de parler d'une analyse menée plus ou moins loin que d'analyse finie ou non-finie.
 
Il est aussi dès lors plus intéressant et plus fructueux d'essayer d'éclairer un des innombrables points sur lesquels peut buter ou a buté une analyse plutôt que de penser l'avoir menée à son terme ultime. Freud écrit d'ailleurs : "Au lieu d'examiner comment la guérison advient par l'analyse, ce que je tiens pour suffisamment élucidé, la question devrait être : quels obstacles se trouvent sur le chemin de la guérison analytique" (4). Tandis que dans sa présentation de l'analyse de "L'homme aux loups", il note que les analyses menant à une issue favorable sont certes précieuses pour réconforter l'analyste, mais que les plus instructives sont celles qui présentent des difficultés importantes pourvu, bien sûr, qu'elles nous enseignent quelque chose.
 
Le cas dont il sera ici question et qui m'a beaucoup aidée à comprendre l'une des raisons pour lesquelles les citoyens acceptent le dictateur, est celui d'une patiente dont l'analyse s'est terminée, pour moi plus que pour elle je crois, sur un sentiment d'échec, d'inachèvement qui, au-delà de la déception professionnelle, m'a amenée à me poser beaucoup de questions. Questions longtemps restées sans réponse, mais auxquelles une lettre de ma patiente, plusieurs années après la fin de l'analyse, m'a semblé apporter un début d'éclaircissement.
 
Cette patiente - que j'appellerai Paule - m'écrit une ou deux fois l'an, depuis la fin de son analyse, pour me donner de ses nouvelles, et c'est pour moi une grande satisfaction de constater qu'elle continue à faire des progrès grâce à une auto-analyse dont elle me relate parfois quelques fragments.
C'est une de ses dernières lettres qui m'a fait brusquement entrevoir la possibilité de mieux comprendre la raison de mon semi-échec.
 
Lorsque je l'ai rencontrée, Paule était une femme d'âge moyen, fine, intelligente et très cultivée mais qui m'a longtemps semblé faire partie de ceux que Joyce McDougall (5) appelle les anti-analysants en analyse : régularité absolue aux séances, respect du cadre, capacités intellectuelles indéniables et pourtant très peu d'insight. Cependant, au bout de longues années, et à la suite de certaines circonstances, l'analyse prit un autre tour et Paule commença à s'intéresser de plus en plus vivement à son propre fonctionnement psychique ; d'importants progrès, tant dans sa vie quotidienne (c'est-à-dire dans sa capacité à s'accorder ce qui rend la vie agréable et qu'elle se refusait auparavant) que dans sa vie professionnelle s'en suivirent.
Sa vie relationnelle restait pourtant relativement limitée mais, à mon sens, sans conséquences douloureuses, car si sa vie était assez solitaire, elle était cependant peuplée de multiples activités satisfaisantes : lectures, visites de musées, voyages, concerts, théâtre, etc. Quelle qu'ait été la part prise par les traumatismes de l'enfance dans cet amour de la solitude, il ne m'a pas paru possible de le faire évoluer de façon importante, et il me semble à présent qu'il faisait tellement partie des couches les plus profondes de sa personnalité qu'il n'était réellement pas dans son désir et donc ni souhaitable, ni d'ailleurs dans mes possibilités, de le faire changer.
 
L'analyse se poursuivait depuis de longues années déjà lorsque je commençai à percevoir une motivation pulsionnelle si profondément refoulée qu'elle correspondait presque à une dénégation.
Cette femme, intelligente et cultivée, dont les principaux centres d'intérêt étaient les musées, les peintres et la peinture avait longtemps exercé un métier jugé par elle dévalorisant (et, si l'on tient compte de ses capacités, réellement inférieur à ses possibilités). L'analyse aidant, elle en avait changé pour un autre, plus en harmonie avec ses goûts et son amour pour la peinture. Et pourtant, tout en étant plus satisfaisant, ce métier était, lui aussi, jugé décevant.
J'avançai donc, durant une séance, l'idée que son désir profond, inexprimé, interdit, était peut-être de devenir peintre elle-même. Cette proposition se heurta à un refus total : non seulement pareille idée ne lui avait jamais traversé l'esprit, non seulement elle ne désirait nullement devenir peintre, mais encore pareille perspective l'écœurait positivement.
 
[Freud : "Un contenu de représentation ou de pensée refoulé peut donc se frayer la voie jusqu'à la conscience, à condition de se faire nier. La négation est une manière de prendre connaissance du refoulé, de fait déjà une suppression du refoulement, mais certes pas une acceptation du refoulé." (6)]
 
C'est évidemment toute cette énergie mise à refuser ma proposition, tout autant que son goût pour la peinture et son admiration pour les peintres, qui me fit penser qu'il s'agissait précisément là d'une dénégation.
L'analyse se poursuivant, l'idée se frayait cependant peu à peu un chemin jusqu'au moment où elle parvient à reconnaître que c'était là son plus cher désir, mais qu'il n'était en aucun cas question qu'elle en arrive à le mettre en actes.
De longs mois furent encore nécessaires, ainsi qu'un grand travail d'approche et de multiples interprétations, pour qu'un jour elle en vint à formuler le fantasme qui se dissimulait sous ses dénégations : "Je me vois, au sommet d'une colline, assise sur un trône, tenant mon tableau devant moi, face à la foule des admirateurs qui se pressent d'aussi loin que porte mon regard jusqu'aux pieds de mon trône. Ils admirent tantôt en silence tantôt en m'ovationnant. Ce tableau, ce n'est pas un tableau parmi d'autres, ce n'est même pas un de mes tableaux, c'est LE tableau, le seul, celui qui est indépassable, la perfection. Et tous, le comprenant, me rendent hommage."
 
Ce genre de fantasme est, chez des névrosés, à la fois parmi les plus énergiquement refoulés et parmi les plus fréquents : on en trouve le prototype déjà dans l'Ancien Testament : "Or Joseph eut un songe et il en fit part à ses frères qui le haïrent encore plus. Il leur dit : "Ecoutez le rêve que j'ai fait : il me paraissait que nous étions à lier des gerbes dans les champs et voici qu'une gerbe se dressa et qu'elle se tint debout, et vos gerbes l'entourèrent et elles se prosternèrent devant ma gerbe"... et il eut encore un autre songe qu'il raconta à ses frères ; il dit : "J'ai encore fait un rêve : il me paraissait que le soleil, la lune et onze étoiles se prosternaient devant moi" (Genèse, Histoire de Joseph).
 
Pour ma patiente, ce n'étaient point les gerbes, le soleil, la lune ou les étoiles qui se prosternaient devant son tableau mais le peuple, innombrable. C'était toutefois le même genre de songe omnipotent.
 
Ce fantasme fut repris en de très nombreuses séances, travaillé, perlaboré, retourné en tous sens, moi-même m'efforçant de lui montrer que c'était précisément lui qui l'empêchait de se réaliser comme peintre. En effet comme chaque chercheur et chaque artiste, qu'il soit peintre, écrivain, compositeur, etc. ¬ le sait bien, l'œuvre est faite de "99 % de transpiration et de 1 % d'inspiration". Par conséquent, l'idée de remettre "l'ouvrage cent fois sur le métier", le fait de reconnaître la difficulté de la tâche et donc sa propre insuffisance par rapport à elle, tout en s'efforçant de travailler, de prendre de la peine, de recommencer et recommencer encore avec pour toute certitude celle que, même réussie, l'œuvre sera imparfaite, cette idée là est antagonique avec l'idée omnipotente qui lui permettait fantasmatiquement de créer, du premier coup et sans peine, l'œuvre parfaite ¬ finie.
 
Les fantasmes omnipotents et ce type de l'œuvre à créer me semblent être dans le même rapport que des vases communicants : plus le fantasme omnipotent est fort et moins les difficultés de la création sont acceptées par le sujet. Il est clair, en effet que, comparée à l'œuvre parfaite, magiquement engendrée par un fantasme de toute puissance, n'importe quelle œuvre humaine, aussi réussie soit-elle, apparaît comme radicalement inférieure, comme désespérément et radicalement décevante. Si toutefois le fantasme perd de sa puissance, la possibilité de créer, ou au moins d'agir dans ce sens, augmentera d'autant.
 
Ces fantasmes viennent donc "bloquer" l'évolution normale du complexe d'Œdipe qui, même si elle n'aboutit jamais à une résolution totale, n'en permet pas moins au sujet d'accepter sa castration symbolique.
[Un autre exemple de fantasme omnipotent qui est dans une relation de "vases communicants" avec celui de totale impuissance vient de m'être fourni par une patiente : devenue amoureuse d'un autre homme elle se désole de ne pouvoir quitter son mari : celui-ci n'est pourtant nullement satisfaisant mais, malgré tous les griefs qu'elle peut avoir contre lui, elle se sent incapable de refaire sa vie, parce qu'un terrible sentiment de culpabilité l'en empêche : elle se vit comme "quelqu'un de vraiment moche" une traîtresse, sans morale et qui, même dans son travail, ne vaut rien : "minable, c'est tout ce que je suis", etc.
Or, le fantasme omnipotent qui se cachait derrière cette dépréciation d'elle-même et l'empêchait de se libérer de liens devenus des chaînes c'était, très soigneusement refoulée, l'idée que "le pauvre homme" (qui avait une trentaine d'années et l'avait déjà abondamment trompée) lui serait fidèle, lui, jusqu'à la fin de ses jours. Elle lui était donc indispensable et préférait gâcher sa vie plutôt que de renoncer à ce fantasme omnipotent. Mais ce fantasme, auquel il lui était déjà difficile de renoncer, était encore renforcé par son entrée en collusion avec l'idée, qu'elle projetait sur moi, de ma toute-puissance (puisque, disait-elle, "vous seule pouvez me sortir d'une pareille situation"). On voit donc clairement ici comment le transfert qu'il soit amoureux ou omnipotent peut, comme nous l'enseigne Freud, s'inverser et, de meilleur allié de la cure, devenir son pire ennemi.
De même, le transfert sur un bon leader, qui permet à une famille de rester unie, à une entreprise de bien fonctionner ou à une nation de prospérer, peut brusquement s'inverser et, de meilleur atout, devenir cause de désastres. Il y a hélas assez d'épisodes historiques, passés et présents, qui nous montrent où conduit la collusion d'un peuple avec un chef omnipotent.]
 
Il me faut maintenant essayer de mieux cerner ce que signifient les mots "omnipotence" et "castration symbolique".
L'omnipotence semble bien avoir été définie en premier par Ferenczi ; en effet, comme le fait remarquer Michèle Bertrand (7) dans son très intéressant article : "Toute-puissance et faute originaire": "Pour Freud, dans la toute-puissance des pensées, ce qui est au premier plan, c'est l'ambivalence avec les pulsions hostiles destructrices. Alors que chez Ferenczi, ce qui est au premier plan, c'est le paradis perdu de la première enfance ou, mieux, la vie du fœtus dans le corps maternel. La vie intra-utérine est cet état du développement humain qui réalise l'idéal d'un être soumis au seul principe de plaisir. Si l'être humain a une vie psychique, même inconsciente, dans le corps maternel, il doit éprouver l'impression d'être tout-puissant. Car qu'est-ce que la toute-puissance ? L'impression d'avoir tout ce qu'on veut et n'avoir plus rien à désirer".
On voit très bien là par quel mécanisme Paule refusait la satisfaction de ses désirs dans la réalité extérieure, mais aussi combien ce fantasme d'omnipotence est destructeur car, à l'extrême, c'est aussi celui de l'autiste. Nous en avons d'ailleurs si fortement l'intuition que nous pensons que Dieu, le Tout-Puissant par excellence, a désiré créer un être en dehors de lui, et l'a doté d'un libre-arbitre.
 
L'acceptation de la "castration symbolique", que je tiens pour la reconnaissance de notre non-omnipotence, est un renoncement du même ordre que l'abandon de l'omnipotence infantile, mais qui se situe à un autre moment, plus tardif, du développement de l'enfant ; il se situe aussi, au niveau topique, dans une instance différente ; l'omnipotence, très archaïque, subit un refoulement profond et, de ce fait, est toujours plus ou moins prête à ressurgir en symptômes.
La castration symbolique, au contraire, est - plus ou moins - reconnue par le moi : c'est le renoncement qui nous permet de nous accepter comme imparfaits, qui nous permet d'abandonner - plus ou moins - la pensée magique et la toute-puissance des pensées.
C'est aussi, on le voit matérialisé dans la circoncision, l'abandon de la toute-puissance par le renoncement au fantasme de posséder tous les sexes. Groddeck écrit: "Le prépuce est retranché pour éliminer tout trait féminin de l'insigne de la masculinité" (8) et Jean Laplanche : "Ce qui est enlevé dans la circoncision, loin d'être une partie prise pour le tout (partie du pénis pour le pénis dans son entier) devrait être considéré comme le symbole d'un fourreau du gland (ce qu'il est effectivement, physiologiquement) donc d'une partie féminine, d'une partie vaginale. Si bien que la circoncision, loin d'être l'ablation d'une partie de l'organe mâle serait, au contraire, confirmation du sujet dans son sexe biologique, par suppression d'une espèce de reliquat féminin" (9). Freud : "C'est, dans les deux cas, (homme et femme) ce qui concerne le sexe opposé qui succombe au refoulement"(10). Et Groddeck : "De même que le pénis est fendu (dans la subincision) pour donner à l'homme la partie sexuelle féminine, de même le prépuce est retranché pour éliminer tout trait féminin de l'insigne de la masculinité"(11).
 
Bettelheim, dans son livre sur les blessures symboliques (12), écrit : Nunberg introduit son sujet en affirmant le lien établi par la psychanalyse entre la circoncision et la castration. Il déclare que "l'étude des rites de puberté chez les primitifs apporte la preuve que la circoncision représente une castration symbolique, sa motivation sous-jacente étant la prévention de l'inceste". Or, ajoute Bettelheim, cette relation n'est pas directement établie, encore moins prouvée. Et il a certes raison s'il pense à un inceste mis en acte, mais non si l'on donne au concept "inceste" son sens de rapport fusionnel mère/enfant, de retour fantasmatique dans le ventre maternel, qui est le modèle de tout fantasme d'omnipotence. Par la circoncision on éliminerait donc non seulement la partie féminine du garçon mais aussi le symbole, demeuré dans le corps, du ventre maternel.
 
Une autre représentation de ce même fantasme d'un être total et parfait nous est proposée par Platon lorsqu'il nous raconte, avec un regret infini, que les dieux ont coupé en deux les humains parce qu'ils étaient jaloux du bonheur parfait que leur procurait leur complétude fusionnelle. Pour ce philosophe, dont on connaît les goûts, la perfection était représentée par la fusion de deux mâles (la fusion homme/femme, comportant encore un élément masculin, était certes inférieure, mais encore acceptable, tandis que la conjonction de deux femmes était définitivement désastreuse). Je crois qu'on peut tout de même admettre que le désir platonicien de fusion de deux hommes fait référence, cachée sous le désir homosexuel, à l'union du bébé avec une mère au pénis.
Il va sans dire que la fusion mère/bébé ¬- inceste psychique -, loin de mener au bonheur et à la toute-puissance mène, tout au contraire, à l'impuissance ou à la psychose.
On peut donc dire qu'en renonçant à l'omnipotence infantile on renonce à la fusion avec la mère parfaite du fantasme, de même qu'en acceptant sa castration symbolique on renonce à la toute puissance phallique ce qui, du même coup, ouvre la voie vers une puissance certes limitée mais réelle, je veux dire celle qui s'inscrit dans la réalité extérieure.
 
Dans son ouvrage Le désir de former, René Kaes écrit : "La marque de la castration symbolique, c'est-à-dire le renoncement au désir infantile de toute-puissance, garantit le formateur et l'être en formation contre l'angoisse ultérieure de la castration imaginaire, c'est-à-dire la représentation fantasmée de la réalisation de la menace d'émasculation"(13).
 
Je reprends ici l'étude du fantasme omnipotent de Paule et l'obstacle qui a empêché de mener l'analyse jusqu'à son terme. Lui ayant interprété ce fantasme plusieurs fois et par des points d'approche différents, lui ayant montré comment ce fantasme omnipotent l'empêchait d'aborder la peinture, avec ce qu'elle comporte de difficultés mais aussi avec les satisfactions qu'elle procure, je pensais que Paule, comme il m'était arrivé jusque-là avec d'autres patients dans des circonstances semblables, allait faire porter une partie de son travail psychique sur l'élaboration de ce fantasme, puisque c'était lui qui l'empêchait de prendre conscience de son désir.
Il n'en fut rien, et c'est avec beaucoup de surprise que je l'entendis déclarer calmement qu'elle n'avait rien à faire de la peinture en tant que "réalité ayant prise sur l'extérieur" puisque ses fantasmes étaient bien plus beaux que n'importe quelle réalité.
A partir de là et pendant quelques mois, certaines séances ou partie de séances furent consacrées à l'interprétation de cette résistance.
Rien n'y fit, et c'est moi, alors, qui dus reconnaître mon impuissance devant cette omnipotence fermement et tranquillement revendiquée.
La vie quotidienne de ma patiente étant devenue agréable et Paule s'affirmant comme définitivement décidée à ne pas renoncer à son fantasme, j'acceptai, sur sa demande, que nous mettions fin à cette analyse non-finie.
 
[Henri Danon-Boileau : "Le fantasme représente une forme d'accomplissement de désir. II en va ainsi pour les fantasmes de toute-puissance ; mais souvent on peut observer que ce fantasme, dans le temps même où il remplit ce rôle, entraîne l'annulation du désir qui le motive. Tout se passe alors comme si le "fantasmeur" devait s'administrer la preuve que son fantasme de toute-puissance répond à un désir destiné à ne jamais se réaliser, ce qui prend valeur de réassurance narcissique. "Pour cet auteur, c'est la destructivité de ces fantasmes de toute-puissance qui crée l'angoisse et inhibe leur réalisation, notamment dans les cas de création artistique. Il écrit : "Si la création signifie la réalisation concrète du fantasme de toute-puissance, l'artiste risque de se sentir, à cet instant, à la merci de son propre pouvoir (et vouloir), libre de donner vie à ses fantasmes les plus interdits et les plus angoissants. L'inhibition de la création combat l'angoisse déchaînée par l'œuvre d'art, instrument du fantasme de toute-puissance"(14).]
 
Je fus, je dois le dire, extrêmement déconcertée par le choix de Paule parce qu'il était pris en pleine connaissance de cause. Elle acceptait toutes les limitations que lui imposait son fantasme ne jamais réaliser son désir de peindre (pour ne pas avoir de démenti) n'avoir ni compagnon ni ami(e)s (qui eût été à la hauteur, quel être n'aurait fini par briser son rêve ?), garder son travail actuel, certes plus intéressant que le précédent mais quand même insatisfaisant, elle acceptait tous ces renoncements plutôt que de leur sacrifier sa toute-puissance fantasmatique.
Or, lorsqu'on interprète son fantasme omnipotent à un patient, celui-ci, en règle générale et comme déjà dit, mis dans l'obligation de choisir entre l'actualisation de son désir dans la réalité extérieure et une réalisation hallucinatoire de désir, choisit la première option. Ceci ne va jamais sans une élaboration longue et douloureuse, sûrement jamais complète, tant il nous est difficile d'abandonner l'idée de perfection totale et obtenue sans peine. Un tel abandon implique en effet lui-même le renoncement à la mère parfaite, toute-puissante et au sein inépuisable des premiers mois.
Renoncement pourtant indispensable puisque seul il permet de continuer le travail de résolution du complexe d'Œdipe et donc le travail d'analyse et que seul aussi il peut nous permettre de concrétiser notre vrai désir. Autrement dit, c'est ce renoncement qui nous conduit à accepter de remplacer le principe de plaisir par le principe de réalité.
 
J'en étais donc là, ayant dû mettre fin à une analyse que je considérais comme non-finie et dans une grande incompréhension des causes de mon échec ; lorsque une lettre de ma patiente vint "éclairer ma lanterne". Après m'avoir donné de ses nouvelles, elle m'informait qu'elle avait fortuitement appris que je n'avais pas pu réaliser un de mes projets ; elle regrettait, pour moi, cet incident mais surtout, et c'est cela qui a retenu mon attention, elle marquait sa stupéfaction : "Comment, vous? Vous, subir un échec ? Mais c'est impensable!"
Et c'est cette impossibilité à me voir comme non-omnipotente qui m'a fait saisir la cause de mon incapacité à mener son analyse à bonne fin : j'avais bien interprété - et à combien de reprises ! - son omnipotence infantile, mais je n'avais pas su voir que cette omnipotence était indestructible parce qu'elle était en collusion avec celle qu'elle projetait fantasmatiquement sur moi. Il me semble désormais clair que si l'on n'arrive pas à réduire notablement le fantasme de la toute-puissance supposée de l'analyste, il n'y a guère d'espoir, avec des patients eux-mêmes dotés d'une forte omnipotence infantile, de parvenir à ce qui m'apparaît comme une des conquêtes indispensables d'une analyse terminée : l'abandon, dans toute la mesure du possible, de l'omnipotence.
 
Mon échec en cette circonstance m'a été d'autant plus pénible à constater que j'étais persuadée de n'avoir pas abusé de ma position de toute-puissance analytique. Celle-ci est en effet inévitable et même indispensable dans la première partie d'une analyse, durant laquelle le transfert doit pouvoir se déployer librement et totalement pour permettre l'identification introjective à un analyste aussi tout-puissant que le furent les premiers Objets : la mère d'abord, puis le père¬ du patient.
 
Mais à cela doit succéder une position de non-omnipotence de l'analyste qui se traduit, à mon sens, par un certain nombre de façons d'être qui nous ont toutes été données par Freud. La plus évidente est naturellement un respect scrupuleux du cadre, car il s'agit là de la première indication, silencieuse, du fait que l'analyste, tout comme le patient lui-même, doit obéir à une instance supérieure. L'analyste représente la Loi, il ne fait pas la Loi Au-dessus de lui, comme au-dessus de l'analysant, comme au-dessus de chaque être, il y a la Loi (ici représentée par le cadre), à laquelle tous doivent se soumettre.
 
[C'est une des raisons majeures pour laquelle les séances à durée variable et décidée par le seul analyste sont si dangereuses : elles induisent la toute-puissance de l'analyste, prétention qui s'inscrit d'autant plus profondément dans le psychisme du patient qu'elle n'est pas verbalisée et qu'il n'y a donc pas ce correctif que serait la mise en phrases. Celles-ci, en effet, s'inscrivant le plus souvent dans le processus secondaire (15), sont davantage susceptibles d'être élaborées.]
 
Une autre possibilité de signifier sa non-omnipotence est la parole, justement pour cette même raison : son inscription dans le système secondaire. Qu'on m'entende : il ne s'agit évidemment pas de parler d'abondance au lieu de laisser se déployer les associations de l'analysant. Mais le silence de l'analyste n'est pas toujours perçu de la même façon : il est accueil de la parole de l'autre, attention, écoute. Mais il est d'autres cas où le silence est ressenti comme une terrible prise de pouvoir ; vécu comme énigmatique, le silence d'un être déjà "intronisé" comme infiniment supérieur et sur lequel on n'a même pas l'emprise du regard (16) ne peut que rappeler le silence terrifiant de la mère indifférente, absente ou encore de la mère morte, perdue à jamais. Beaucoup d'enfants préfèrent n'importe quelle punition au : "je ne te parle plus" et souvenons-nous aussi du désespoir des mystiques lorsqu'ils sont parfois soudain confrontés au "silence de Dieu".
 
La parole de l'analyste le place, au contraire, en position de risque (donc de possible castration), puisqu'il s'adresse à son patient d'égal à égal ; non au niveau du savoir, mais à celui d'un médium -¬ le langage, avec toutes ses règles -¬ vis-à-vis duquel ils sont dans un rapport à peu près identique ; le silence, où même une parole avare et réduite à quelques... mmm... ou à de trop brèves interprétations (parfois un seul mot, parfois même la reprise, agrémentée d'un "?" du dernier mot prononcé par le patient) met au contraire l'analyste dans la position de Dieu, qui comme on sait, parle peu mais est tout-puissant.
 
Le presque-silence de l'analyste (et plus encore un silence total), crée une distance parfois nécessaire mais parfois aussi créatrice d'idéalisation de l'analyste ; les deux issues de cette distance sont indispensables, mais elles sont à utiliser à des moments différents et, autant que possible, avec discernement. Il n'est donc pas question, encore une fois, ni de parler inconsidérément, ni de ne pas utiliser les "hum ?", ni de se priver de la simple reprise d'un mot qui est apparu comme significatif, mais il s'agit d'offrir parfois au patient une interprétation plus explicite, voire même de lui donner ce qu'il faut de théorie.
 
Freud faisait ainsi : il expliquait au patient comment fonctionne le psychisme humain, et donc le sien propre. Il l'écrit clairement et en plusieurs occasions, lorsqu'il relate ses analyses. Dans "Dora", par exemple, il explique longuement, après l'avoir compris, que les images d'un des rêves de la patiente se rapportaient, en réalité, à des représentations symboliques d'organes génitaux ; il ajoute : "Je communiquai mes conclusions à Dora" (17). Il est bien clair qu'il a dû donner à Dora tout son cheminement - lui dire simplement : "La gare, le cimetière, la forêt de votre rêve sont des représentations d'organes génitaux" n'auraient eu aucune force de conviction pour la patiente ou alors cette conviction n'aurait pas été une adhésion véritable, mais le fait d'une croyance aveugle dans la toute-puissance du psychanalyste, semblable à l'inébranlable certitude que donne la suggestion hypnotique.
On retrouve partout les traces de ces explications que Freud donnait à ses patients : dans "L'homme aux rats": "Cette notion de résistance, je la lui avais communiquée au début de la séance..." (18), après quoi il lui explique la "différence entre conscient et inconscient ; usure du conscient et inaltérabilité de l'inconscient. J'attire son attention sur les objets antiques de mon bureau et dont l'ensevelissement conditionne la conservation..., etc." et, plus précis encore : "Après ces paroles prononcées avec une vigueur accrue, je crois nécessaire de lui donner un fragment de théorie. La théorie affirme que, puisque toute angoisse correspond à un ancien souhait refoulé..., etc."
Ces citations sont extraites de "L'homme aux rats, journal d'une analyse" ; mais on les retrouve formulés exactement de la même façon dans le cas publié par Freud en 1909, soit deux ans plus tard, après mure réflexion ; on peut donc dire qu'elles expriment bien sa pensée.
 
Je ne crois pas que Freud ait procédé ainsi¬ comme on l'a dit¬ parce que la psychanalyse, science encore très peu connue, avait besoin qu'on en explique constamment le bien-fondé théorique, mais au contraire parce que son inventeur était persuadé de la nécessité de ne pas laisser agir trop longtemps un transfert idéalisant ; il écrit : "Si l'on considère la théorie de la technique psychanalytique, on se rend compte que le transfert en découle nécessairement. Pratiquement du moins, on se rend à l'évidence qu'on ne peut éviter le transfert par aucun moyen et qu'il faut combattre cette nouvelle création de la maladie comme toutes les précédentes"... ainsi se détruit sans cesse à nouveau le transfert. Le transfert, destiné à être le plus grand obstacle à la psychanalyse, devient son plus puissante auxiliaire, si l'on réussit à le deviner chaque fois et à en traduire le sens au malade"(19).
 
[Or l'omnipotence de l'analyste, projetée sur lui par le patient, est évidemment liée au transfert. Il est vrai que Freud a rapporté le transfert à l'amour (ou la haine, transfert négatif) vis-à-vis de l'analyste (cf. "La dynamique du transfert", "Observations sur l'amour de transfert", "Au-delà du principe de plaisir", etc.) et a laissé dans l'ombre les autres éléments qui se réactualisent dans le transfert. Parmi ceux-ci, pourtant, celui qui se rapporte au transfert sur l'analyste de la toute-puissance fantasmatique de la mère constitue une des entraves majeures à la bonne fin d'une analyse. Il doit donc, comme nous l'indique Freud, être repéré et traité comme n'importe quelle autre résistance ; ou peut-être même avec plus de soin que n'importe quelle autre, car l'identification projective de son patient peut aussi, s'il n'y prend garde, réactiver dans l'analyste l'omnipotence infantile que, soigneusement refoulée, nous gardons cependant tous en nous.]
 
Une autre raison qui poussait Freud à donner à ses patients "un fragment de théorie" était son intention de fournir ainsi à chacun d'entre eux les outils nécessaires à la poursuite de leur auto-analyse après la fin du travail analytique commun. Il semble en effet que ce soit trop demander aux analysants que de leur laisser retrouver, sans aide, ce que Freud ¬-un génie-¬ a découvert et de réinventer aussi les développements qu'ont apportés ses disciples après lui.
 
Enfin - last but not least -, je pense que Freud introduisait ainsi, au cours même de la cure, le tiers indispensable. Car ce tiers qui représente la Loi, s'il est bien présent par le cadre, l'est, néanmoins, à l'extérieur de la séance. Alors qu'en introduisant un fragment de théorie à l'intérieur du temps durant lequel analyste et analysant sont "seuls au monde", Freud se "châtrait" de sa propre omnipotence infantile.
Il avait bien évidemment sur nous ce désavantage que la théorie était son œuvre, son enfant et donc pas vraiment extérieure. Pourtant, le fait de l'avoir en quelque sorte mise hors de lui-même, de lui avoir permis de se développer par le travail des autres analystes, voire des lecteurs, en avait fait quelque chose de différent de lui et donc capable de jouer le rôle du tiers.
 
Ces interprétations plus explicatives, voire même accompagnées d'un "fragment de théorie" me semblent donc avoir été utilisées par Freud pour compléter ce qu'apporte le transfert (et les interprétations très courtes) qui inscrit plutôt son impact dans le processus primaire des patients.
 
["Du point de vue économico-dynamique : dans le cas du processus primaire, l'énergie psychique s'écoule librement, passant sans entrave d'une représentation à une autre selon les mécanismes de déplacement et de condensation ; elle tend à réinvestir pleinement les représentations attachées aux expériences de satisfaction constitutives du désir (hallucination primitive). Dans le cas du processus secondaire, l'énergie est d'abord liée, avant de s'écouler de façon contrôlée ; les représentations sont investies d'une façon plus stable, la satisfaction ajournée, permettant ainsi des expériences mentales qui mettent à l'épreuve les différentes voies de satisfaction possible (autrement dit permettent l'activité de pensée). L'opposition entre processus primaire et processus secondaire est corrélative de celle entre principe de plaisir et principe de réalité (20).]
 
Mais, chaque analyse le prouve, les patients n'ont aucune envie d'abandonner leurs anciennes croyances que, réactualisées dans le transfert, ils mettent la plus grande énergie à conserver. Il est clair qu'en ce qui concerne l'omnipotence, la plupart des êtres humains ont une forte envie (consciente ou inconsciente) de se bercer de l'illusion de continuer à ne faire qu'un avec une mère toute-puissante et de compter sur la "toute-puissance de leurs idées" (névrose obsessionnelle et pensée magique) pour résoudre leurs problèmes ou réaliser leurs désirs sans trop d'effort.
Il est donc normal que les patients opposent une forte résistance quand l'intention de leur psychanalyste est de diminuer sa propre toute-puissance, c'est-à-dire de leur montrer que celle-ci n'est autre que la projection, sur lui, de leur omnipotence infantile.
Il faut aussi prendre ici en compte la force extraordinaire et la complexité du mouvement perpétuel de projection-introjection, que F. Bégoin-Guignard qualifie de "respiration psychique". Elle écrit : "Cette complexité tient spécifiquement à la pluralité du sens qui est véhiculé par chacun des mouvements pulsionnels projectifs et introjectifs vers chacun de ces lieux du Self et du monde extérieur. Car aucune de ces significations n'est univoque. Aucune n'est davantage équivoque de la manière dont le décrivait Freud dans "Le clivage du Moi...".
Du moins ne peuvent-elles devenir équivoques qu'au niveau conscient déjà très sophistiqué du "Je sais bien, mais quand même..." ¬ alors qu'au niveau inconscient, chacune d'elle a la concrétude impérieuse du fantasme inconscient, émotion à peine issue des données sensorielles brutes, proto-pensée infra-symbolique, règne des processus primaires et des représentations de choses" (21).
 
[C'est, me semble-t-il, cette "concrétude impérieuse", cette "proto-pensée infra-symbolique" du processus primaire qui rendent si difficile l'abandon, par le patient, de l'identification projective de son omnipotence infantile sur l'analyste ; je ne prendrai pas en compte ici le cas de thérapeutes qui, n'ayant pas mené assez loin leur réflexion sur leur propre omnipotence infantile (22) encourageraient, par là même et à leur insu, la résistance de leurs patients. Mais je donnerai par contre un exemple de la résistance au renoncement de la toute-puissance de l'analyste : Pierre est un homme d'une trentaine d'années, d'une vive intelligence. Après environ trois ans d'analyse, d'abord à trois puis à quatre séances par semaine, et sans que cela fut délibéré de ma part, au lieu d'une interprétation personnelle je dis : "A ce sujet, Freud dit..." ; il devint furieux et m'intima l'ordre de ne pas avoir recours à Freud. "Je n'aime pas que vous fassiez cela," ajouta-t-il. Quelques mois passèrent et, de façon délibérée cette fois, je fis précéder mon intervention d'un : "Freud dit que ..." Il m'interrompit: "Je vous ai déjà dit que je n'aimais pas que vous citiez Freud. Pourquoi le faites-vous encore ?" Et ma réponse fut : "Parce qu'il faudra bien qu'un jour vous acceptiez l'idée que ce n'est pas moi qui ai inventé la psychanalyse". Comme il a une intelligence rapide et que je lui avais déjà interprété son omnipotence, il comprit tout de suite mais me déclara qu'il préférait de beaucoup continuer à penser que c'était moi qui avais tout découvert.]
 
 
Comme le fait Freud, je récuse donc ici, partiellement, la phrase de Le Bon (cité par Freud in Psychologie des foules et analyse du Moi (23) qui écrit, lorsqu'il examine les nouvelles propriétés que présentent les individus en foule, propriétés qu'ils ne possédaient pas auparavant : "L'individu en foule acquiert, par le seul fait du nombre, un sentiment de puissance invincible lui permettant de céder à des instincts, que, seul, il eût forcément réfrénés". En effet, si le fait d'être "en foule" multiplie le sentiment d'omnipotence, il ne le crée pas. Il serait sans cela impossible de comprendre comment tant de "braves gens" soutiennent et ovationnent individuellement jusque et y compris par un bulletin de vote librement mis dans l'urne, un dictateur. Ni de comprendre le "je sais bien (qu'en réalité il ordonne ou couvre des persécutions, des tortures, des horreurs de toutes sortes) mais quand même..." à cause duquel, après la chute du dictateur, celui qui a soutenu ¬-aimé- un dictateur, se réveille et, tout confus, ne peut plus comprendre pourquoi il ne s'y est pas opposé. Lui, et tous les petits "ils" qui, ensemble, auraient peut-être été capables de le faire avec succès.
Ensuite, justement parce qu'il ne s'agit pas d'un malencontreux hasard mais de pulsions profondes, lorsque la toute-puissance du dictateur s'effondre ¬-mise à mal par les folies engendrées pas sa toute-puissance elle-même-¬, bien des sujets se cherchent un autre chef, heureusement parfois moins omnipotent que le précédent. Car ce que "seul, il eût réfréné", ce ne sont pas ses instincts, mais seulement la mise en acte de son omnipotence. Et celle-ci aurait été freinée non par la solitude, comme le pense Le Bon, mais par l'interdit de la loi, appuyé sur la police, qui empêche le citoyen lambda de mettre en actes sa toute-puissance fantasmatique. C'est d'ailleurs la satisfaction, par procuration et sans danger, de cet instinct réfréné qui favorise l'identification projective de "lambda" sur le chef, le dictateur qui est, lui, au-dessus de la loi. [Ceci n'est pas exact pour une minorité d'individus dont le Surmoi a franchi la barrière qui sépare les deux définitions qu'en donne Freud. La première définit le Surmoi comme "introjection des interdits parentaux", la deuxième comme "héritier du complexe d'Œdipe". Le premier Surmoi, infantile, n'implique pas le renoncement librement accepté à l'omnipotence mais seulement la peur du châtiment, autrement dit "je ne dois pas faire cela, sinon je serai châtié : mes parents ne m'aimeront plus". La deuxième formulation, au contraire, présuppose que l'enfant a pris la mesure du conflit œdipien et a accepté le fait que c'est son père qui est l'époux de la mère et non pas lui, et ce à tout jamais. Ce qu'il perdrait alors, s'il passait outre, ce n'est plus l'amour de ses parents de la réalité extérieure, mais sa propre estime, i.e. l'amour de ses parents internes, et c'est ce qui rend inutile la peur du gendarme.]
 
C'est certes à cause des liens libidinaux qu'il y a entre un chef et ses troupes que, comme le dit Freud, lorsque le chef disparaît ses hommes se débandent. Mais je crois qu'il faut y ajouter le brusque effondrement du sentiment "d'omnipotence partagée".
La citation, tirée par Freud, d'une parodie du drame "Judith et Holopherne" de Hebbel, le montre bien; lors d'une bataille "un guerrier s'écrie : 'Le général a perdu la tête' et, là-dessus, tous les Assyriens prennent la fuite. La perte du meneur, de quelque manière qu'on l'entende, la perplexité dont il est l'objet, font surgir la panique, alors que le danger reste le même ; avec le lien au meneur disparaissent aussi, en règle générale, les liens mutuels des individus de la foule. La foule se pulvérise" (24).
Or, sans nier le lien libidinal qui unit une foule organisée à son chef ni celui qui lie entre eux les membres de cette foule, je propose l'idée qu'un lien libidinal réel ne peut pas se défaire instantanément, alors que la brusque disparition d'un fantasme omnipotent laisse le sujet aussi démuni que le serait un nourrisson privé de sa mère. "Alors que dans la réalité le bébé est extrêmement désemparé et qu'il dépend complètement de sa mère (ou de son substitut) pour subsister, il assume dans ses fantasmes une attitude omnipotente à l'égard de ses objets ; ils lui appartiennent, ils font partie de lui, ils ne vivent que par lui et pour lui : il continue son unité prénatale avec sa mère." (25).
En effet, le fantasme d'omnipotence du bébé, fantasme qui lui est indispensable, a pour fonction de le mettre à l'abri de la terreur d'abandon, comme pour dire: "Je suis totalement impuissant ? Pas du tout, ne faisant qu'un avec maman je suis, au contraire, omnipotent". C'est ce premier et indispensable fantasme qui est le prototype, plus ou moins refoulé, des manifestations ultérieures de toute-puissance. Des manifestations qui ne sont plus, à l'âge adulte, que des moyens de défense périmés ; comme le fait remarquer Freud au sujet d'autres mécanismes de ce type : ils "deviennent des infantilismes et partagent le destin de tant d'institutions qui cherchent à se maintenir au-delà du temps où elles étaient utiles : 'La raison devient non-sens, le bienfait calamité', comme le déplore le poète (Goethe)" (26).
 
C'est à cause de cette solidité du lien libidinal que la proposition de Freud au sujet d'un roman de Guy Thorne (d'inspiration catholique et recommandé par l'évêque de Londres), ne me semble pas épuiser le sujet. Le livre, paru en 1903, eut un très grand succès ; Freud écrit : "Le roman raconte qu'une conjuration des ennemis de la personne de Christ et de la foi chrétienne réussit à faire découvrir dans Jérusalem une chambre sépulcrale avec une inscription où Joseph d'Arimathie confesse que, pour de pieux motifs, il a secrètement retiré de sa tombe le corps du Christ au troisième jour après son inhumation et l'a enterré en ce lieu.
C'en est fini de la résurrection du Christ et de sa nature divine et cette découverte archéologique a pour conséquence un ébranlement de la civilisation européenne et une extraordinaire recrudescence des violences et des crimes, qui ne disparaît pas avant qu'ait pu être dévoilé le complot des faussaires."
 
A mon sens, autant les milieux catholiques et l'évêque de Londres que Freud ont sous-estimé la force du lien libidinal qui unit les fidèles au Christ. Comme l'ont montré un certain nombre de "découvertes" plus ou moins récentes : l'affaire Gaulée, la persécution des Indiens d'Amérique et d'ailleurs, les manuscrits de la Mer Morte, etc., un lien libidinal possède une force extraordinaire: "Je sais bien mais quand même..."
 
Ce qui disparaît, par contre, ce qui se "pulvérise", c'est "l'omnipotence partagée"; lorsqu'un des termes coupe le lien, l'autre ne peut qu'en faire autant : un général (Assyrien ou autre) sans tête est l'image même de l'impuissance - de la castration. Dès lors, à quoi "accrocher" son identification projective d'omnipotence ?
Un lien libidinal, amoureux, va, au contraire perdurer ; il n'est que de penser, pour s'en convaincre, à tous le amant(e)s trahi(e)s, abandonné(e)s, trompé(e)s, dont l'amour reste vif très longtemps, parfois jusqu'à la mort, ce qui est, d'ailleurs, un des grands ressorts du roman d'amour.
 
Le lien d'omnipotence me semble être soit une partie du lien libidinal, soit exister à son côté, qu'il soit projeté sur un analyste, un leader ou tout autre personne. Suivant le rapport de force qui existera entre le lien libidinal et le fantasme d'omnipotence projeté, une déception entraînera ¬-ou non- ¬l'effondrement du lien qui unit le sujet à son Objet.
Le lien de cette omnipotence partagée semble être de même nature que celui qui lie un sujet à l'hypnotiseur où, ajoute Freud, à l'amoureux. Il écrit : "Il n'y a manifestement pas loin de l'état amoureux à l'hypnose. Les concordances entre les deux sont évidentes... Simplement, dans l'hypnose, les rapports sont encore plus nets et plus intenses, si bien qu'il conviendrait plutôt d'expliquer l'état amoureux par l'hypnose que l'inverse. L'hypnotiseur est l'objet unique, à côté de lui nul autre objet ne compte. Que le Moi vive dans un rêve ce que l'hypnotiseur exige et affirme, nous rappelle que nous avons oublié de mentionner que, parmi les fonctions de l'idéal du Moi, il y avait aussi l'exercice de l'épreuve de réalité. Rien d'étonnant à ce que le Moi tienne pour réelle une perception, lorsque l'instance psychique à qui incombe habituellement la tâche de l'épreuve de réalité cautionne cette réalité". "La relation hypnotique est un abandon amoureux illimité, la satisfaction sexuelle étant exclue, alors que dans l'état amoureux celle-ci est repoussée pour un temps et demeure à l'arrière-plan à titre de but possible ultérieurement."
 
Freud ne semble pas, dans ce passage, poser d'autre différence que celle de l'acte sexuel exclu, entre l'amoureux et l'hypnotiseur.
Pour moi, il y en a une autre, essentielle : celle du lien libidinal qui, à mon sens, n'est pas présent entre un sujet et son hypnotiseur. Et il est par contre présent aussi bien chez l'amoureux, où il comporte un désir d'accomplissement sexuel, que chez l'analysant où un tel accomplissement est totalement et formellement exclu.
 
Il est bien clair cependant que là, tout comme en politique, dans les entreprises, dans les médias et dans tous les échanges humains, le "trop de pouvoir", en modifiant notre rapport à la loi, perturbe aussi le respect des règles de la morale en même temps que la reconnaissance et la prise en compte de l'existence de l'autre.
Celui qui se sent au-dessus des lois ne peut plus les respecter ni en ce qui concerne l'argent ni en ce qui concerne la sexualité ni en ce qui concerne le juste droit des autres. On le voit clairement aussi bien dans les dictatures, qui s'écroulent toutes dans la corruption, que dans les démocraties où les "fins de règne" offrent un triste spectacle lorsque l'homme ou le parti au pouvoir y sont restés trop longtemps.
 
Lorsque l'omnipotence projetée - ou partagée - est très forte, l'épreuve de réalité ne suffit pas pour arrêter le "Je sais bien, mais quand même..." comme on le voit dans le célèbre exemple princeps de Freud, où l'hypnotisé ouvre son parapluie à l'Opéra en dépit de la réalité qui lui montre que ce n'est pas un lieu adéquat.
 
Pour détruire un fantasme, il faut une réalité d'une puissance exceptionnelle, comme lorsque le commandant en chef est tué dans la bataille : il s'agit alors de la brusque prise de conscience, jusque-là occultée par l'amour du chef (27) que c'est la vie même de chaque soldat qui est en cause. Encore faut-il qu'en face de cette réalité extérieure massive il n'y ait qu'un lien libidinal modéré, car la présence matérielle d'un chef n'est pas indispensable, comme on le voit dans le cas des martyrs. On peut très bien imaginer également que le cri : "Ils ont tué notre chef, vengeons-le" remobilise la troupe.
La disparition du lien omnipotent devient par contre très problématique lorsque le lien libidinal vient renforcer le lien d'omnipotence partagée ; c'est le cas de l'amour-passion (où on reproduit l'amour fusionnel avec la mère), des foules organisées (armée, parti, églises) comme l'a explicité Freud, ou encore de la psychanalyse.
Là, le transfert (et le contre-transfert) venant tout à la fois permettre et entraver la bonne marche de la cure à cause -¬ entre autres et comme j'ai essayé de le montrer par l'analyse du cas de Paule ¬- de l'identification projective à la toute-puissance fantasmée de l'analyste, il est&