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Éloge de l'interdit
Éloge de l'interdit



Sortie: 2010
Editions: Eyrolles

Du bon usage de la haine et du pardon
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Sortie: 2007
Editions: Payot

Œdipe et droits de l'homme

1990, Psychanalyse dans la Civilisation n°2

Gabrielle Rubin
Psychanalyste, Docteur ès Lettres.

On entend souvent dire, et plus encore en ces temps de bicentenaire, que la supériorité des Etats de Droit sur les Etats Totalitaires n'a pas de justification théorique et que seule notre capacité de convaincre (certains parlent même de rapports de force) peut faire triompher la Démocratie.
La raison d'être de ce texte est de montrer que si nous considérons les Etats respectueux des Droits de l'Homme comme supérieurs aux Etats totalitaires, ce n'est pas en vertu d'un choix arbitraire qui dépendrait de notre humeur du moment et qu'aucune théorie ne viendrait conforter. Je pense en effet que la psychanalyse nous permet de voir qu'il n'en est nullement ainsi puisqu'un tel choix nous est indiqué, à mon sens, par les étapes mêmes qui jalonnent l'évolution de chaque être humain, si on la considère du point de vue de ce que Freud a appelé le Complexe d'Œdipe. Il me semble très important de consolider notre attachement affectif et spontané à la Démocratie et à la Défense des Droits de l'Homme par des explications théoriques, c'est-à-dire qui procèdent de la raison, car il y a une différence de nature, un saut épistémologique, entre le système social fondé sur le Pouvoir Absolu et celui qui relève de la Démocratie : le premier s'origine dans la force - physique ou mystique - le second puise sa légitimité dans des processus consensuels, purement psychiques, qui trouvent leur source dans l'évolution psychique de l'être humain.
 
Comme nous, en effet, les Civilisations connaissent des étapes d'évolution : elles naissent, se développent, atteignent leur maturité, puis vieillissent et disparaissent. Mais comme nous, elles ne sont pas vraiment mortes si elles laissent à leurs remplaçantes un acquis culturel et moral.
Or, les phases de maturation des Sociétés me paraissent être comparables aux nôtres, et ce parallélisme me semble confirmer l'opinion des Constituants, qui qualifièrent de naturels les droits qu'ils avaient définis dans la proclamation des "droits de l'homme". Naturels, en vérité, car conformes à notre nature, à notre développement d'êtres humains qui, en ce qui concerne les rapports sociaux, passe par deux étapes, ici représentées par les deux définitions que Freud donne du Surmoi (lequel est, entre autres choses, un peu un équivalent de ce qu'ailleurs on nomme "Conscience Morale"). Celui-ci, en effet, est d'abord défini comme "Introjection des exigences et interdits parentaux" puis, en un deuxième temps, comme "Héritier du Complexe d'Œdipe".
Autrement dit dans un premier temps l'enfant accepte les injonctions de ses parents comme des absolus contre quoi il peut éventuellement essayer de se révolter, mais qu'il lui est impossible de mettre en cause et de discuter librement, à égalité ; (il est bien évident que l'enfant n'a pas l'appareil conceptuel nécessaire pour le faire).
Puis, après la Résolution du Complexe d'Œdipe - tel que je le vois et que nous allons l'examiner plus loin -, le Surmoi a changé de nature : les transformations entraînées par cette Résolution ont rendu l'enfant capable de réfléchir sur les "lois" qu'on lui propose, de les intérioriser, de faire siennes celles qu'il trouve justes, bonnes ou nécessaires et qu'il acceptera désormais non plus comme un absolu imposé par les parents, mais comme des obligations auxquelles il adhère.
C'est le deuxième temps, celui de l'âge adulte. (Ceci n'est évidemment qu'un schéma, la réalité est bien plus complexe.)
 
Or, ce qui se passe au niveau des sociétés me semble assez bien correspondre aux deux étapes du développement du Surmoi : le Pouvoir Absolu impose sa loi, les Sujets n'ont rien à dire ; la Démocratie propose des lois, qui ne sont adoptées qu'après consensus, autrement dit, après que la majorité des personnes concernées les aient trouvées bonnes ou acceptables.
 
Une grande partie de cette présentation du Complexe d'Œdipe n'offrira rien de nouveau pour beaucoup d'entre vous, puisque l'hypothèse que je formule ici a été établie à partir des textes de Freud et de ses disciples, dont notamment Mélanie Klein et ses successeurs. Sans me leurrer sur la difficulté de la tâche, il me fallait pourtant mettre au net mes idées sur ce que nous appelons le "Complexe d'Œdipe", puisque la psychanalyse nous enseigne que c'est par sa Résolution que se met en place l'intériorisation des notions de "Permis" ou "Interdit", c'est-à-dire le concept de loi ainsi que de celles de "Bien" et de "Mal", c'est-à-dire celui de morale.
Autrement dit, je pense que c'est la Résolution du "Complexe d'Œdipe" et ses héritiers : le Surmoi et l'Interdit de l'Inceste, qui sont les fondateurs de la Civilisation, et donc de ce qui est le plus proprement humain dans l'Humanité.
 
Je n'ai certes pas la prétention d'avoir trouvé la réponse à toutes les questions qui se posent au sujet du respect de la loi par tous (i.e. les Etats de Droit), et les sociétés sont bien trop complexes pour qu'une seule personne, et dans une seule discipline, puisse suffire ne fût-ce qu'à les interroger ; je n'ai d'autre ambition que celle d'apporter ma contribution aux explications proposées par ailleurs, que d'ajouter une façon différente d'envisager les choses à celles qui existent déjà.
(L'interdit de l'inceste dont il sera ici question concerne l'"inceste psychique", c'est-à-dire un lien d'une intensité pathologique entre un parent et son enfant, mais il va sans dire qu'un inceste physiquement consommé aurait des conséquences encore plus graves.)
 
Dernière remarque : si je crois à l'Universalité du "Complexe d'Œdipe", je pense aussi qu'il peut prendre des formes variées aussi bien dans des sociétés différentes de la nôtre que dans nos propres phantasmes.
Il sera donc question, dans ce texte, de ce que l'on nomme habituellement ainsi dans nos sociétés occidentales ; il est déjà bien difficile et bien risqué d'extrapoler de l'individu à une société, la moindre des choses est d'être en état de la percevoir de l'intérieur : parce qu'on y est né et qu'on sent en faire partie au plus profond de soi, ou encore parce qu'on en a si bien assimilé la culture qu'on lui appartient. Je ne suis qu'une infime particule de la civilisation occidentale, mais (mal ou bien), j'en parle de l'intérieur.
 
Il nous faut maintenant comprendre comment se met en place et se développe le Complexe d'Œdipe. Il semble que ce soit par nécessité vitale qu'arrivé à un certain point de son évolution l'animal humain ait ressenti comme inévitable l'interdiction des rapports sexuels entre mère et enfant.
Cette interdiction trouve son origine dans une des caractéristiques de notre espèce, la prématuration du bébé humain (cf. Bolk) qui a entraîné d'énormes conséquences, les unes favorables, par exemple l'extrême plasticité de la psyché humaine, sa faculté d'invention, d'acceptation du changement, qui vont permettre les développements que nous connaissons, et d'autres défavorables, comme le non moins extrême attachement à la mère, qui pousse le bébé (puis l'enfant, puis inconsciemment l'adulte) à garder en lui le désir de retrouver la sécurité du giron maternel. Ce désir œdipien, s'il n'était pas contrarié, ferait du bébé, puis de l'enfant, puis de l'adulte (comme on le voit fort bien dans les cas pathologiques) un simple appendice de sa mère... dès lors vécue comme toute puissante. (Il s'agit alors d'un "inceste psychique" mère/enfant).
 
Les petits des animaux supérieurs connaissent eux aussi, pendant un court moment, un semblable désir de rester plus longtemps que nécessaire dans la sécurité maternelle : les parents oiseaux sont souvent obligés de pousser leurs oisillons hors du nid, et les parents mammifères leurs petits hors de la tanière, après leur avoir appris à se suffire, c'est-à-dire lorsqu'ils sont élevés et que la mère est à nouveau sexuellement disponible pour le mâle.
 
Comme le bébé humain, le bébé animal est partagé entre la pulsion épistémophilique qui lui dit d'explorer le monde, et le désir de retour à la sécurité. Mais ses hésitations ne sauraient durer car la mère, dont la pulsion sexuelle prépare la portée suivante, l'aide à trouver le chemin de la liberté. Comme le petit animal n'est resté que quelques semaines totalement dépendant de sa mère, il accepte sans trop de souffrance de devenir un jeune adulte et de se séparer d'elle.
 
Tout autre est notre situation d'êtres humains. En tant que prématurés, nous resterons dépendants presque jusqu'à la puberté, et il est facile de comprendre que l'attachement réciproque mère/enfant rendra à la fois obligatoire et très difficile l'autonomisation du jeune.
(Nous laissons de côté les communications inconscientes mère/fœtus dont nous ignorons encore trop de choses.)
 
En effet, pour permettre à l'enfant de trouver en temps voulu son autonomie, les mécanismes mis en œuvre chez les animaux vont également l'être pour nous ; après l'accouchement, la mère va peu à peu reporter ses investissements sur d'autres que son nouveau-né et notamment sur son compagnon ; seulement, lorsque cela se produit, le bébé humain, contrairement à son homologue animal, n'est pas encore prêt à y faire face : il n'est pas autonome, mais au contraire et pour longtemps dépendant. (Cela explique en partie les difficultés qu'a l'enfant pour accepter une nouvelle naissance : nous ne sommes pas faits pour avoir des rivaux qui viennent prendre notre place si tôt. Chez la plupart des animaux supérieurs, un nouveau bébé ne survient que lorsque le précédent est déjà loin ou, en tout cas, plus autonome que ne l'est le bébé humain.)
 
Les mêmes mécanismes de séparation ne seraient donc pas suffisants pour nous, puisqu'il est impossible de séparer un enfant de sa mère (ou d'un substitut) avant de nombreuses années.
C'est là qu'intervient nécessairement le père (ou un substitut, qui peut être fort différent du père génétique) et qui va, tout en le rassurant, désigner à son enfant les portes qui ouvrent sur le monde.
La reconnaissance par le bébé de ce tiers qui vient s'insérer entre sa mère et lui se fait pour de multiples raisons : le bébé sent que sa mère l'a un peu désinvesti, que le lien si fort qui les unissait s'est distendu ; d'un autre côté, la curiosité le pousse à s'occuper de cet "autre" qui retient l'attention de sa mère, de ce rival qui, tous comptes faits, lui semble bien intéressant (donc en s'identifiant à sa mère) ; une troisième raison est le désir d'autonomie qui se développe à partir de là, etc. Les raisons sont fort nombreuses : désir de vengeance, excitation sexuelle active et passive, pulsion d'emprise et bien d'autres.
 
A l'inverse, si aucun tiers ne venait s'insérer entre la mère et l'enfant, celui-ci n'aurait aucun point d'appui extérieur qui puisse l'aider à se déprendre du désir si fort de ne faire qu'un avec elle.
 
Le bébé va donc peu à peu renoncer à être le seul objet d'amour de sa mère (son objet sexuel) et renoncer à la revendiquer comme son exclusive propriété.
Un autre danger le guette alors, c'est de reporter tous ses investissements sur son père, de ne plus pouvoir se séparer de lui et de prétendre établir une relation incestueuse avec ce nouvel objet ; ce désir aussi devra donc être réprimé.
 
Ce qui va pousser l'enfant à renoncer au père en tant qu'objet sexuel, c'est que se fantasmer comme l'objet d'amour du père signifie prendre la place de la mère ; c'est, pour l'inconscient, chasser/tuer la rivale qui devient dès lors objet de haine. Or ceci est une position intenable, ne fût-ce que parce qu'un enfant a un besoin vital de sa mère, parce qu'un bébé sans mère ou substitut meurt, et parce qu'un enfant aime sa mère...
Après avoir renoncé à sa mère, il lui faut donc encore renoncer au père (en tant qu'objets exclusifs et sexuels, non en tant que parents, bien sûr.) Pour donner un seul exemple, quel enfant n'a déclaré : quand je serai grand, j'épouserai Maman" (ou Papa) avant de comprendre la nécessité du renoncement ?
 
Ce double renoncement, ce deuil terrible est lourd de conséquences : il fonde non seulement la loi et la morale, principes indispensables à l'établissement d'un Etat de Droit, mais encore il permet de reconnaître la différence des sexes et leur complémentarité - ainsi que celle de la différence des générations, introduisant ainsi le Temps et le Principe de Réalité en nous. Par ces reconnaissances, nous renonçons à l'omnipotence infantile (hélas jamais tout à fait), car c'est ce renoncement qui est à la base, entre autres acquisitions essentielles, de toute Démocratie :
 
· Parce que ce douloureux renoncement établit la reconnaissance et l'acceptation d'une irréductible différence entre le permis et l'interdit : "est à jamais interdite la mère en tant qu'objet sexuel", l'interdit de l'inceste fonde la Loi comme valeur absolue, la mettant au-dessus du plaisir (plus tard, et suivant les diverses sociétés, les substituts possibles des père et mère seront aussi interdits : frères et sœurs, cousins, parents proches, nourrice, parrain et marraine, etc.).
Ensuite seulement, conséquence de l'internalisation de l'existence de l'interdit, de la reconnaissance de la notion même d'interdit, pourra être instauré un Code des Lois, qui indique, en effet, ce qui est interdit par la société. Les lois qui protègent les individus et la société sont différentes suivant les époques et les lieux, mais la loi première, celle qui interdit l'inceste mère/enfant est une ; et c'est parce qu'elle a été imposée à chaque enfant qu'on peut, grâce à elle, promulguer des lois avec quelqu'espoir de les voir respectées.
 
· Parce qu'instantanément, ou presque, le Bien se confond avec le permis et le Mal avec l'interdit, la Morale s'instaure. Souvent, à l'adolescence surtout, les interdits sont contestés ; mais la morale demeure : on brave une loi, on trouve ce qui est interdit désirable, on ne va pas jusqu'à inverser les signes du Bien et du Mal. (Je laisse de côté les pratiques perverses et démoniaques qui sont rares et dont on sait d'ailleurs que tout le sel consiste à faire le mal justement parce qu'il est interdit, donc à le reconnaître comme tel.)
 
· Parce qu'il est bien obligé d'admettre que sa mère désire et possède un compagnon, et son père une compagne, le bébé est aussi obligé d'accepter la différence et la complémentarité des sexes (si tout se passe convenablement car il existe bien des difficultés avec l'identité sexuelle ; ce nonobstant, on n'a encore jamais vu un bébé naître de deux parents du même sexe, et quel que soit le désir que certains peuvent en avoir, pour cet acte fondamental au moins, la différence et la complémentarité des sexes est à accepter).
 
· Parce qu'il lui faut bien constater que c'est un adulte qui partage la couche de sa mère - c'est-à-dire son père et non pas lui (et inversement pour la fille) - il lui faut aussi intérioriser la réalité de la différence des générations. Certes, un jour il sera aussi grand, aussi fort et aussi séduisant que son père, et même plus... Un jour, mais pas tout de suite ; ainsi est favorisée l'introjection du Principe de Réalité, et avec lui le Temps.
 
Ainsi donc, c'est par les chemins de l'Œdipe que s'intériorisent la morale, la reconnaissance de la différence des sexes et des générations, le Principe de Réalité et "last but not least", l'abandon de l'omnipotence infantile : car reconnaître la différence et la complémentarité des sexes, c'est reconnaître aussi qu'on ne les possède pas tous, et donc renoncer à la mère phallique toute puissante qui en est le modèle ; reconnaître que c'est "Papa" qui est le compagnon de "Maman", c'est reconnaître la différence des générations et donc sa propre faiblesse par rapport à une force plus grande ; reconnaître l'existence du Temps, c'est renoncer à l'immortalité et intérioriser sa propre finitude.
Reconnaître, intérioriser, accepter tout cela, c'est renoncer à l'omnipotence, et renoncer à l'omnipotence, c'est précisément le fondement même de la démocratie, comme je vais essayer de le montrer.
 
Freud nous a donné la tragédie d'Œdipe comme fil conducteur pour comprendre l'évolution de l'être humain, et ce texte admirable n'a pas fini de nous fasciner. Mais il eût pu nous indiquer la Bible ; dans un tout autre langage, elle aussi parle de la loi fondatrice - Rien d'humain n'est au-dessus des Tables de la loi. Elle aussi nous parle de l'interdit de l'inceste et, à sa façon symbolique, de l'absolue nécessité de gagner son pain à la sueur de son front et non en le recevant sans effort comme du temps de la bonne terre/mère de l'Eden.
Elle nous enseigne donc qu'il existe quelque chose en dehors d'elle, qu'il faut aller conquérir par le travail, symbole paternel.
 
On voit donc fort bien les rapports de filiation directe qui existent entre la résolution du Complexe d'Œdipe et la préférence que nous accordons à l'Etat qui respecte les Droits de l'Homme : ce n'est que lorsqu'on a internalisé comme définitif le concept d'une loi inviolable et identique pour tous, qu'on trouve inadmissible d'avoir, à la tête de l'Etat, un Chef qui, loin d'être le garant du respect des lois, comme c'est le cas dans un Etat de Droit, prétend faire la loi, c'est-à-dire lui substitue son bon plaisir (c.à.d. est omnipotent).
Autrement dit, lorsque nous avons, enfants, internalisé l'interdit de l'inceste (ce que nous sommes censés avoir tous fait sauf cas pathologique), nous avons par là même accepté de renoncer à notre phantasme de toute puissance.
 
Mais, par cette renonciation, nous avons reçu le droit de demander que les autres en fassent autant, que la loi soit respectée par tous, c'est-à-dire que personne ne puisse s'arroger le droit de se croire au-dessus des lois. Tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits, dit la Déclaration des Droits de l'Homme. Il est bien évident alors que le droit de chacun limitant le droit de tous les autres, personne ne sera privilégié. Autrement dit, plus important sera le nombre de personnes ayant suffisamment progressé sur le chemin de la résolution du Complexe d'Œdipe, et plus il y aura de citoyens pour s'opposer au Pouvoir Absolu, pour refuser l'Omnipotence d'un Chef ou d'un Groupe, pour exiger que le Code des Lois soit juste et respecté, et pour exiger qu'une loi ne soit changée qu'après consensus.
Car changer une loi suivant son propre plaisir, comme le fait un dictateur, revient à violer la Loi ; mais décider en commun de l'opportunité d'un changement met en jeu un tout autre processus : l'ancienne loi est désacralisée, elle n'est plus le garant de la loi, et peut donc être remplacée par une autre, plus adaptée ; c'est la nouvelle Loi ainsi instaurée qui va devenir (jusqu'à ce qu'on la change par un même procédé démocratique) le garant de la loi, et, comme telle, inviolable.
 
Pour en revenir à la Psychanalyse, c'est le "Cadre", c'est-à-dire les conventions librement acceptées par les deux parties qui régissent les rapports analyste/analysé, et qui représente donc la Loi ; comme tel, il doit être respecté aussi bien par le psychanalyste que par l'analysé. Toute décision unilatérale - par exemple une durée de séance arbitraire - est une manifestation d'omnipotence infantile ; de même que la célèbre phrase : "le psychanalyste ne s'autorise que de lui-même" me semble indiquer une grande méconnaissance de ce qu'implique la Résolution du Complexe d'Œdipe : l'acceptation de la Castration Symbolique.
 
Ce n'est donc pas par un raisonnement idéologique que la psychanalyse nous indique les fondements théoriques de la supériorité d'un Etat respectueux des "Droits de l'Homme" sur une dictature, mais par l'observation des lois du développement de notre espèce.
Je ne pense évidemment pas qu'il existe une seule personne qui ait définitivement résolu et dépassé le Complexe d'Œdipe - simplement les uns sont un peu plus en avant que d'autres... à certains moments de leur vie, comme les Nations, à certains moments, le sont aussi. Car, pour les individus comme pour les Nations, il y a constamment des retours en arrière, et on voit bien souvent la personne - ou le peuple - que l'on croyait le plus civilisé retrouver un comportement préœdipien. (L'étude de l'Histoire nous le montre assez pour que tout triomphalisme chez quelque personne ou peuple que ce soit, doive être écarté.)
 
Car le deuil que l'on a fait une première fois en renonçant à l'omnipotence est constamment à refaire ; ce n'est pas facilement, quels que soient notre âge et notre degré de socialisation, que nous renonçons â être le despote qui exige que tous ses désirs soient satisfaits, autrement dit à être, comme l'écrivait Freud : "His Majesty Baby ".
Aussi est-il indispensable de rester constamment vigilants, car toujours demeure en nous le désir phantasmatique - ou pour certains conscient - d'omnipotence.
 
Ainsi en est-il des Sociétés dont les citoyens peuvent à tout moment être saisis du vertige qui les fait désirer retourner à ce temps fantasmé ou chacun faisait partie d'une mère toute puissante.
Alors, oublié le renoncement à l'omnipotence infantile, l'Etat totalitaire et son dictateur, imagos de cette mère-là, ne trouvent plus d'obstacles devant eux.
 
Résumé
On peut penser que peu à peu les Etats de Droit remplaceront partout les Etats totalitaires, parce que le passage du Pouvoir Absolu à la Démocratie est naturel.
C'est après la Résolution du Complexe d'Œdipe que l'être humain internalise les concepts de Bien et de Mal (Permis/Interdit) et celui de Morale. Freud a donné deux définitions du Surmoi : 1. Introjection des Interdits Parentaux et : 2. Héritier du Complexe d'Œdipe. Le moment où l'on passe de l'état d'enfant à celui d'adulte se situe entre ces deux définitions.
L'hypothèse ici proposée est que les sociétés réagissent parfois comme les êtres humains, (après tout, ce sont eux qui les composent), et qu'il est conforme au développement des civilisations, comme à celui des enfants, de passer de l'acceptation passive des ordres donnés par les parents au désir, puis à l'exigence d'avoir leur mot à dire sur les lois qu'ils doivent respecter.
 
 
Summary
One can think, little by little that the States of Law will replace the Total literary States everywhere, because the passage from absolute power to Democracy is Natural.
It is after the Resolution of Oedipus Complex that the human being internalizes the concepts of Good and Bad (Allowed/Forbidden) and those of Morals. Freud has given two definitions of the Superego: 1. Introjection of parental interdictions and 2. Heir of Oedipus Complex. The moment one passes from the state of childhood to that of an adult is situated between these two definitions.
The hypothesis proposed here is that at times, Societies react like humans beings, (after all, this is what they are composed of), and it conforms to the development of civilizations, like childrens, passing from passive acceptance of orders given by parents to the desire, then to the demand to have their say about the Laws which they must respect.
 
Mots clés: Surmoi, Omnipotence, Ethique, Droits de l'Homme, Complexe d'Œdipe, Démocratie.
 
Key words: Super-ego; Omnipotence; Ethic; Rights of Man; Oedipus Complex; Democracy.