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Éloge de l'interdit
Éloge de l'interdit



Sortie: 2010
Editions: Eyrolles

Du bon usage de la haine et du pardon
Du bon usage de la haine et du pardon



Sortie: 2007
Editions: Payot

Qu'as-tu fait d'Abel ? Une cause inconsciente de la guerre

1992, Psychanalyse dans la Civilisation n°7

Gabrielle Rubin
Société Psychanalytique de Paris
Psychanalyste, Dr es-lettres
Psychanalyste, diplômée de Psychologie clinique, docteur en Psychopathologie et Psychanalyse de l'Université de Paris.
 
Principaux travaux :
 
Trois séances de l'Homme aux rats (thèse de doctorat)
Les sources inconscientes de la misogynie
et divers articles dont
"La mélancolie de l'Occident"
"Œdipe et droit de l'homme"
"Eloge de l'hystérie"
"Une civilisation adolescente"
"L'impossible deuil des morts perdues" (éloge des rituels)
"Le bêlement du tigre" (sadomasochisme et névrose de destinée)
"Champ et limites de la psychanalyse dans la civilisation"
________________________________________
 
 
 
Qu'as-tu fait d'Abel ? Une cause inconsciente de la guerre
 
"Il advint que Caïn présenta des produits du sol en offrande à Yahvé et Abel, de son côté, offrit les premiers nés de son troupeau et même de leur graisse. Or Yahvé agréa Abel et son offrande. Mais il n'agréa pas Caïn et son offrande, et Caïn en fut très irrité et en eut le visage abattu."
"Yahvé dit à Caïn: "Pourquoi es-tu irrité et pourquoi ton visage est-il abattu ? Si tu es bien disposé, ne relèveras-tu pas la tête ?
Mais si tu n'es pas bien disposé, le péché n'est-il pas, à la porte, une bête tapie qui te convoite ? Pourras-tu la dominer ?"
Cependant Caïn dit à son frère Abel: "Allons dehors" et, comme ils étaient en pleine campagne, Caïn se jeta sur son frère Abel et le tua."
Genèse
 
Si l'idée, le désir de paix sont anciens, c'est seulement au début de ce siècle que l'on a commencé à se demander : "Pourquoi la guerre ?" et que le pacifisme est devenu une référence ; plus nettement, d'ailleurs, sur son versant philosophique : "la guerre est-elle évitable, et comment ?" que sur son aspect politique : "Il faut refuser la guerre, quelle que soit la raison invoquée pour la justifier", qui n'a pas vraiment fait recette.
Le combat et la guerre avaient en effet été, jusque-là, des valeurs positives, car c'était aux exploits guerriers que l'on demandait la preuve de la virilité des jeunes hommes.
On possédait, d'autre part, une certitude : il faut éliminer l'ennemi, celui qui nous veut du mal, le méchant qui, par définition, est toujours l'autre. Devant cette évidence, la question : "pourquoi la guerre ?" n'étant pas même pensable, n'avait pas à être posée.
A ces convictions s'ajoutait le désir de conquérir de nouveaux territoires et de nouvelles richesses pour agrandir et renforcer sa patrie tout en offrant plus de biens et de sécurité à son peuple.
Toutes ces raisons formaient - forment encore, au niveau conscient, d'excellentes justifications pour faire la guerre tout en la déplorant.
 
En 1933, à l'avant-veille d'une guerre que l'on pressentait meurtrière, (et qui le fut au-delà de tout ce qu'on avait pu imaginer), il y eut un échange de lettres entre Freud et Einstein (1) publié sous le titre: "Pourquoi la Guerre ?" ; Einstein écrivait : "Un simple coup d'œil sur les efforts, certainement sincères, déployés [pour la paix] au cours des dix dernières années, permet à chacun de se rendre compte que de puissantes forces psychologiques sont à l'œuvre, qui paralysent ces efforts". Et il demanda à Freud, maître ès-psychologie, de lui expliquer pourquoi une minorité d'hommes pour lesquels une guerre est souhaitable (marchands d'armes, amour de la violence, volonté de pouvoir etc.) est capable "d'asservir à ses appétits la grande masse du peuple qui ne retire d'une guerre que souffrance et appauvrissement".
 
Freud ne me semble pas éclaircir totalement cette question. Ce qu'il met en avant c'est la pulsion de mort. Il écrit : "Nous admettons que les instincts de l'homme se ramènent exclusivement à deux catégories : d'une part ceux qui veulent conserver et unir, d'autre part ceux qui veulent détruire et tuer". Et il précise, évidemment, que les deux sont liés et nécessaires l'un à l'autre. Plus loin il ajoute : "Les conflits d'intérêt surgissant entre les hommes sont donc, en principe, résolus par la violence. Ainsi en est-il dans tout le règne animal, dont l'homme ne saurait s'exclure".
Freud voit donc bien que l'agression est une nécessité vitale et, comme telle, impossible à éliminer. Elle est en effet indispensable puisque destinée, la plupart du temps, soit à se procurer de la nourriture, soit à éviter de devenir ¬soi-même ou ses petits ¬la nourriture d'un autre.
Mais ce type d'agression est interspécifique, car jamais les animaux supérieurs ne se tuent entre eux, même quand ils s'agressent ; l'agression intraspécifique, intentionnelle est, par contre, une exclusivité humaine. Notre espèce est en effet la seule à avoir le désir et/ou la possibilité psychiques de tuer les êtres de sa propre famille.
 
L'agression, le besoin de tuer sont inscrits en nous comme chez pratiquement tous les animaux et nous n'y sommes pour rien, si, pour vivre, tout ce qui vit doit tuer.
Ce ne fut pas par un choix conscient et délibéré que nos lointains ancêtres devinrent omnivores et, comme tels, passèrent de l'état de mangeurs de végétaux à celui de dévoreurs de nos cousins les mammifères.
Mais pourquoi, seuls de tous ceux qui se nourrissent de chair, ne possédons-nous pas l'inhibition qui nous empêcherait de tuer nos frères ?
 
L'éthologue Conrad Lorenz (2) s'est longuement penché sur ces questions, et il montre, avec de très nombreuses preuves à l'appui que, même lorsqu'il s'agit de défendre leur territoire, même en période de rut, les mâles ont tous des rituels préétablis qui les empêchent de mettre le rival à mort. Je citerai, comme exemples parmi bien d'autres, les rituels d'un grand nombre d'espèces de poissons chez lesquels l'attaque frontale est, soit freinée au dernier moment, soit transformée en ce qu'il appelle "lutte de gueules". Pendant ce genre de lutte, les poissons cherchent, tous deux en même temps, à happer la gueule tendue de leur vis-à-vis ; toutefois, "ce mouvement n'est pas un coup de bélier féroce et décidé, mais s'exécute toujours d'une façon un peu hésitante et inhibée".
Cette "lutte du gueules" a donné lieu "à une forme très intéressante de combat hautement ritualisé", car, là aussi, "les adversaires mesurent littéralement leurs forces sans se blesser mutuellement : ils s'attrapent l'un l'autre par leurs mâchoires que protègent, chez toutes les espèces qui pratiquent ce genre de baroud d'honneur, une épaisse couche de cuir presque invulnérable, et tirent de toutes leurs forces". Ils peuvent alors, explique Lorenz, connaître exactement leur puissance respective et, sans effusion de sang, permettre au plus faible de céder la place et de sauver ainsi sa vie.
On retrouve le même genre de rituel de mécanisme inhibiteur, chez de nombreuses autres espèces, par exemple chez les cerfs et les daims ; il est sûr en effet, que chez des animaux aussi puissamment armés, une lutte dépourvue de rituels inhibiteurs se terminerait par la mort de l'un, voire des deux adversaires.
Or il n'en est rien ; les daims "se tournent l'un vers l'autre en décrivant un angle droit et baissent la tête de sorte que leurs ramures se heurtent avec fracas assez près du sol et s'emboîtent. Il s'ensuit une lutte inoffensive, où gagne celui qui tient bon le plus longtemps".
Plus encore : si un daim s'aperçoit que son adversaire n'a pas suivi le rituel au même rythme que lui et n'est donc pas encore prêt pour cette phase dangereuse, il reprend le rituel de préparation là où en est son adversaire, afin de lui laisser le temps d'être à égalité avec lui-même. Suivant les espèces, les rituels inhibiteurs varient ; jamais ils ne manquent, sauf chez nous.
Pourquoi donc, se sont demandé Lorenz, et bien d'autres chercheurs, les animaux que nous sommes n'ont-ils pas développé de systèmes protecteurs de ce type ? Une hypothèse propose l'idée que, dépourvus d'armes offensives sérieuses (griffes acérées, défenses, grande force musculaire) les hommes, pas plus que les lapins, n'avaient besoin de rituels inhibiteurs (3). La nature (quoi que veuille dire ce terme) n'avait pas prévu que, dépourvu d'armes naturelles, l'homme en inventerait d'artificielles, et combien plus meurtrières ! C'est bien possible : il n'est pas non plus "raisonnable", alors que même les vers de farine sont capables de limiter leurs naissances, nous devions être bientôt sept milliards à épuiser notre planète.
 
 
Je n'ai pas trouvé, à mon étonnement, beaucoup d'études sur cette question, pourtant brûlante ; je citerai donc quelques-unes des hypothèses formulées. En 1971, un Colloque de l'UNESCO (4) s'est penché sur ce problème.
· Dans son introduction, Lionel Tiger constatait : "Nos débats ont fait apparaître une proposition incontestée, à savoir qu'il est extrêmement difficile d'établir un lien entre l'agressivité des communautés et leur régime politique. Des Etats se réclamant de toutes les idéologies et de toutes les philosophies, pour ne rien dire du niveau de vie, peuvent résolument s'engager sur la voie de l'armement et même de l'aventure militaire".
· Dans son exposé, T. Adeoye Lambo, qui traite de "l'Influence des facteurs socioculturels sur
l'agressivité de l'homme" arrive aux mêmes conclusions, tandis que
· José M.R. Delgado se préoccupe des fondements neurologiques de la violence et
· David A. Hambourg de l'influence des facteurs hormonaux sur l'agressivité chez l'homme.
· Philippe Ropartz, quant à lui, constate que la composante endogène de l'agressivité est "si réduite chez l'animal qu'on peut considérer qu'il n'y a pas de pulsion agressive chez lui" ; il postule, autrement dit, la nécessité pour l'animal de voir ou de flairer sa proie ou son adversaire (stimulus exogène) pour déclencher l'agression. Alors qu'il en va évidemment tout autrement pour l'homme, chez lequel la pulsion d'agression existe et se troue être généralement endogène.
Mais malheureusement Ropartz, pas plus que ses collègues, ne nous dit quel pourrait être ce stimulus endogène chez nous. Il me semble aussi qu'il ne différencie pas clairement agression intra- et interspécifiques, encore que l'on trouve, chez lui comme chez beaucoup d'autres auteurs, le terme d'"agression" lorsqu'il s'agit d'attaques interspécifiques et d'"agressivité" dans l'autre cas.
· Quant à Robert Bigelow, son intention n'est pas de découvrir ce qui motive l'agressivité
intraspécifique chez l'homme : il pense, en effet, "que la guerre a joué un rôle majeur dans l'évolution humaine. Le cerveau humain a, en moyenne, triplé de volume pendant le pléistocène ; or cette transformation remarquable n'aurait pas pu se produire si vite si la sélection n'avait pas été très puissante". Une sélection bénéfique rendue possible par les combats, pense Bigelow, qui n'est pas le seul, nous le verrons, à trouver une utilité à la guerre.
· Quant à Henri Laborit, dans son ouvrage "La Colombe assassinée" (5), il "étudie des concepts tels que liberté, égalité, propriété, besoin, travail, territoire, patrie, etc., et pose la question : dans l'ignorance de ce que nous sommes et avec un discours logique toujours prêt à fournir un alibi au meurtre, aux guerres et aux génocides, quelque chose peut-il changer ?". Mais il ne nous apporte guère de réponse à notre question : pourquoi, seuls de tous les animaux, nous en prenons-nous à notre propre espèce ? Pourquoi la guerre ?
 
Plus intéressante est, me semble-t-il, l'étude de Pierre Clastres (6) qui réfléchit sur la guerre dans les sociétés primitives ; il note que : "Dans la littérature ethnographique, il est rarement question de la violence" et si l'on en parle, c'est généralement dans le but de montrer que ces sociétés la réprouvent, ce qu'il conteste absolument. C'est à cause de ce postulat erroné, pense-t-il, qu' "il ne sera pas surprenant de constater, dans le champ de l'ethnographie contemporaine, la quasi absence d'une réflexion générale sur la violence sous sa forme à la fois la plus brutale et la plus collective, la plus pure et la plus sociale : la guerre".
Or, dit P. Clastres, tous les rapports, qu'ils datent du XVIe siècle ou du début du nôtre, qu'ils soient écrits par des explorateurs, des missionnaires, des marchands ou des voyageurs savants, tous sont unanimes sur un point : les hommes aiment et font la guerre ; "le bon sauvage" est un mythe. Il écrit : "qu'ils soient américains (de l'Alaska à la Terre de Feu) ou Africains, Sibériens des steppes ou Mélanésiens des îles, nomades des déserts australiens ou agriculteurs sédentaires des jungles de la Nouvelle-Guinée, les peuples primitifs sont toujours présentés comme passionnément adonnés à la guerre".
Ces dispositions agressives sont presque toujours sévèrement jugées dans ces rapports ; en effet, pensent les Européens, comment christianiser, civiliser, convaincre des vertus du travail et du commerce des gens surtout préoccupés de guerre ? Mais, ajoute-t-il, "de fait, l'opinion des missionnaires français et portugais sur les Indiens Tupi anticipe et condense tous les discours à venir : n'était, disent-ils, l'incessante guerre que ces tribus mènent les unes contre les autres, le pays serait surpeuplé".
 
Apparemment oublieux des guerres européennes qui, à défaut de nous civiliser, n'ont pas empêché la christianisation ni l'amour du commerce, tous ces savants commentateurs trouvent, en somme, quelques intéressantes vertus à la guerre.
 
Pierre Clastres examine, tout au long de son ouvrage, les théories de ceux qui se sont penchés sur ces questions ; j'en mentionnerai quelques-unes en exemple.
 
· La théorie naturaliste de A. Leroy-Gourhan ("Le Geste et la Parole") développe l'idée qu'agressivité et agression ne font qu'un et qu'il n'y a pas de différence fondamentale entre tuer une proie à la chasse pour se nourrir et tuer un être humaine à la guerre, l'une dérivant de l'autre. P. Clastres pose alors une différence entre chasse et guerre, la première étant une "agression", la cause de la seconde étant "l'agressivité" (7). Mais, fait remarquer Clastres, Leroy-Gourhan "biologise" la guerre et en évacue toute la dimension sociale ; de plus, si la chasse c'est la guerre, alors la guerre c'est la chasse à l'homme ; il faudrait donc supposer, qu'à l'origine au moins, les hommes aient tué leurs semblables pour s'en nourrir. Or nous savons bien qu'aucune tribu, même la plus cannibale, ne mange de l'humain dans un but gastronomique.
· La théorie économiste ; elle postule que la misère est la cause de la guerre ; les primitifs, n'ayant pas grand-chose à se mettre sous la dent, auraient inventé la guerre pour agrandir leur territoire de chasse. Là aussi, Clastres conteste la base même d'une telle théorie ; s'appuyant sur divers travaux, il refuse l'idée de sociétés primitives vivant misérablement et affirme que ce furent, tout au contraire, des sociétés d'abondance.
 
Mais que ces sociétés aient été misérables ou opulentes, la guerre n'était pas forcément la seule réponse possible. Les hommes en trouvèrent d'ailleurs d'autres ; l'agriculture, l'élevage, de meilleures armes de chasse...
La prise en compte de ces propositions laisse toutefois toujours sans réponse la question : "Pourquoi la guerre ?".
 
Un psychanalyste, Alexandre Mitscherlich (8), avance une opinion assez semblable à celle des économistes ; il constate d'abord la grande facilité avec laquelle les hommes s'agressent mutuellement, et pense que si la guerre est prisée comme preuve de virilité et d'héroïsme, les dégâts qu'elle cause à la communauté sont tels qu'on a du mal à comprendre qu'on n'ait pas pu trouver un autre moyen de s'affirmer. Il constate aussi qu'après chaque conflit, devant les désastres causés par la guerre on s'écrie : "Plus jamais ça !" et qu'on recommence aussitôt. La cause, à ses yeux, en est la propriété ; la science, écrit-il, nous apprend que notre plus proche parent, l'homme-singe, était un "végétarien aux mœurs paisibles" et que "l'homme de la proto- et de la préhistoire fut, lui aussi, un collecteur pacifique. C'est seulement avec l'essor de la propriété que la tragédie a commencé."
 
[Mitscherlich, me semble-t-il, ne prend pas en compte le fait qu'il existe de bien grandes ressemblances entre la possession d'un territoire (par un animal ou par une horde) et une propriété et que cela n'a nullement empêché les mécanismes inhibiteurs de se mettre en place chez les animaux.]
 
· Le point de vue de certains marxistes au sujet de l'origine de la guerre est assez proche de celui des économistes" ; des chercheurs tels que M. Harris et D. Grosse attribuent à un manque de protéines (d'où l'élevage, l'agriculture, la propriété et la nécessité d'étendre et de protéger le territoire), l'invention de la guerre.
· La théorie échangiste, soutenue par Claude Levi-Strauss, situe clairement la guerre dans le champ des relations sociales. Pour lui, la guerre et le commerce sont deux aspects différents d'un système global. Il écrit : "Les conflits guerriers et les échanges économiques ne constituent pas seulement, en Amérique du Sud, deux types de relations coexistantes, mais plutôt les deux aspects, opposés et indissolubles, d'un seul et même processus social".
 
Chacune de ces théories contient une part de vérité, car la guerre a de multiples causes, économiques, sociales, patriotiques, politiques, etc. et mes recherches n'ont certainement pas été exhaustives, mais je pense néanmoins pouvoir dire que les divers chercheurs en sciences humaines que ce problème a troublés n'ont pas suffisamment pris en compte les causes psychiques, (au sens psychanalytiques du terme) qui sont responsables de la guerre.
 
Les psychanalystes, quant à eux, se sont évidemment penchés de façon privilégiée sur l'aspect psychique de la violence.
Jean Bergeret (9) pose bien le problème ; il écrit : "Il m'a paru essentiel de distinguer ce qui appartenait en propre à l'agressivité et ce qui relevait au contraire d'une violence innée, beaucoup plus primitive."
Il me semble en effet impossible d'essayer de comprendre une activité aussi essentiellement humaine que la guerre sans s'appuyer sur les distinctions que pose cet auteur entre d'un côté une violence primordiale, sans laquelle nulle vie d'animal supérieur n'est possible sur cette terre, et de l'autre côté l'agressivité, la haine, le sadisme, qui impliquent une libidinisation de la violence.
 
Jean Bergeret propose plusieurs éléments permettant d'opérer la distinction entre ce qu'il nomme la "violence fondamentale" et l'agressivité ; j'indiquerai quelques-unes de ces distinctions ; elles concernent :
· l'objet ; pour la violence fondamentale, l'objet n'a pas encore atteint le statut d'autre objet, il ne s'agit donc pas alors vraiment d'une relation sujet/objet mais de l'opposition moi/non moi ;
· le but pulsionnel : l'agressivité a pour but de causer consciemment un dommage à l'objet : "L'imaginaire agressif d'un sujet suppose que l'objet soit amené à souffrir et que cela procure un certain plaisir au sujet". La violence fondamentale, au contraire, fait partie des instincts de conservation ; elle ne s'intéresse qu'au sujet lui-même ; le sort réservé à l'objet de l'agression n'a aucune importance pour l'agresseur, seule compte pour lui sa propre survie ou satisfaction ;
· l'ambivalence : la violence fondamentale n'est pas ambivalente : "elle n'est en rapport qu'avec des fantasmes vraiment primitifs, sans après-coup, ni secondarisation. Il s'agit d'une tendance sans nuances, sans contradictions, apparaissant d'un seul bloc et très précocement." et Jean Bergeret note que, parlant de cette tendance, Freud, à juste litre, la nomme "instinct" ;
· le niveau psychogénétique ; la violence n'a rien de commun avec la haine, l'agressivité, le sadisme ou le masochisme qui, dit Bergeret, comprennent un mélange non métabolisable de violence et de libido ; ils n'apparaissent pas au même moment du développement, la première étant bien plus primitive.
"La violence, pur instinct de vie, n'est en soi et originellement, ni bonne ni mauvaise". Mais elle peut, bien évidemment, être mise au service de l'agressivité.
 
Ces distinctions qu'opère Jean Bergeret sont pour moi fondamentales ; c'est à mon sens précisément à la jonction, à l'articulation entre "violence fondamentale" et "agressivité", c'est-à-dire à la naissance du fantasme, que se situe l'origine de la guerre.
 
Cette articulation est bien dégagée par Jean Laplanche (10) dans le cinquième chapitre, "Agressivité et sado-masochisme" de son livre : "Vie et Mort en Psychanalyse". Il s'y attache à montrer où et comment la violence, de non sexuelle qu'elle était à l'origine (auto-conservation) va se transformer en pulsion sexuelle, ajoutant à une violence instinctuelle une dimension de jouissance. Je cite : "Si, comme nous le pensons, la théorie freudienne de l'étayage doit être utilisée comme schéma directeur pour comprendre le problème du sado-masochisme, rappelons rapidement deux aspects majeurs de cette théorie : genèse marginale de la sexualité, genèse de la sexualité dans le temps du retournement sur soi. En effet, l'étayage implique que la sexualité, la pulsion, apparaît à partir des activités non sexuelles instinctuelles". La sexualité proprement dite "n'apparaît, comme pulsion isolable et repérable, qu'au moment où l'activité non sexuelle, la fonction vitale, détache de son objet naturel ou le perd. Pour la sexualité c'est le moment réfléchi (selbst ou auto-) qui est constitutif, moment de retournement sur soi, "auto-érotisme" où l'objet a été remplacé par un fantasme, par un objet réfléchi dans le sujet".
Jean Laplanche explique minutieusement le problème de l'étayage dont je ne puis, ici, que donner les deux temps dégagés par lui à partir de l'œuvre de Freud :
1. Le premier temps est actif, dirigé vers l'objet extérieur, non sexuel, agressif, destructeur.
2. "La sexualité n'apparaît qu'avec le retournement sur soi, donc avec le masochisme, de sorte que, dans le champ de la sexualité, la masochisme est déjà considéré comme primaire".
Autrement dit, c'est à partir du moment où ce n'est plus vers un objet extérieur indispensable à notre survie que nous dirigeons notre agressivité, mais vers un objet interne fantasmatique, que l'on peut valablement parler de pulsions sexuelles, de haine, de sadisme ou de sado-masochisme. Etant bien entendu qu'on défléchira éventuellement ensuite cette agressivité vers l'objet extérieur ou son substitut. Nous retrouvons là la distinction de Jean Bergeret entre violence fondamentale et agressivité.
 
· Or la guerre est, à mon sens, fondamentalement sadomasochiste : tuer ou être tué, tuer ET être tué.
Elle n'est évidemment pas perçue ainsi au niveau conscient, pour lequel le but poursuivi est d'être plus fort que l'ennemi, d'être éventuellement obligé de le tuer, fut-ce au risque de mourir soi-même, alors que, nous le verrons, il en va tout autrement au niveau inconscient.
L'agression envers la proie, l'agression interspécifique, instinctuelle ne procède pas ainsi : on choisit, pour se nourrir, des proies notablement plus faibles que soi-même. Jamais on ne vit une antilope tuer un lion, une souris être plus forte qu'un chat, un petit poisson en avaler un gros. Et lorsqu'une proie est trop dangereuse on se constitue, comme nous le fîmes nous-mêmes lorsque nos armes n'étaient pas encore totalement efficaces, en meute. (Le chasseur meurt parfois à la chasse, mais c'est par accident ; les morts de la guerre sont prévus, acceptés d'avance.)
 
Autrement dit, il n'y a pas, pour l'animal, d'arrière-plan fantasmatique lorsqu'il agresse sa proie, pas plus que pour nous-mêmes lorsqu'il s'agit de "violence fondamentale". Le sadomasochisme ne commence qu'avec la libidinisation de l'agression et le risque majeur accepté, et seulement après que l'agression se soit détachée de son objet naturel - la proie - pour aller se fixer sur l'ennemi. C'est-à-dire qu'elle soit devenue pulsionnelle.
 
On ne peut parler des causes inconscientes, pulsionnelles, de la guerre sans citer les ouvrages fondamentaux de Franco Fornari, un des psychanalystes qui s'est le plus intéressé aux causes psychiques de la guerre. Dans son livre "Psychanalyse de la Guerre", il montre que celle-ci est une élaboration paranoïaque du deuil et que sa fonction essentielle est la destruction. Il développe aussi l'idée que les pères ont toujours désiré la mort des fils et ont trouvé divers moyens pour parvenir à leurs fins, la guerre étant un de ces moyens parmi d'autres. Il explique aussi, s'appuyant sur les écrits de Roheim, que la société parvient à résoudre les angoisses paranoïaques de persécution de ses membres en leur offrant une guerre, ce qui lui permet de socialiser, en les occultant, les folies personnelles de chacun. Aussi la guerre est-elle pour lui la preuve la plus éclatante de la pulsion de mort, car c'est pour nous en débarrasser que nous la projetons sur l'ennemi (11).
 
"Notre inconscient tue même pour des choses insignifiantes ; comme l'ancienne législation
athénienne de Draco, il ne connaît pour les délits aucun autre châtiment que la mort, car tout préjudice porté à notre moi tout-puissant et souverain est, au fond, un crimen laesae majestatis." Freud (1915)
 
Freud s'est longuement penché sur ce problème : "Pourquoi la guerre ?".
En dehors de l'ouvrage ainsi nommé, il a écrit un essai "Considérations actuelles sur la Guerre et la Mort" ; il évoque le problème dans "Totem et Tabou" et, sous diverses autres formes, n'a cessé de s'interroger sur les raisons de notre agressivité qui lui semblait, de toutes les pulsions humaines, celle qui était à la fois la plus dangereuse et celle qui serait la plus difficile à réduire. Je n'énumérerai pas les articles, livres ou essais où il est question du sadisme, du masochisme, de la pulsion de mort, etc., cela reviendrait, à peu de chose près, à donner la liste de ses œuvres complètes.
Freud a beaucoup parlé du meurtre du père qui est, via le complexe d'Œdipe, au centre même de toute sa théorie ; l'histoire de la horde primitive telle qu'il nous la présente est exemplaire, encore qu'elle me semble plutôt devoir être considérée comme un fantasme originaire et n'avoir pas eu besoin d'être traduite en actes pour faire partie de notre inconscient. Et ce d'autant plus qu'un fait de l'âge adulte ne peut s'y inscrire s'il n'y est attiré par un refoulé originaire (cf. Freud 1915 : "L'Inconscient" et "Le Refoulement") ; c'est au contraire un tel fantasme originaire qui peut, éventuellement, s'actualiser.
 
Que les pères aient des pulsions de mort envers les fils (thèse de Fornari) me semble aussi peu contestable que l'existence de pulsions de mort des fils envers les pères. Toutefois, si le scénario de "Totem et Tabou" me paraît pouvoir assez bien s'appliquer aux révolutions (par exemple les révolutions françaises, russe, etc., où les frères, se sont unis pour détrôner et tuer le père, puis après quelque chose qui a ressemblé assez bien à une fête orgiaque totémique, pris de remords, ont mis à sa place un autre père, encore plus terrible), il ne me semble pas que ce fantasme-là puisse servir de trame inconsciente pour la guerre, où ce n'est pas le père, mais bien les frères qui sont tués, encore qu'il y ait, bien évidemment des liens.
Frères de son propre groupe, clan, tribu, pays, continent, ou bien étrangers, ennemis, mais toujours frères humains.
 
J'avancerai maintenant l'hypothèse suivante : ce n'est pas "malheureusement" et "BIEN QUE" tous les hommes soient frères que l'on s'entre-tue à la guerre, mais bien "PARCE QUE" ils sont frères.
Quand on se souvient de la haine féroce qui anime les frères entre eux quand ils sont tout petits, ¬je donnerai quelques exemples ¬et plus particulièrement, mais pas seulement, de celle qui torture les aînés vis-à-vis des cadets. Il semble probable que, lorsque toute cette haine, tout ce sadisme, n'ont plus trouvé dans les dangers de la chasse un aliment suffisamment sérieux pour pouvoir y projeter à la fois le sado-masochisme provoqué par la haine, et le remords provoqué par le meurtre fantasmé, il devint indispensable de trouver un substitut assez plein de fureur pour apaiser la haine et assez plein de dangers pour apaiser la culpabilité : la guerre.
 
Point n'est besoin d'être psychanalyste pour découvrir la haine (qui n'exclut nullement un véritable amour ultérieur), le plus souvent refoulée, qui sévit entre les membres d'une fratrie.
Toutes les mères, tous les éducateurs le savent ; les romans, les contes, l'Histoire le disent.
Mais nous ne voulons pas le savoir, du moins de façon trop consciente. Il se produit là un phénomène analogue à celui qui existe pour la sexualité infantile : tout le monde le sait, personne ne veut le savoir, et Freud et les premiers psychanalystes ont payé un lourd tribut pour avoir osé dire que l'enfance n'est pas un vert paradis, sans sexualité ni violence.
 
Mélanie Klein (12) écrit :
"La psychologie et la pédagogie (classiques) ont toujours entretenu la croyance qu'un enfant était un être heureux et sans conflits ; elles ont toujours admis que les souffrances des adultes provenaient des fardeaux et des épreuves de la réalité ; il nous faut affirmer cependant que c'est exactement le contraire qui est vrai. Ce que la psychanalyse nous apprend sur l'enfant et sur l'adulte montre que les souffrances de la vie ultérieure sont pour la plupart les répétitions de ces douleurs précoces, et que tout enfant passe, durant les premières années de sa vie, par des souffrances démesurées".
 
Ces souffrances démesurées, nous avons hâte, en grandissant, de les oublier et même d'en refouler le souvenir. Car c'est précisément à cause de ces souffrances insupportables que nous haïssons. Et nous ne voulons pas nous souvenir de cette haine. Car si l'enfant n'est plus un angelot candide, un chérubin blond, mais un être pétri des pulsions les plus violentes, alors comment continuer à prétendre, devenus adultes, que nous sommes des êtres foncièrement bons, que seuls les "autres", par leur méchanceté, nous ont contraints à nous défendre ?
Comment continuer à affirmer que l'homme est bon et que c'est la société qui le corrompt?
 
Freud avait commencé à détruire cette apaisante légende ; il écrit (13) :"Rappelons-nous d'abord ce que sont les relations entre frères et sœurs. Je ne sais pourquoi nous admettons d'avance qu'elles doivent être affectueuses ; nous connaissons tous des frères ennemis et nous avons souvent constaté que l'inimitié était apparue dans l'enfance ou durait depuis toujours. Mais bien des adultes, qui aujourd'hui aiment tendrement leurs frères et sœurs, ont vécu avec eux dans l'enfance sur un pied de guerre continuelle. Le plus âgé a maltraité le plus jeune, l'a calomnié, lui a pris ses jouets. Le plus jeune, rempli d'une rage impuissante, a envié et redouté son aîné ; sa liberté, son sentiment du droit s'insurgeait contre son oppresseur"... "L'enfant est absolument égoïste, il sent intensément ses besoins et lutte sans ménagement pour les satisfaire ; il lutte en particulier (Freud-Einstein 1933, "Pourquoi la Guerre", Société des Nations, Genève) contre ses concurrents, les autres enfants, et tout spécialement contre ses frères et sœurs".
Parlant du petit Flans, garçonnet de 3 ans 1/2, il rapporte que celui-ci "exprime continuellement le désir que sa mère, en baignant le bébé, le laisse tomber dans la baignoire pour qu'il meure" or, ajoute Freud, "l'enfant est cependant sage, tendre et bien tôt après il aimera sa sœur et prendra plaisir à la protéger" (14).
Et il écrit aussi, parlant de l'injonction : "Aime ton prochain comme toi-même", que celle-ci est certes plus ancienne que le christianisme, mais "qu’elle n'est certainement pas très ancienne. A des époques déjà historiques, elle était encore étrangère aux hommes" et il continue à penser que ce précepte, certes souhaitable pour promouvoir la paix, à peu de chances d'être applicable ; en effet "Non seulement cet étranger n'est en général pas digne d'amour, mais, pour être sincère, je dois reconnaître qu'il a le plus souvent droit à mon hostilité et même à ma haine" et que, de son côté, "Il ne paraît pas avoir pour moi la moindre affection ; il ne me témoigne pas le moindre égard. Quand cela lui est utile, il n'hésite pas à me nuire... Pis encore : même sans profit, pourvu qu'il y trouve un plaisir quelconque, il ne se fait aucun scrupule de me railler, de m'offenser, de me calomnier, ne fût-ce que pour se prévaloir de la puissance dont il dispose contre moi" (15).
Mélanie Klein, grande découvreuse des fantasmes enfantins s'il en est, nous en a dit davantage et donné des exemples saisissants. Elle écrit, par exemple "Les analyses prouvent toutes que les enfants souffrent d'une grande jalousie à l'égard de leurs frères et sœurs plus jeunes ou plus âgés. Le petit enfant qui, apparemment, ne sait rien sur la naissance, a une connaissance inconsciente très précise du fait que les enfants poussent dans le sein de leur mère. La jalousie éveille une haine violente contre l'enfant dans le sein maternel, et suscite le désir ¬fantasme habituel chez un enfant pendant une nouvelle grossesse de sa mère ¬de mutiler le ventre de celle-ci et de défigurer l'enfant qui s'y trouve en le mordant et en le coupant". (Rappelons qu'elle rapporte là des fantasmes d'enfants normaux.)
 
Joan Rivière écrit, parlant de la jalousie, que celle-ci est une réaction de haine et d'agressivité contre la crainte de perdre l'objet aimé. Mais si elle ressemble à d'autres réactions du même ordre, un élément toutefois la particularise, c'est l'humiliation ressentie, qui cause une terrible blessure à la confiance en soi et au sentiment de sécurité. Que cela soit conscient ou pas, le jaloux pense que c'est parce qu'il n'a pas assez de qualités, parce qu'il n'est pas digne d'être aimé, que son objet d'amour l'a abandonné. "Cette pensée de ne pas être aimé éveille en lui (avec toutes les craintes de solitude qui l'accompagnent) une dépression et un sentiment d'être exposé à un danger sans pouvoir se défendre, qui sont insupportables. Cela explique l'acuité et l'amertume torturantes de la jalousie, état que nous essayons tous de soulager en condamnant et en haïssant une autre personne : dans ce cas, le rival. De l'enfance la plus lointaine resurgit la réalisation de l'état de dépendance avec tous ses dangers et le cercle recommence à se refermer comme autrefois. La projection est immédiatement mise en action. On voit chez le rival le mal et la destructivité, on le condamne et on peut décharger la haine à son égard sans éprouver de culpabilité".
"Ceci est rendu nécessaire parce que, pour le bébé, dans son état de totale dépendance, perdre le sein (i.e. perdre l'amour de sa mère) c'est comme si toutes les choses indispensables et bonnes avaient disparu. Et quand le désir ou la colère le torturent, s'accompagnant de déjections irrépressibles qui suffoquent, font crier, qui sont douloureuses, qui brûlent, tout son monde est un monde de souffrance, également brûlé, déchiré, supplicié. Cet état, que nous avons tous traversé en tant que bébés, a sur nos vies des conséquences psychologiques énormes" (16).
 
Les fantasmes de cet ordre et pires sont innombrables dans les cas que décrivent les psychanalystes, qu'il s'agisse d'enfants ou de rêves et souvenirs d'adultes. Et chacun, pour peu qu'il soit attentif à ce qui se passe en lui et autour de lui, peut en savoir autant ; aussi vais-je arrêter là des citations, qui sur ce point et à des degrés divers, se ressemblent toutes un peu.
 
La cause de cette agressivité insurmontable, de la joie haineuse de mordre, couper, dépecer, de faire mal et enfin de tuer le frère provient, bien évidemment, d'un sentiment d'insupportable frustration ; quel est donc cet étranger, cet inconnu, ce larron qui vient me voler ma place et ma mère ?
Pour bien apprécier la puissance de haine que peut susciter une pareille pensée, il faut se souvenir que, pour un enfant, la mère est source de tout bien : nourriture, soins, sécurité et, surtout, amour ; se souvenir aussi que, sans sa mère, un enfant n'est pas seulement frustré de telle ou telle chose, mais qu'un enfant sans mère est voué à la mort. Ce sont donc des angoisses de mort que suscite, chez l'enfant, la naissance d'un frère ou d'une sœur qui, il en est sûr, va non seulement le priver de tout ce qui est bon en ce monde, mais même provoquer sa propre mort.
 
Point n'est besoin, évidemment, de la naissance réelle d'un puîné pour provoquer ces angoisses et désirs de mort ; le fantasme est toujours là, actif quelles que soient les circonstances extérieures, car la crainte de tout perdre, y compris la vie, ne peut jamais s'apaiser.
 
Bien entendu la certitude que l'enfant acquiert peu à peu qu'il est toujours aimé, et l'éducation qu'il reçoit l'aident à surmonter ce désir de meurtre. Mais celui-ci ne disparaîtra jamais ; tout ce qu'il sera possible de faire, ce sera de le défléchir sur un autre objet.
 
Je donnerai ici, comme exemple clinique, le cas d'un patient que ses sentiments racistes troublaient beaucoup. Il appartenait en effet à un milieu où l'on militait activement dans les ligues antiracistes et non seulement il n'osait pas proclamer ses opinions, mais encore il se sentait tout honteux de les avoir. Ses "ennemis" étaient tous les étrangers qui venaient envahir sa patrie, cette douce, cette merveilleuse terre qu'il fallait à tout prix mettre à l'abri de pareil malheur. Les plus haïs des ces "envahisseurs" étaient les maghrébins, puis venaient les noirs.
Par de multiples rêves et associations, nous pûmes voir que tous ces "ennemis" représentaient son frère puîné, par ailleurs tendrement aimé au niveau conscient. D'autres ennemis, seulement détestés, étaient les Juifs, qui, eux, "souillaient la mère patrie" ; dans le fantasme du patient, ceux-ci représentaient le père (17).
On voit que ce patient défléchissait vers des étrangers sa haine contre celui qui était venu "envahir" le ventre de sa mère ; ceux qui ressemblaient le plus au frère : les maghrébins, étant des blancs, lui paraissaient les plus redoutables, tandis que les noirs, tout en étant des envahisseurs, étaient davantage différents et lui semblaient devoir être un peu moins dangereux. Les Juifs, détestés eux aussi, mais représentant le père, mettaient mon patient mal à l'aise : d'une part, ils avaient déjà été chassés, maltraités et tués durant la guerre et de l'autre, un certain degré de résolution du complexe d'Œdipe et d'identification au père l'empêchaient de désirer trop violemment leur mort.
 
(Je n'étudierai pas ici les rapports entre le désir de meurtre du frère et celui de l'Œdipe ; je rappellerai seulement l'existence de ce lien, une raison parmi d'autres étant que le bébé fantasme que la mère a absorbé le pénis du père et que c'est avec cela qu'elle fabrique un enfant).
 
Les guerres civiles, les guerres idéologiques et de religion, tout en ayant les mêmes racines que les guerres contre l'étranger, me semblent avoir une motivation de plus ; ces trois formes de guerre sont liées, pour les combattants de chacun des deux camps, à la représentation idéalisée d'une mère toute-puissante, d'une mère qui ne peut se tromper ou avoir tort. Ainsi, unis à une mère toute-puissante, on peut risquer sa vie puisqu'on a la certitude de la risquer pour une juste cause et de rester à jamais, quoi qu'il arrive, son bien-aimé. On peut dès alors aller tuer les autres sans crainte, sans remords et même avec plaisir. Je crois qu'il est possible, arrivés ce point, de donner une réponse à la question d'Einstein : comment se fait-il que, alors que seule une infime minorité tire profit de la guerre, une immense majorité accepte de la faire ?
C'est, bien évidemment, que cette majorité en tire à la fois beaucoup moins et beaucoup plus qu'un profit ; elle n'en retire certes ni bien matériel, ni accroissement de puissance ; mais elle obéit à un ordre inconscient irrésistible ; élimine cet "autre" qui vient envahir et veut te prendre ta mère-patrie. Plus encore, en déplaçant sur l'ennemi ce désir de meurtre, on obéit aussi à l'ordre surmoïque paternel : tu dois vivre en paix avec ton frère et même l'aimer. Le clivage: tout l'amour pour le frère qui se bat à mes côtés, toute la haine pour celui qui se bat de l'autre côté permet de maîtriser à la fois l'angoisse et le remords (18).
 
La haine contre le frère est donc provoquée par l'amour pour la mère, la crainte de perdre son amour à elle et, par conséquent, de mourir. Or, cette crainte terrible, cette angoisse de mort sont dues au fait que nous naissons inachevés et que nous avons, pendant de très longues années, un besoin vital de notre mère.
 
Sans parler des poissons ou insectes, qui ne savent pas qui est leur génitrice, et doivent donc survivre sans aide aucune, on peut constater que, chez les espèces animales qui nous sont les plus proches, un deuxième bébé ne naît que lorsque le premier est sevré, est sorti de l'enfance, sait plus ou moins pourvoir à ses besoins les plus immédiats, et n'a donc plus une nécessité vitale de sa mère. Il peut se débrouiller seul, fut-ce, en certains cas, avec l'aide de la meute ou de la horde ; il n'a pas, comme le bébé humain, à subir cet intense sentiment de frustration et de mort.
Mais cette raison n'eût pas suffi, à elle seule, à provoquer la haine, le désir de faire souffrir et de détruire l'autre. Nous sommes en cela très différents des autres mammifères : le petit animal, si sa mère n'a pas assez de lait pour toute sa portée, va pousser rudement ses frères et sœurs plus faibles pour s'emparer d'une tétine ; mais il s'agit là d'auto-conservation, d'agression, dépourvue, pour autant que nous sachions, du désir de faire du mal. Que le frère évincé aille jusqu'à en mourir, cela n'est pas pris en compte, ce n'est pas le but de l'agression.
Autrement dit, il fallait aussi posséder un psychisme capable de fantasmer pour passer, comme l'ont montré Jean Bergeret et Jean Laplanche, de la violence fondamentale à la haine, de l'agression à l'agressivité.
C'est donc, à mon sens, durant la période qui sépare virtuellement deux naissances, que s'installe le désir de détruire le frère puîné.
Mais il est clair que, si rien ne venait corriger cette pulsion destructrice, dès que les frères seraient parvenus à un âge où un tel désir peut se transformer en acte, ils ne manqueraient pas de s'entre-tuer. (On sait que, dans l'inconscient, les temps et les durées se mêlent et sont au même niveau et que, par conséquent, les fantasmes des cadets, projetés, sont aussi virulents contre les aînés que ceux des aînés envers leurs cadets).
 
Les parents sont donc là pour interdire le meurtre entre frères et ils y parviennent¬ le plus souvent par deux voies complémentaires (puisqu'il est impossible de faire simplement disparaître un fantasme pulsionnel) : l'une est de favoriser l'installation du surmoi et d'y ajouter l'injonction d'avoir à s'aimer en famille (groupe, clan, nation, civilisation, religion, etc.), autrement dit, de changer la pulsion haineuse en son contraire (contre-investissement), l'autre est de défléchir la pulsion haineuse vers d'autres objets extérieurs - ainsi que nous l'avons vu chez mon patient.
Mais ces objets doivent avoir certaines caractéristiques, être assez proches de l'image du frère pour satisfaire la haine, mais aussi présenter un danger de rétorsion suffisamment grand pour être capables d'apaiser le remords.
Seuls, depuis l'invention d'armes de chasse vraiment efficaces, les êtres humains d'autres groupes répondent à ces deux critères, et donc seule la destruction des ennemis-frères, accompagnée des dangers de la guerre, peut suffire.
 
D'un autre côté, ce que l'on défend ¬ que l'on croit, en toute bonne foi, défendre, car l'attaque, la haine, l'agressivité, le sadisme de chacun restent inconscients et donc niés ¬, ce que l'on défend contre les méchants ennemis, c'est sa famille, sa patrie, entités fondamentalement maternelles, englobantes, sécurisantes.
Et le fait que les guerres civiles, les guerres de religion soient les plus féroces de toutes, me semble être une confirmation de plus ; car "l'autre" étranger possède une mère-patrie différente de la nôtre ; aussi peut-on, parfois, avoir une certaine pitié pour lui. Mais s'il s'agit de la même mère-patrie, comme dans la guerre civile, si on est "frères en Christ", comme dans nos guerres de religions, alors la haine la plus violente se réveille, alors vraiment tous les fantasmes de dépossession par le frère sont réactivés.
 
En revenant, au terme de cette étude, au texte de la Genèse cité en exergue, il me semble pouvoir dire que ce passage exprime le point de vue de Caïn, du Caïn que chacun d'entre nous porte au plus profond de lui-même.
Le texte ne nous explique en effet pas pourquoi Yahvé a marqué sa préférence pour Abel, le puîné, en acceptant son offrande tandis qu'il refusait celle de Caïn. Mais nous savons bien, en revanche, que tout enfant est persuadé que sa mère aime, favorise, soigne davantage l'autre enfant que lui-même et ce sans aucune raison acceptable.
Nous savons aussi que cela,¬ que ce soit fantasme ou réalité, ¬engendre des haines qui, pour être ensuite refoulées, n'en demeurent pas moins agissantes.
 
Yahvé qui, étant le Tout-Puissant, contient en lui les attributs et les possibilités des deux sexes, me semble donc plutôt présenter son aspect maternel dans ce passage de la Genèse.
Mais si celle-ci nous apprend que, dès qu'il y a eu deux frères, l'un a tué l'autre pour éliminer le rival, elle nous montre aussi tôt après une autre face de Dieu. Celui-ci, reprenant son rôle paternel, pose sur Caïn (comme doit le faire chaque père humain) le signe qui interdit que l'on continue à s'entre-tuer.
 
Gabrielle Rubin
26, av. de Tourville 75007 Paris
 
1 Freud-Einstein 1933, "Pourquoi la Guerre", Société des Nations, Genève.
2 Conrad Lorenz, L'Agression, une histoire naturelle du mal, Flammarion 1977.
3 Il y a eu quelques essais de ritualisation, comme les tournois entre champions de pays ou factions prêts à en découdre ; cela n'évita pas les guerres.
4 "Comprendre l'agressivité", Colloque UNESCO 1970.
5 Henri Laborit, La Colombe assassinée, Grasset éd.
6 Pierre Clastres, Archéologie de la violence, P.B.P. 1977.
7 Distinction que nous faisons nôtre.
8 A Mitscherlich, L'Idée de Paix et l'Agressivité, Gallimard 1970.
9 Jean Bergeret, Généalogie de la Destructivité, R.F.P. 1984; T. 48, n° 4.
10 Jean Laplanche, Vie et Mort en Psychanalyse, Flammarion 1970.
11 Franco Fornari, "Psychanalyse de la Guerre" Feltrinelli éd. Milan 1966, et "Rapport au XXVe Congrès des langues Romanes, (Milan 1964). Les quelques repères indiqués ici ne peuvent rendre justice de la richesse de l'ouvrage, (dont un compte rendu approfondi a été donné dans le n° 2 de cette revue) auquel il est nécessaire de se référer.
12 M Klein, 1927, "Les tendances criminelles chez les enfants normaux". In Essais de psychanalyse, Payot.
13 Freud, 1900, L'Interprétation des Rêves, P.U.F.
14 Freud, S., Analyse d'une phobie chez un petit garçon de 5 ans et L'Interprétation des Rêves, P.U.F.
15 Freud 1929, Malaise dans la Civilisation.
16 Joan Rivière "La haine, le désir de possession et l'agressivité". In L'amour et la haine, Payot.
17 On voit là que le racisme peut avoir des motivations inconscientes différentes et qu'il vaudrait donc mieux parler des racismes.
18 Freud, Psychologie des foules et analyse du Moi.
 
Résumé
 
Ce n'est qu'au début de ce siècle que l'on s'est demandé : "Pourquoi la guerre ?" et que bien des penseurs : philosophes, sociologues, ethnologues, psychanalystes - dont Freud - ont formulé une réponse pour tenter d'expliquer pourquoi, seuls parmi tous les animaux supérieurs, nous nous faisons les meurtriers d'autres hommes - nos frères humains.
L'hypothèse ici proposée est que, loin de tuer les autres hommes malgré qu'ils soient nos frères, c'est parce qu'ils sont nos frères que se réveille en nous une haine refoulée et devenue inconsciente contre celui qui a fantasmatiquement pris autrefois une place que nous voulions exclusivement nôtre. Cette haine refoulée, que tous les psychanalystes mais aussi tous les éducateurs, mères de famille, romanciers, historiens, connaissent bien, se réactive en certaines circonstances et pousse chacun à aller défendre contre le méchant envahisseur notre mère patrie, notre mère l'église ou notre idéologie-mère quel qu'en soit le prix à payer en vies humaines ¬- dont la nôtre - ¬et en désastres affectifs, économiques, sociaux, etc.
 
Mots-clés : guerre, agressivité, meurtre, racisme, frère.
 
Summary
 
It is only in the beginning of the century that one has asked : "Why war?", and that thinkers, philosophers, ethnologists, psychoanalysts - from whom Freud - have formulated a response in attempt to explain why we, alone among all superior animals, can be the murderers of other men - our human brothers.
The hypothesis here proposed is that, far from killing the other men in spite of the fact that they are our brothers, it is because they are our brothers that brings out in us a hatred, repressed, which becomes unconscious, against he who, by means a fantasy, has taken, at some point in the past, a place which we wanted exclusively for ourselves. The repressed hatred, that all psychoanalysts, as well as the educators, mothers of family, novelists, historians, know well, comes back, under certain circumstances, and pushes each one to defend, against the mean invader, our mother-country, our mother-church or our ideological-mother. That being the price to pay (whatever the price may be to pay) in human lives - from which our own - and in emotional, economic, social disasters.
 
Key words: war, aggressivity, murder, racism, brother.
 
Bibliographie
 
Ardrey, Les enfants de Caïn, Stock 1963
Bergeret, Jean, Généalogie de la destructivité, RFP 1984, T 48, n° 4
C.N.R.S, Modèles animaux des comportements humains
Clancier, A., Faure, S., Pragier, G., Situation métapsychologique de l'agressivité, RFP 1984, T. 48, n° 4
Clastres, P., Archéologie de la violence. La guerre dans les sociétés primitives
Glover, E, War, sadism and pacifism, London, G. Allen and Unwin, 1935
Davie, C., La guerre dans les sociétés primitives. Rôle et évolution
Dumezil, G., Heur et Malheur du guerrier
Eibl-Eibesfeld, Par-delà nos différences
Freud, S., L'interprétation des rêves
Analyse d'une phobie chez un petit garçon de 5 ans"
Malaise dans la civilisation
Pourquoi la guerre
Hodges, D.S., "Normal sadism and immoralism", The Psychoanalytic Review, 1961, 48, n° 2
Klein, Mélanie, Essais de Psychanalyse
Lab. Sandoz, "L'agressivité, pulsion ou réponse à l'environnement", Entretiens de Rueil, 1974
Laplanche, Jean, Vie et Mort en psychanalyse
Lorenz, Konrad, L'agression
Lwoff, A., Jeux et combats
Maclay, G., L'homme dominant
Mitscherlich, Alex., L'idée de paix et l'agressivité
Que Sais-Je, Le pacifisme
Rivière, Joan, La haine, le désir de possession et l'agressivité
Stornaiolo, Homo demens, antropologia dello sterminio
Unesco, Comprendre l'agression
Widlocher, D., Conduites agressives et fantasmes d'agression