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Éloge de l'interdit
Éloge de l'interdit



Sortie: 2010
Editions: Eyrolles

Du bon usage de la haine et du pardon
Du bon usage de la haine et du pardon



Sortie: 2007
Editions: Payot

Du bon usage de la haine et du pardon

2007, Paris, Payot

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Un sentiment (souvent inconscient) de culpabilité peut causer de grandes souffrances et un mal être dont on ne s'explique pas l'origine ; or ce qui rend difficile la résolution de tels cas, c'est que le sujet, loin d'être le responsable de la faute qui l'accable en est, au contraire, la victime : ce qu'il se fait payer, et parfois cruellement, c'est le forfait de son bourreau.

Les fautes dont il s'accuse sans le savoir ne sont cependant pas imaginaires, elles ont effectivement été perpétrées, mais contre lui et par un autre que lui-même.

C'est une double peine pour la victime car si elle souffre bien évidemment du mal qu'on lui a fait, elle souffre aussi, et durement, du châtiment qu'elle s'inflige à la place du vrai coupable.

Le cas le plus visible en est celui de l'enfant qui a subi l'inceste : tandis que le fautif se porte fort bien, lui se sent honteux, coupable et sale et il s'impose une vie misérable pour payer un crime qu'il n'a pas commis.

Cela ne se produit cependant que dans des cas particuliers ; normalement, lorsque 'Pierre' frappe (physiquement ou psychiquement) 'Paul', celui-ci ressent bien évidemment la douleur causée par le coup. Mais il en veut à son agresseur, il le déteste et, éventuellement, décide de s'en venger. Tout est simple alors, car la culpabilité est clairement attribuée au vrai coupable, c'est-à-dire à 'Pierre'.

Mais lorsque l'agresseur est justement quelqu'un que 'Paul' chérit tout particulièrement et qu'il ne peut pas détester et dont il ne désire pas se venger, que se passe-t-il ?

L'expérience m'a montré que la victime retourne contre elle-même la haine qu'elle devrait normalement éprouver pour son bourreau et que ce sentiment destructeur en arrive souvent à ruiner sa vie.

Cette haine immérité que l'on se voue inconsciemment n'est jamais aussi violente que lorsque l'agressé est un enfant et que son agresseur est son parent (père ou surtout mère) ou un substitut de ceux-ci : oncle ou grand père, professeur ou curé.

Lorsqu'il s'agit de la mère, par exemple, l'amour sans limite que lui voue l'enfant ( et qui, comme le disait Freud, est le modèle de tout amour ultérieur) lui interdit absolument de la rejeter et même de ressentir consciemment la moindre rancune contre elle.

Dès lors, que faire de cette haine dont il ne peut pas se débarrasser en la renvoyant au vrai coupable ? C'est contre lui-même qu'il va la retourner, en se punissant par toutes sortes de tourments.

En écrivant cet ouvrage, j'ai constaté que si tous les agresseurs meurtrissent leur victime tous n'ont pas le même degré de culpabilité et qu'il existe même des bourreaux innocents.

Le dessin que je reproduis ci après, et qui est du au peintre autrichien Alfred Kubin, est une étonnante représentation graphique du rapport qui enchaîne la victime à son bourreau, et c'est aussi une image très proche des rêves que produit un sujet qui est en passe de découvrir le vrai visage de son tortionnaire.

Kubin dessine la malheureuse victime réduite en esclavage, écrasée d'humilité de soumission et de douleur. Mais, remplie d'une adoration éperdue pour celui qui la domine, balançant l'encensoir, elle se sent trop infime pour oser lever les yeux vers son bourreau.

En référence à son histoire, chaque sujet crée évidemment son propre rêve, mais tous ces rêves ont point commun : ils donnent du bourreau une image exacte et terrifiante.

Kubin voit le sien comme un être plein d'arrogance ; son gros ventre repu ne laisse aucune place à l'autre et sa toute petite tête d'animal stupide mais auréolé par la dévotion de ses sujets est, à l'évidence, bien incapable de contenir la moindre pensée.

A son réveil le rêveur n'ose généralement pas encore identifier son agresseur, mais son inconscient lui a envoyé le portrait du vrai coupable, et s'il se situe lui-même à l'extérieur de la scène, il est tout près reconnaître, puis d'accepter la réalité.

Alfred Kubin (1877 - 1959)


Gabrielle Rubin © tous droits réservés